Ces livres qui nous réparent

Les livres prennent soin de nous (Actes Sud), un titre un peu mièvre pour un livre qui ne l’est pas du tout. L’auteure Régine Detambel est un écrivain d’une grande sensibilité, à fleur de peau – celle-ci étant l’un de ses sujets de prédilection et sa formation première la kinésithérapie. Le sous-titre du livre est d’ailleurs Pour une bibliothérapie créative. Là encore, ne pas se laisser décourager par le côté boîte à outils du développement personnel – d’autant que Régine Detambel dénonce le bonheurisme à tout crin – et entrer dans son beau texte très littéraire où sont convoqués Aristote, Goethe, Duras Stendhal, Virginia Woolf, Colette, Kierkegaard…

Bien sûr le livre est aussi celui d’une praticienne de la dite bibliothérapie. On apprend ainsi que des étudiants en médecine à Kansas City se voient doter « d’ une anthologie de textes littéraires consacrés à la maladie, au soin, à la vie et à la mort (…) parce qu’ils en apprendront plus sur le soin dans la littérature que dans les livres de pathologie« . (J’en connais un à l’hôpital de la Salepêtrière à qui il serait urgent de l’offrir). Mais le charme et la puissance de cet essai,  c’est de nous faire entrer dans le processus d’écriture et de lecture :  « Dans le livre l’ordre du récit répare le chaos de la vie. » Ces mots me rappellent une séance en atelier d’écriture – je n’étais alors pas animatrice mais participante à une formation pour le devenir. A une question sur ce que représentait l’écriture, j’avais répondu en substance : écrire pour moi c’est organiser le chaos. Je n’ai jamais oublié le commentaire d’une, à qui ma tête ne revenait pas, sur le chaos présumé de mon existence que laissait entrevoir cet objectif ! Mais, depuis, j’ai toujours eu confirmation que l’écriture servait effectivement d’abord à ça : mettre de l’ordre, donner du sens au grand bordel, au vaste foutoir qui président à nos vies.
Faire récit, tisser notre histoire pour reprendre la main : ce concept est devenu presque banal et Nancy Huston, entre autres, l’a fort bien analysé; par contre le storytelling qui fleurit dans le domaine de la com constitue, à mon sens, une dérive marchande et obsessionnelle chez les communicants, les politiques, et même dans la presse – d’accord c’est notre métier de raconter une histoire mais on ne peut pas faire que ça. Revenons à nos effets bénéfiques : je n’avais jamais songé que la lecture pouvait avoir les même . L’auteure, qui sait de quoi elle parle, nous en convainc. « (…) de la naissance à la vieillesse, nous sommes en quête d’échos de ce que nous avons vécu de façon obscure, confuse et qui quelquefois se révèle, s’explicite de façon lumineuse et se transforme grâce à une histoire, un fragment, une simple phrase. Nous avons soif de mots pour permettre l’élaboration symbolique ». (Aparté : soudain j’ai envie de me moquer et d’abord de moi : la prochaine fois que je me surprends à me  » raconter des histoires » , à flasher sur des correspondances qui « ne sont jamais des hasards n’est-ce pas ! » je me dirai : Attention, en pleine élaboration symbolique, don’t disturb … Duras, citée dans le livre de Detambel, est dans cette veine moqueuse qui est parfois la sienne : « « Ecrire toute sa vie, ça ne sauve de rien, ça apprend à écrire, c’est tout. »
Revenons encore à notre propos : comment ça marche ? Le rythme, la musique, le ton, bref la forme, comptent autant que le fond et d’ailleurs ils sont intimement liés. Il s’agit donc de rencontrer le livre fait pour vous à l’instant T. On ne gagne pas à tous les coups mais quand ça marche, on frôle le miracle. Je vous laisse découvrir l’importance du corps et celle de la métaphore. Et les vertus du sentiment d’admiration : « (…) il est impossible d’admirer un chef d’œuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi » affirme Victor Hugo Qui ne l’a pas ressenti ? Ce n’est pas Jean Daniel qui dira le contraire. Lisez son beau livre « Les miens » (voir article du 17 décembre dans « « Anciens articles, colonne de droite sur la page d’accueil du blog, 17 décembre 2010).

Je me souviens d’un John Irving, Hotel New Hampshire, lu dans un jardin un été à Arcachon, d’un Jim Harrison, Un bon jour pour mourir, dans une salle d’attente avant un examen médical… Et vous, vos livres doudou ? Attention ne pas croire qu’un bon livre est pour autant un livre doux, pour ne pas dire tiède : « l’essentiel est tout de même d’être réveillé par un livre » nous dit Régine Detambel. C’est le cas du sien, un peu foutraque, mais passionnant.

L’écriture réparatrice est aussi celle du livre de Catherine Gérard, Sur la courbe de nos rondeurs terrestres paru chez Magellan et Cie – collection Je est ailleurs. L’auteure est vraiment dans la collection… elle est vraiment ailleurs, au bord du Mékong et au Togo. Elle vogue, divague, docile, douloureuse, son carnet moleskine en viatique, entre les deux continents, dans l’espoir d’oublier un amour en perdition, de retrouver sa liberté. Sur ce manque, cette absence, on n’en saura pas beaucoup plus. Ce qui compte c’est le voyage. Il commence dans l’avion avec ces sensations cotonneuses que tous les grands voyageurs connaissent, « épuisée, somnambule ». Se poursuit en bus « à la boîte de vitesse défaillante », en pirogue sur la Nam Ngum au Laos, dans des cabanes tressées de bambou, dans des hôtels déserts et sinistres. Les fragments qui disent cette itinérance se mêlent à des voix de l’Afrique, celle de Kofi le migrant qui trouve la mort dans le passage vers une autre vie illusoire, celle de Blaise et ses rêves de réussite à bord de son camion pourri. Il n’a pas pu freiner pour éviter le taxi-brousse. Mort sur le coup. Comme les occupants du taxi-brousse. Pas une image à la télé, pas une ligne dans le journal.
Il y a dans ce petit livre dense de beaux moments d’écriture, des instantanés très justes : « Je voudrais être dogon. Avoir appris le langage du silence. Le partager avec le blanchisseur des toits qui étend les draps de l’hôtel. Confiné dans la lenteur. » Ou bien : « Je traverse le village éclairé de petits feux, lanternes vagabondes conduisant au tronc enjambant la rivière. Des animaux libidineux en chemises de nuit et des légumes préservés par des enclos s’apaisent dans le noir. » A Luan Prabang : « Perçant cette pelure végétale, des temples aux toits moustachus gondolent vers le ciel. Couverts d’or et de dessins retraçant le souvenir de cette capitale écrasée par le poids des éléphants disparus. »  Dommage que quelques fioritures, comme on dit au tango argentin, encombrent le texte, freinent l’émotion.
En toile de fond, la colonisation d’antan, la misère d’aujourd’hui. Catherine Gérard trouve des accents très convaincants pour cette dénonciation, avec toujours, en filigrane, son désarroi personnel. Toujours avec une langue baroque, ses métaphores, ses excès, ses fulgurances. Dans les dernières pages, elle paraît s’apaiser. Elle est dans le sud du Laos à Champasak où j’ai moi-même résidé l’année dernière. Elle fait – évidemment ! – la même balade que moi : huit kilomètres à vélo jusqu’au temple Vat Phou « oasis perdue au creux des frangipaniers en fleurs » Et j’entends bien et souris quand elle écrit : «  Retour à l’hôtel, bercée par les grillons de Champasak. Soulagée de ne pas devoir me farcir les routards du monde entier. » Le voyage se finit ou presque aux Quatre mille îles « Instantané capté sur le Mékong qui s’ouvre en éventail tel le prolongement des mains d’une vieille dame aux doigts fins et tortueux. » Je suis envahie de nostalgie quand elle me fait retourner sur l’île de Don Khone « plongée dans l’obscurité, attendant qu’une poignée de groupes électrogènes se disputent le silence de la nuit.» Est-ce que le voyage l’a guérie ? peut-être, mais déjà l’envie de repartir  l’a reprise. Comme si, dit-elle, elle voulait toujours vérifier sa capacité à revenir …
le Vat Phou ChampasakLes 4000 îles au laosLa montée dans les amandiers vers le Vat Phou à Champasak au Laos
et dans une des 4000 îles, toujours au Laos.

Photos D. Cuypers – 2014

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2 réponses sur “Ces livres qui nous réparent”

  1. Quelques divagations en écho…
    Ecrire pour organiser le chaos, tenter de l’apprivoiser, de l’envoler .
    Ecrire donc, pour apprendre à écrire ou à vivre .
    On dirait que pour certains c’est indissociable.
    Trouver la distance juste, la nécessaire hauteur pour le vivre, et l’écrire .
    Aline

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