Dans le chaos des âmes…

L’Idiot, une adaptation théâtrale du roman de Dostoïevski… Pourquoi pas ? Une envie soudain de renouer avec ce qui fut, il y a très, très longtemps, un auteur adulé,me décide. Sur le plateau du théâtre des Déchargeurs, sur le mauvais banc d’ un wagon de 3ème classe, dans un train dont on entend le halètement poussif, deux personnages. Dès que le prince Mychkine grelottant sous sa couverture prend la parole, dès que la conversation s’engage avec Rogojine, le riche fils d’un marchand au sourire insolent, c’est gagné. Nous sommes au théâtre, nous sommes en Russie. L’histoire qui va nous être contée n’est pas simple et c’est certes une gageure d’en donner la teneur (partie I, 300 pages ) en une heure trente. Alors, si on n’a pas le texte en mémoire, on peut se perdre un peu. Et ce n’est pas grave. L’essentiel est là : nous entrons sans résister dans le chaos des âmes, dans les fantasmes, les obsessions d’ êtres humains en proie au désir, à la jalousie, à la volonté d’exister, d’être aimés, reconnus. Tout gravite autour de la trop belle et sulfureuse Nastassia Filippovna. Et la grande affaire de cette première partie du récit de Dosoïevski, c’est le mariage de celle-ci. Il y a Gania humilié par sa pauvreté et prêt à tout pour en sortir, Rigojine, esclave de ses pulsions, Totski, vieux jouisseur qui a fait de Nastassia une « débauchée », ainsi qu’elle même le dit et le redit, prisonnière de son  image… Dans ce petit monde décadent, débarque, venu de Suisse où il soignait sa « maladie », le prince Mychkine, entre Christ  et Don Quichotte, l’idiot, le naïf, le candide, celui qui ne sait rien, celui qui sait tout, qui a accès à travers ses crises d’épilepsie à une sorte d’extase, d’arrêt du temps. Le jeune comédien Olivier Vallas incarne formidablement cette présence à la fois angélique, mais aussi inquiétante et subversive par sa douceur même. Très tôt dans la pièce, quand il raconte une exécution capitale qu’il a vue de ses yeux mêmes, il fait revivre en nous de vieilles terreurs liées à la guillotine. Car le prince est évidemment dénué de toute violence et il va tenter de juguler celle qui monte entre les protagonistes. En vain. L’interprète est habité par son personnage mais les six jeunes comédiens le sont tous : une ferveur, une vigueur, une fraicheur de jeu animent Les apprentis de l’invisible, une compagnie qui, sous la houlette de David Goldzahl, nous offre un spectacle envoûtant. Ce dernier a beaucoup travaillé à partir des textes du philosophe René Girard sur Dostoïevski, une des raisons sans doute de la force de cette adaptation.
Dane Cuypers.
Distribution : Eilias Changuel, Jonathan Deveine. Sophie Dost Gabillot. Ludivine Druot François. David Goldzahl, Olivier Vallas.
L’Idiot (partie 1). Théâtre les Déchargeurs. 01 42 36 00 50. www.lesdechargeurs.
Sur la chaine youtube de l’ARM ou depuis le site de l’ARM , un débat  réunissant Benoît Chantre, David Goldzahl et Jérôme Thélot autour de cette adaptation.

 

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