Mesure de nos jours

D’abord et avant tout Charlotte Delbo est un grand écrivain. Communiste et résistante, elle fut arrêtée le 2 mars 1942 et déportée à Auschwitz-Birkenau le 24 janvier 1943 avec 230 autres femmes. Naturellement – si l’on peut dire car on sait comment les mots se dérobent à cette narration-là – ce qu’elle a écrit parle de « ça ». Longtemps ignorée, exception faite pour quelques grands lecteurs clairvoyants- et son éditeur Minuit – elle sort vraiment de l’ombre en 2013, année du centenaire de sa naissance, avec des manifestations, des spectacles et la publication de neuf pièces et écrits (inédits ou introuvables depuis plusieurs décennies) « Qui rapportera ces paroles ? » ainsi qu’une une belle biographie de Violaine Gelly et Paul Gradvohl (Fayard). La formidable trilogie« Aucun de nous ne reviendra » a été publiée par les Editions de Minuit.
Claude-Alice Peyrottes, comédienne, qui a créé avec Patrick Michaëlis la compagnie Bagages de sable, faisait partie de ces clairvoyantes qui vouent depuis de nombreuses années une vénération à celle qui fut la secrétaire de Louis Jouvet. En 1993, elle se lance dans une entreprise folle : « 320 comédiennes, deux ans de nos vies pour une nuit de lectures qui se déroule simultanément dans 154 communes en France ».Une nuit pour que résonnent les voix des compagnes de Charlotte, là-bas dans les marais d’Auschwitz, mais aussi au retour, qui ne fut pas, qui ne pouvait pas être, comme elles le rêvaient. Elle leur avait promis de parler pour elles, de leur donner la parole, à toutes et surtout à celles qui ne sont pas revenues – elles furent 49 rescapées. C’est ce retour que dit la pièce Mesure de nos jours (Editions de Minuit) mise en scène par Claude-Alice Peyrottes sur le plateau de L’Epée de bois à la Cartoucherie.
Saisissez l’occasion d’une rencontre avec une femme et un auteur exceptionnel, mise en scène par une autre femme de théâtre douée d’une empathie elle aussi exceptionnelle et qui porte haut l’art de la scène : « Qu’ils nous fassent rire ou pleurer, les comédiens travaillent toujours avec l’absence. Mais quand il s’agit de prêter sa voix aux mots qui disent l’horreur, l’humiliation de ceux qui peuvent encore aujourd’hui en témoigner, l’enjeu dépasse le jeu, c’est alors qu’il se produit une sorte d’effacement de soi ; avec gravité et légèreté, les comédiens deviennent des passeurs. D’une rive à l’autre, leur corps tout entier traverse, relie le monde des morts et des vivants ».

 Mesure de nos jours. Avec Sophie Amaury, Sophie Caritté, Marie-Hélène Garnier, Claude-Alice Peyrottes, Maryse Ravera et Maud Rayer.
Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes.
Jusqu’au 22 mars.
Tel : 01 48 083974 ou www.apeedebois.com
18 euros, tarifs réduits 12 euros

Et si vous voulez en savoir beaucoup plus, lisez le papier « Le théâtre avec la peau du ventre » que j’avais écrit en 2013 en cliquant sur le lien ci-dessous ou en cherchant dans les archives de ce blog le mois « Juillet 2013 ». Redac Delbo bon-3

 

 

 

 

 

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