Mustapha d'Epinay

Travaillant à un livre, je relis une interview que j’avais faite d’un jeune Beur – on disait comme ça à la fin des années 90 et ce n’était pas une insulte – d’Epinay sur Seine dans le 9-3. Interview qui m’ouvrira les portes de la grand presse en me donnant confiance : Télérama l’avait publiée avec une ouverture sur deux pages et un énorme titre Mustapha d’Epinay. Ce jeune homme avait été retenu pour un des rôles du film Raï de Thomas Gilou, ce qui justifiait un petit portrait dans le magazine de la ville dont j’étais responsable. Mais c ’est toute sa vie dans la cité qu’il m’avait raconté pendant plus de deux heures avec une verve, un sens du récit, un talent de conteur époustouflants. Hors de question de réduire ce flux magnifique à un écho sec et factuel. C’est ainsi que j’avais osé appeler Alain Rémond à Télérama… Il me semble que certains des propos de Mustapha, il y a vingt ans, méritent aujourd’hui, dans ce maelström qui nous secoue, d’être republiés. En voici des extraits.

C’est l’islam qui m’a canalisé. Etre musulman, c’est ma puissance, c’est ma sagesse, c’est mon secours, c’est tout ce que tu veux… C’est l’essence dans une voiture, c’est quelque chose qui te fait avancer très vite, qui englobe tout. Qui t’incite à être sage, humble, à respecter tes parents, à faire du sport, à chercher la science, la connaissance, littéraire, philosophique, mathématique, astronomique, cosmologique, botanique … et si t’aimes la botanique, tu vas regarder les arbres et tu vas voir la perfection de l’arbre et te dire  : mais qui a fait ça, la perfection dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit ?

Les jeunes des cités, ils ne croient plus en rien. Quand ils voient leurs parents dans leurs cages à poules, la seule chose à laquelle ils pensent, c’est l’argent; leur modèle c’est celui qui roule en BMW, leur identité, c’est celle d’un mec de banlieue qui court après le fric.  Les parents, ils ont trimé dur pour ramener le pain, pour élever les enfants, ils l’on fait de tout leur coeur, mais ils n’ont pas pu tout faire et l’islam s’est perdu dans les maisons. les mots arabes qu’on prononçait en mangeant dans les maisons, dans les gestes quotidiens, ont disparu (…) Je suis fier d’être arabe, mais j’aime ma ville aussi. Attends, t’es obligé de l’aimer. Je me suis rendu compte que je l’aimais chaque fois que je suis parti.  (…) Bien sûr je l’aime ma ville,  mais c’est une histoire d’amour et de haine. La haine parce que tu habites une cage à poules, que tu entends ton voisin, ses problèmes les plus intimes. L’amour parce qu’elle est belle la cité; parfois le soir quand t’es tout seul, tu marches, il y a la lune, il fait bon, c’est calme, tu entends les gens dormir, tu sais que telle personne habite là, tu sais les événements qui se sont passés dans chaque rue… Ici, c’est mon royaume, je connais ses caves, à Epinay, ses toits, tous les toits de mon quartier je les connais, ses rues… Son bitume, je l’ai arpenté pendant des jours et des nuits. Mais comment ça a changé ! Ils ont mis des grillages partout, des barreaux, encore des barreaux. Et ce n’est que le début, les prémices de tas de problèmes. Des fois, j’ai envie de la fuir cette cité (…) A Paris, j’y vais, pas en conquérant, non, en découvreur. Je rencontre des gens, ça m’a amené à faire des voyages, des choses fortes. La vie est grande, le monde est grand ! (…) Quand à Epinay, je traverse la rue de Marseille où j’habite, je traverse le monde entier. Il y a des Portugais, des Espagnols, des Blacks…Le jour de l’an, tous les enfants étaient dehors, on a parlé de choses toutes simples. J’étais avec eux sur le rebord d’un mur et je disais : « Comment tu t’appelles? Tarik. Et tu sais ce qu’il veut dire ton nom ? Il veut dire »celui qui peut ». Et toi, Magid, tu sais ? Non ! Il veut dire « le glorieux ». Toi, Nassim, il veut dire « le majestueux ». Soyez contents de porter de tels noms. Imagine, toi le sage, toi le glorieux, toi le grand, tout ce qu’on peut faire de bien ensemble. Pour tout le monde. »
Une réforme de l’islam – un sujet encore bien tabou – qui va pourtant  de pair, me semble-t-il, avec la restauration du sentiment de fierté tel qu’il était exprimé ci-dessus par Mustapha.

 

 

2 réponses sur “Mustapha d'Epinay”

  1. La Bible et les Évangiles donnent aussi bien les prêtres ouvriers que les collaborateurs des tortionnaires en Espagne, en Amérique du Sud…Les manifestations contre le mariage pour tous, la condamnation de l’homosexualité, de la contraception et de l’avortement…

    Idem, dans le Coran (que j’ai lu) il y a à boire et à manger, à assassiner et à tolérer. Réformer l’Islam, dis-tu. Changer le texte ? Tant que certains croiront que c’est la voix de dieu…C’est, ce sont les intégrismes qui sont en cause. Ceux qui se prévalent de leur lecture de la « voix de dieu » pour imposer leur vision du monde. Voir le beau film Timbuktu.GMF.

    1. Tout à fait d’accord. Néanmoins on peut faire bouger – un peu – les choses. Vatican II a réussi quelques avancées. Par exemple, l’accusation « peuple déicide » a disparu des textes dits ( ou au moins existants) dans le corpus catholique.

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