"Pour une réforme de l'islam"

Quand j’avançais ci-dessous l’hypothèse d’une réforme de l’islam, j’ignorais que dans le New York Times, 23 intellectuels de culture ou de confession musulmane venaient de lancer un appel à précisément une  telle réforme. Et sous le titre « Pour une réforme de l’islam » , je  lis dans Télérama du 21 janvier  une décapante interview du philosophe Abdennour Bidar, auteur de Lettre ouverte au monde musulman publiée en octobre 2014.

Extrait :  » Oui, ces phénomènes terroristes émanent d’une radicalité qu’il faut séparer de l’islam, mais on doit chercher les racines du mal du côté de ce Abdelwahab Meddeb  appelait « la maladie de l’islam », de ce que j’appelle tous les « ismes » de l’obscurantisme – dogmatisme, antisémitisme, machisme… Nous avons obligation, nous tous qui sommes de culture musulmane, de restaurer l’islam comme culture. De lutter pour qu’il ne soit pas gangrené par ce mal qui fait basculer une partie importante Du monde musulman dans la barbarie. »
Abdennour Bidar rappelle que sa Lettre à époque n’avait été soutenue par aucun intellectuel français. Depuis les attentats de Charlie Hebdo, elle est mondialement diffusée.
Ouf ! ça va mieux en le disant.

Mustapha d'Epinay

Travaillant à un livre, je relis une interview que j’avais faite d’un jeune Beur – on disait comme ça à la fin des années 90 et ce n’était pas une insulte – d’Epinay sur Seine dans le 9-3. Interview qui m’ouvrira les portes de la grand presse en me donnant confiance : Télérama l’avait publiée avec une ouverture sur deux pages et un énorme titre Mustapha d’Epinay. Ce jeune homme avait été retenu pour un des rôles du film Raï de Thomas Gilou, ce qui justifiait un petit portrait dans le magazine de la ville dont j’étais responsable. Mais c ’est toute sa vie dans la cité qu’il m’avait raconté pendant plus de deux heures avec une verve, un sens du récit, un talent de conteur époustouflants. Hors de question de réduire ce flux magnifique à un écho sec et factuel. C’est ainsi que j’avais osé appeler Alain Rémond à Télérama… Il me semble que certains des propos de Mustapha, il y a vingt ans, méritent aujourd’hui, dans ce maelström qui nous secoue, d’être republiés. En voici des extraits.

C’est l’islam qui m’a canalisé. Etre musulman, c’est ma puissance, c’est ma sagesse, c’est mon secours, c’est tout ce que tu veux… C’est l’essence dans une voiture, c’est quelque chose qui te fait avancer très vite, qui englobe tout. Qui t’incite à être sage, humble, à respecter tes parents, à faire du sport, à chercher la science, la connaissance, littéraire, philosophique, mathématique, astronomique, cosmologique, botanique … et si t’aimes la botanique, tu vas regarder les arbres et tu vas voir la perfection de l’arbre et te dire  : mais qui a fait ça, la perfection dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit ?

Les jeunes des cités, ils ne croient plus en rien. Quand ils voient leurs parents dans leurs cages à poules, la seule chose à laquelle ils pensent, c’est l’argent; leur modèle c’est celui qui roule en BMW, leur identité, c’est celle d’un mec de banlieue qui court après le fric.  Les parents, ils ont trimé dur pour ramener le pain, pour élever les enfants, ils l’on fait de tout leur coeur, mais ils n’ont pas pu tout faire et l’islam s’est perdu dans les maisons. les mots arabes qu’on prononçait en mangeant dans les maisons, dans les gestes quotidiens, ont disparu (…) Je suis fier d’être arabe, mais j’aime ma ville aussi. Attends, t’es obligé de l’aimer. Je me suis rendu compte que je l’aimais chaque fois que je suis parti.  (…) Bien sûr je l’aime ma ville,  mais c’est une histoire d’amour et de haine. La haine parce que tu habites une cage à poules, que tu entends ton voisin, ses problèmes les plus intimes. L’amour parce qu’elle est belle la cité; parfois le soir quand t’es tout seul, tu marches, il y a la lune, il fait bon, c’est calme, tu entends les gens dormir, tu sais que telle personne habite là, tu sais les événements qui se sont passés dans chaque rue… Ici, c’est mon royaume, je connais ses caves, à Epinay, ses toits, tous les toits de mon quartier je les connais, ses rues… Son bitume, je l’ai arpenté pendant des jours et des nuits. Mais comment ça a changé ! Ils ont mis des grillages partout, des barreaux, encore des barreaux. Et ce n’est que le début, les prémices de tas de problèmes. Des fois, j’ai envie de la fuir cette cité (…) A Paris, j’y vais, pas en conquérant, non, en découvreur. Je rencontre des gens, ça m’a amené à faire des voyages, des choses fortes. La vie est grande, le monde est grand ! (…) Quand à Epinay, je traverse la rue de Marseille où j’habite, je traverse le monde entier. Il y a des Portugais, des Espagnols, des Blacks…Le jour de l’an, tous les enfants étaient dehors, on a parlé de choses toutes simples. J’étais avec eux sur le rebord d’un mur et je disais : « Comment tu t’appelles? Tarik. Et tu sais ce qu’il veut dire ton nom ? Il veut dire »celui qui peut ». Et toi, Magid, tu sais ? Non ! Il veut dire « le glorieux ». Toi, Nassim, il veut dire « le majestueux ». Soyez contents de porter de tels noms. Imagine, toi le sage, toi le glorieux, toi le grand, tout ce qu’on peut faire de bien ensemble. Pour tout le monde. »
Une réforme de l’islam – un sujet encore bien tabou – qui va pourtant  de pair, me semble-t-il, avec la restauration du sentiment de fierté tel qu’il était exprimé ci-dessus par Mustapha.

 

 

Silence : autocensure

Hormis le fait que les talons aiguille bousillent les pieds et les reins des femmes (en fait je suis jalouse car je ne les supporte pas tout en les trouvant so glamour), je ne vois pas au nom de quoi une artiste ne pourrait pas les délicatement poser sur des tapis de prière. La décision d’annuler l’expo à Clichy-sous-Bois est tellement ridicule que j’ai d’abord cru à une piquante blague. Mais non ! L’installation de Zoulikha Bouabdellah, opportunément intitulée Silence, a bien été annulée d’un commun accord entre l’artiste et les commissaires d’exposition. Ces derniers auraient été informés par la municipalité de mises en garde de la fédération des associations musulmanes de Clichy (Fedam) sur « d’éventuels incidents irresponsables » et non maîtrisables, pouvant survenir suite à l’exposition.
« Je m’interroge sur les raisons qui poussent une certaine frange de Français de confession musulmane à voir dans cette installation une œuvre blasphématoire« , dit l’artiste en précisant que son œuvre, créée 2008, a déjà été exposé à Paris, Berlin, New York ou Madrid sans susciter de polémique. Elle ajoute que son intention n’était « ni de choquer, ni de provoquer », mais d’instaurer « un dialogue » autour des  » liens entre les espaces profane et sacré » et sur « la place de la femme au seuil de ces deux mondes ». En fait on s’en fout un peu chère Zoulikha de votre analyse. Vous n’avez aucune raison de vous justifier.

Aux dernières nouvelles, la situation s’est débloquée et les talons aiguille dorés sont de nouveau entrés dans la ville. Y a pire comme invasion…