Le droit au blasphème

SATANIQUE.Quand j’étais enfant dans les années cinquante, chez les bonnes soeurs de La Providence à Enghien les bains, le blasphème était un mot terrible, satanique. On ne savait pas très bien ce que c’était, tout comme on ne savait pas pourquoi Voltaire était à l’index et ce qu’était d’ailleurs l’index, ni pourquoi il était parfaitement interdit de toucher de son doigt l’hostie que le curé déposait chaque mercredi matin dans nos bouches offertes de petites filles sous influence. Toutes ne l’étaient sans doute pas, mais en tout cas moi je l’étais et ma vie joyeuse d’enfant gourmande de vie et de plaisir était habitée par la terreur du péché mortel et donc de l’enfer … Tout cela je l’ai raconté et de façon beaucoup plus percutante et drôle qu’ici dans Les aventures mystiques d’une toute petite fille ( éditions Melville) .

Alors ça suffit. On ne va pas recommencer ce dont on s’est sorti ou à peu près : la religion catholique  a fait en 1962 avec le concile Vatican II, sous l’égide Jean XXIII, son « aggiornamento »,  sa mise à jour, sa réforme, sa modernisation. (Je disais à peu près car par exemple mes parents n’avaient pas pu me donner comme parrain un (adorable) oncle divorcé et je crois que ce serait  encore impossible aujourd’hui…). Il est temps, grand temps, que l’islam fasse cet aggiornamento et que l’idée de réviser cette religion ne provoque pas chez trop de nos intellectuels au pire un hoquet d’indignation, au mieux une moue gênée . A ce propos, je me souviens il y a une petite dizaine d’années à une conférence de rédaction de l’Actualité des religions ( devenu Le Monde des religions) m’être fait jeter quand j’avais proposé une interview de Abdelwahab Meddeb, universitaire tunisien, auteur de La maladie de l’islam : Il ne faut quand même pas exagérer m’avait dit en substance le rédacteur en chef proprement horrifié par par ma suggestion….

Voilà pourquoi je souscris des deux mains, en tant que journaliste et en tant qu’ancienne victime du terrorisme du sacré, à la démarche de  Reporters sans frontières . Certes l’ONU a abandonné le concept de blasphème en 2011, et en France celui-ci n’est pas un délit. De toute évidence pourtant cela ne suffit pas. Dans son rapport “Blasphème : L’information sacrifiée sur l’autel de la religion”, l’ong  explore les différentes formes de législations sanctionnant les atteintes à la religion ou au dit “sentiment des croyants”. De telles lois ont cours dans près de la moitié des États de la planète. Si seuls les États islamiques les plus durs prévoient des peines – parfois de mort – pour “apostasie” (le fait de renoncer à la religion), le blasphème reste passible des tribunaux dans pas moins de 31 pays, dont la Grèce, l’Italie ou encore l’Irlande, qui a remis le délit au goût du jour en 2010. Dans 86 États, la “diffamation des religions” relève du domaine pénal. Reporters sans frontières avance l’idée  de demander aux responsables religieux, individuellement, d’affirmer qu’ils considèrent que la liberté d’expression n’a pas de religion. Qu’ils reconnaissent comme légitime qu’on puisse rire de ce qu’eux-mêmes considèrent comme sacré .. On peut- sans trop d’illusions sur le résultat mais pour encore une fois manifester –  signer cette pétition sur le site de Reporters sans frontières, truffé par ailleurs d’infos sur le sujet.
Et puis écoutez la chronique de Sophia Aram : « Le blasphème, c’est sacré »
http://www.franceinter.fr/emission-le-billet-de-sophia-aram-le-blaspheme-cest-sacre.

OXYGENE.Le lendemain de la rédaction du texte ci-dessus, je lis dans L’Obs de cette semaine (14-21 janvier), dans les pages Débats, une tribune intitulée : « Il est de notre responsabilité d’agir ». Sous l’impulsion du psychnalyste Fehti Benslama, des laïcs musulmans prennent la parole et lancent une pétition internationale. En voici de larges extraits qui confortent et étayent ce que j’ai tenté de dire :
« Le monde est en train de vivre une guerre déclenchée par des individus et des groupes qui se réclament de l’islam. En Syrie, en Irak, en Libye, en Tunisie, au Nigeria, en France, etc, cette guerre est la même. elle est conduite au nom d’une certaine lecture de l’islam. Cette guerre nous interpelle tous, nous, laïcs issus du monde islamique. Il est de notre responsabilité d’agir et de nous opposer à tout ce qui l’alimente. (…) Aujourd’hui, la réponse à cette guerre ne consiste pas à dire que l’islam n’est pas cela. Car c’est bien au nom d’une certaine idée de l’islam que ces actes sont commis. Non, la réponse consiste à reconnaître et affirmer l’historicité et l’inapplicabilité  d’un certain nombre de textes que contient la tradition musulmane. Et à en tirer les concluions. Les troupes ennemies qui mènent cette guerre mondiale ne sont pas constituées de simples égarés mais de combattants fanatisés et déterminés. Ces combattants sont nourris par des textes islamiques qui appellent à la violence, qui existent dans les autres religions et qui relèvent d’un autre contexte, d’un autre âge, aujourd’hui dépassés. Ce corpus est le référentiel des groupes djihadistes. (…)L’activation et l’instrumentalisation de ce corpus , quelle qu’en soit la raison, doivent être dénoncées  d’une manière explicite par les autorités, les religieux, les autorités civiles, ainsi que  dans les manuels scolaires et les médias. (…) »
A lire et taper ce texte, j’ai l’impression d’une chape de plomb qui se soulève enfin. Une bouffée d’oxygène.
Cette déclaration peut être signée à partir du lien suivant :
http://www.petitions24.net/notre_responsabilite_a_legard_du_terrorisme_au_nom_de_lislam

 

9 réponses sur “Le droit au blasphème”

  1. Existe-t-il un temps où l’Homme n’avait pas encore inventé Dieu et où il était en paix avec lui-même et ses congénères ? Quand va-t-on réaliser que les religions ne servent qu’à mettre un bordel monstre ? (je fais la différence avec la spiritualité évidemment) et sont la plupart du temps reliées aux notions de pouvoir (sur les plus faibles) et d’asservissement (en particulier sur les femmes). Bon, là je vais me faire sortir… et pourtant…

  2. Je suis tout d’accord!
    J’ai toujours été une vilaine athée vindicative, mais comme on me faisait les gros yeux en me disant que je n’étais pas tolérante (sic) j’ai tenté depuis que je suis grande de m’assoir sur mes envies de bouffer du curabimam.
    mais là on me cherche, franchement, moi qui fait un effort depuis tout ce temps!
    je t’embrasse
    Stef

  3. Tu sais, ma chère Dane, toute mon amitié pour toi  mais là, je ne peux pas être d’accord.

    Ces crimes sont des abominations commis par des assassins et ce que nous vivons est extrêmement inquiétant pour tous et pour notre pays. Même si j’ai toujours été très loin d’apprécier les provocations de CH, cela ne m’empêche évidemment pas de déplorer la mort tragique de leurs auteurs.
    J’ai pleinement adhéré à ce qui s’est passé dimanche, je trouve formidablement positif ce mouvement gigantesque de sympathie mais les convictions réaffirmées, qui mènent à des positions d’intolérance, de mépris et d’irrespect pour des millions d’êtres humains qui, eux aussi, sont libres de croire à ce qu’ils veulent, sont pour moi inacceptables. 
    Les musulmans ont été extrêmement présents pour condamner ces crimes, leurs prises de position étaient nettes : pourquoi les insulter aujourd’hui? incompréhensible pour moi.
    Défendre la liberté d’expression? bien sûr, elle est fondamentale en démocratie mais ridiculiser les croyances des autres, les humilier et les bouleverser au nom d’un certain humour et de certitudes discutables, je n’en vois ni la nécessité ni la justification. 

    Je suis athée, goy, française depuis la nuit des temps mais j’ai eu honte en voyant un des journaliste de CH parodier et ridiculiser le chant du muezzin tout comme j’avais détesté les stupides Femen tapant, seins tagués à l’air, sur les cloches neuves de Notre-Dame ou comme je n’aurais pas supporté de voir tourner en dérision la Messe en Si. 
    L’histoire témoigne des horreurs perpétrées au fil des siècles au nom des religions, faut-il que des gens soi-disant civilisés, soufflent encore sur les braises en 2015 alors que l’équilibre du monde est si fragile? Il me semble que nous aurions mieux à faire en nous préoccupant de l’éducation, de la connaissance réciproque et de la tolérance. 

    Selon, un ancien collaborateur de Charlie H, Wolinski aurait dit après l’incendie du journal: »Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C’est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation, et puis, un jour, la provocation se retourne contre nous. Il ne fallait pas le faire »
    Je ne sais pas si c’est la vérité mais l’espère.

    Enfin, pour ce qui concerne l’au-delà, personne ne sait rien, il faut tout de même le rappeler ! Peut-être aurons-nous des surprises gigantesques, le moment venu, et ce sera bien fait pour nous!
    Voilà ma chère Dane, on ne peut pas être toujours d’accord ; merci pour ton blog qui permet de s’exprimer en paix !!. 

  4. Ce sera bien fait pour nous n’exagérons rien non plus… on a rien fait de mal!
    Pascal a peut être fait le pari qu’il valait mieux croire au cas ou…
    Moi je fais le pari que si il y a un créateur, qui a tout inventé des particules élémentaires à l’ADN en passant par les galaxies, on peut espérer qu’il soit un peu au dessus du lot et pas vaniteux au point de punir pas les gens qui ne croient pas en lui ou ceux qui ont dessiné son soi disant prophète…
    Comme le disait Einstein: « La condition des hommes s’avérerait pitoyable s’ils devaient être domptés par la peur d’un châtiment ou par l’espoir d’une récompense après la mort”. “Le comportement moral de l’homme se fonde efficacement sur la sympathie et les engagement sociaux, il n’implique nullement une base religieuse »
    De toutes façons je veux bien faire l’hypothèse d’une force créatrice au sens ou Einstein l’envisageait par exemple, mais l’âme le paradis et l’enfer, c’est quand même pas sérieux…
    Comment imaginer que l’esprit soit détaché du corps quand la médecine nous montre tous les jours le contraire… Alzheimer par exemple montre clairement que les deux sont liés malheureusement, les souvenirs disparaissent en même temps que les neurones.
    Enfin pour les caricatures de Mahomet, aucune n’était insultantes, à commencer par la dernière qui appelle au pardon, une valeur chrétienne me semble t’il.

  5. Bonjour, puis je vous rappeler que Jésus a été condamné pour blasphème? On l’oublie bien vite. Vos éducatrices l’ignoraient elles? Par ailleurs, le terme condescendant de « bonnes soeurs » est assez ridicule. Il y a actuellement des religieuses féministes, des religieuses engagées, des femmes formidables comme Sr Marie Paule Ross au Canada qui a écrit un traité sur la sexualité comme bonheur…Voilà un bon exemple de « religion fantasmée » que ce terme de bonne soeur, alors vous devinez tout ce qu’on fantasme sur les religions qu’on ne connait pas!. Je vous invite à consulter le site « au bonheur de Dieu  » de Sr Michèle; et « Féministes et croyantes ». Peut être verrez vous les choses un peu autrement….. Bien amicalement tout de même! Michelle

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