Abelwahab Meddeb, le clairvoyant

Je vous le disais plus bas ( « Le droit au blasphème »), je n’avais pas pu il y a quelques années à l’Actualité des religions interviewer l’écrivain Abdelwahab Meddeb. Voilà que par la grâce d’une écrivaine rencontrée pendant ma résidence d’écriture à Saorge, Chantal Robillard, je peux donner la parole à ce penseur disparu le 6 novembre 2014. Une parole sur l’islam, libre et passionnante. Si seulement elle pouvait atteindre la cervelle de nos rebelles de banlieue (et da’illeurs) .Y a du boulot. Depuis des années on tourne ?autour sans jamais vraiment prendre le problème à  bras le corps et le coeur

Chantal Robillard, donc, m’a  transmis une intervention orale  d’Abdelwahab Meddeb aux Rencontres d’Aubrac à l’été 2013 qui éclaire avec quelle érudition, quelle finesse, quel humour certains concepts ravageurs, notamment, en ces temps de martyrologie, celui du paradis. Mais aussi donne à entendre un islam lumineux – ce qui ne m’empêche pas et même m’autorise à rester une mécréante viscéralement  attachée à la liberté d’expression, blasphème compris;   Je vous en livre (retranscrit par moi)  la conclusion. Je vous en prie prenez vingt minutes pour l’écouter dans son intégralité.

Partant  de la convergence entre Ibn’Arabi, théologien du 12ème siècle et Dante, voici donc comment l’écrivain termine (pressé par le temps)  son exposé :
« Cette convergence est un filon évident pour lever la méconnaissance des occidentaux quant à l’islam; d’autre part pour mener une opération d’anamnèse à l’adresse des musulmans, malades d’une amnésie qui les conduit à négliger le meilleur de leur legs pour s’arcbouter  à la bouée du pire, celle du littéralisme qui fait de l’islam une identité bête et détestable, cet islam qui recèle la matière qui peut faire de lui un sujet intelligent et aimable. »
Pour l’écouter:
https://www.youtube.com/watch?v=v625RVvcyFE
(abdelwahab à partir de 2h17).

Je ne sais plus comment actionner le lien direct… il faut donc le couper-coller dans votre barre en haut de l’écran.
Ou bien baladez-vous sur le site des rencontres de l’Aubrac été 2013  qui vous donnera peut-être comme à moi l’envie  de vous y rendre cette année.
Et découvrez aussi une écrivaine généreuse et originale, très inspirée par l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle, fondé par Raymond Queneau) : elle travaille  à partir d’un conte, texte-souche dont elle explore les moindres recoins, tout en essayant d’y introduire différents styles pour le confronter à la littérature contemporaine. Bluffant.
Sur son blog, vous trouverez une belle lecture – concert qu’elle a donnée avec le grand Igal Shamir  à ces Rencontres de l’Aubrac.
http://dessagnesetrobillard.creation-partagee.over-blog.com

 

 

Le droit au blasphème

SATANIQUE.Quand j’étais enfant dans les années cinquante, chez les bonnes soeurs de La Providence à Enghien les bains, le blasphème était un mot terrible, satanique. On ne savait pas très bien ce que c’était, tout comme on ne savait pas pourquoi Voltaire était à l’index et ce qu’était d’ailleurs l’index, ni pourquoi il était parfaitement interdit de toucher de son doigt l’hostie que le curé déposait chaque mercredi matin dans nos bouches offertes de petites filles sous influence. Toutes ne l’étaient sans doute pas, mais en tout cas moi je l’étais et ma vie joyeuse d’enfant gourmande de vie et de plaisir était habitée par la terreur du péché mortel et donc de l’enfer … Tout cela je l’ai raconté et de façon beaucoup plus percutante et drôle qu’ici dans Les aventures mystiques d’une toute petite fille ( éditions Melville) .

Alors ça suffit. On ne va pas recommencer ce dont on s’est sorti ou à peu près : la religion catholique  a fait en 1962 avec le concile Vatican II, sous l’égide Jean XXIII, son « aggiornamento »,  sa mise à jour, sa réforme, sa modernisation. (Je disais à peu près car par exemple mes parents n’avaient pas pu me donner comme parrain un (adorable) oncle divorcé et je crois que ce serait  encore impossible aujourd’hui…). Il est temps, grand temps, que l’islam fasse cet aggiornamento et que l’idée de réviser cette religion ne provoque pas chez trop de nos intellectuels au pire un hoquet d’indignation, au mieux une moue gênée . A ce propos, je me souviens il y a une petite dizaine d’années à une conférence de rédaction de l’Actualité des religions ( devenu Le Monde des religions) m’être fait jeter quand j’avais proposé une interview de Abdelwahab Meddeb, universitaire tunisien, auteur de La maladie de l’islam : Il ne faut quand même pas exagérer m’avait dit en substance le rédacteur en chef proprement horrifié par par ma suggestion….

Voilà pourquoi je souscris des deux mains, en tant que journaliste et en tant qu’ancienne victime du terrorisme du sacré, à la démarche de  Reporters sans frontières . Certes l’ONU a abandonné le concept de blasphème en 2011, et en France celui-ci n’est pas un délit. De toute évidence pourtant cela ne suffit pas. Dans son rapport “Blasphème : L’information sacrifiée sur l’autel de la religion”, l’ong  explore les différentes formes de législations sanctionnant les atteintes à la religion ou au dit “sentiment des croyants”. De telles lois ont cours dans près de la moitié des États de la planète. Si seuls les États islamiques les plus durs prévoient des peines – parfois de mort – pour “apostasie” (le fait de renoncer à la religion), le blasphème reste passible des tribunaux dans pas moins de 31 pays, dont la Grèce, l’Italie ou encore l’Irlande, qui a remis le délit au goût du jour en 2010. Dans 86 États, la “diffamation des religions” relève du domaine pénal. Reporters sans frontières avance l’idée  de demander aux responsables religieux, individuellement, d’affirmer qu’ils considèrent que la liberté d’expression n’a pas de religion. Qu’ils reconnaissent comme légitime qu’on puisse rire de ce qu’eux-mêmes considèrent comme sacré .. On peut- sans trop d’illusions sur le résultat mais pour encore une fois manifester –  signer cette pétition sur le site de Reporters sans frontières, truffé par ailleurs d’infos sur le sujet.
Et puis écoutez la chronique de Sophia Aram : « Le blasphème, c’est sacré »
http://www.franceinter.fr/emission-le-billet-de-sophia-aram-le-blaspheme-cest-sacre.

OXYGENE.Le lendemain de la rédaction du texte ci-dessus, je lis dans L’Obs de cette semaine (14-21 janvier), dans les pages Débats, une tribune intitulée : « Il est de notre responsabilité d’agir ». Sous l’impulsion du psychnalyste Fehti Benslama, des laïcs musulmans prennent la parole et lancent une pétition internationale. En voici de larges extraits qui confortent et étayent ce que j’ai tenté de dire :
« Le monde est en train de vivre une guerre déclenchée par des individus et des groupes qui se réclament de l’islam. En Syrie, en Irak, en Libye, en Tunisie, au Nigeria, en France, etc, cette guerre est la même. elle est conduite au nom d’une certaine lecture de l’islam. Cette guerre nous interpelle tous, nous, laïcs issus du monde islamique. Il est de notre responsabilité d’agir et de nous opposer à tout ce qui l’alimente. (…) Aujourd’hui, la réponse à cette guerre ne consiste pas à dire que l’islam n’est pas cela. Car c’est bien au nom d’une certaine idée de l’islam que ces actes sont commis. Non, la réponse consiste à reconnaître et affirmer l’historicité et l’inapplicabilité  d’un certain nombre de textes que contient la tradition musulmane. Et à en tirer les concluions. Les troupes ennemies qui mènent cette guerre mondiale ne sont pas constituées de simples égarés mais de combattants fanatisés et déterminés. Ces combattants sont nourris par des textes islamiques qui appellent à la violence, qui existent dans les autres religions et qui relèvent d’un autre contexte, d’un autre âge, aujourd’hui dépassés. Ce corpus est le référentiel des groupes djihadistes. (…)L’activation et l’instrumentalisation de ce corpus , quelle qu’en soit la raison, doivent être dénoncées  d’une manière explicite par les autorités, les religieux, les autorités civiles, ainsi que  dans les manuels scolaires et les médias. (…) »
A lire et taper ce texte, j’ai l’impression d’une chape de plomb qui se soulève enfin. Une bouffée d’oxygène.
Cette déclaration peut être signée à partir du lien suivant :
http://www.petitions24.net/notre_responsabilite_a_legard_du_terrorisme_au_nom_de_lislam

 

Les dictatures ne savent pas rire…

Je voulais avant que Charlie ne soit massacré vous donner ce début 2015 un beau texte tout simple de Cavanna sur un outil qui appartenait à son père, maçon et italien, venu en France avec sa famille : une  truelle . Je le reproduis ci-dessous ( si je le retrouve…)  même s’il n’a a priori rien à voir avec l’horreur qui s’est passée. A priori.  Car la simplicité, l’honnêteté, l’intelligence, la gentillesse de Cavanna – sa fin fut dure mais cette infamie au moins lui aura été épargnée – sont celles de l’esprit Charlie. Ce qui n’empêche pas les excès, la vulgarité, voire l’obscène. Le nombre de  fois, achetant Charlie Hebdo le jeudi, alors jeune femme un peu beaucoup coincée, où je me suis dit:  Oh non ils exagèrent ! Oui ils exagéraient souvent. Oh  faisons qu’ils continuent à exagérer, qu’ils continuent à  mettre cul par dessus tête toutes nos certitudes, nos préjugés, nos idées fixes. Car, comme le dit Patrick Pelloux, le médecin ugentiste, l’ami de Charb, dont le chagrin est bouleversant : les dictatures ne savent pas rire.

Florilège 2014


Jean d’Ormesson sur Radio classique le 29 décembre 2014.  So charming. Il l’avoue : j’ai trop voulu plaire.  Et aussi cette confession rieuse : « Je suis capable de petitesses consternantes !  » Ah quel soulagement : soudain on se sent moins seul…

« (…) le fanatisme n’est qu’une manière d’éviter de penser et il faut se réjouir de l’inconfort intellectuel que suscite en nous la présence de plusieurs croyances. Ce sentiment d’incohérence qui souvent nous tracasse serait la preuve du mouvement de notre esprit, le signe que nous ne sommes pas ( complétement) des imbéciles ! » Henri Atlan (le Monde 14 novembre)

 

« Mais quand même opposer sa bonne raison d’homme en vie à tout ce qui limite, empêche, diminue. « Jean Verdure.

« Je crois que la condition humaine est carcérale et qu’en même temps une force de vie incommensurable  nous a été donneée pour briser de temps à autre quelques barreaux de la prison.  »  Jean Daniel

 

À mes yeux il y a deux grandes façons de photographier le monde, saisir son horreur ( il y a de quoi faire ) ou le sublimer, j’ai choisi la seconde. Plus précisément, j’aime le romanesque que m’offre la pluie, la neige le « mauvais temps » et ce principalement dans les grandes villes, là ou on cherche à oublier justement le climat ( les excès du climat sont un autre sujet ).
Ces éléments sont pour moi un merveilleux terrain photographique, un univers visuel peu exploité au fort pouvoir évocateur, et riche en lumières subtiles. Cet univers échappe à la plupart d’entre nous, trop occupés à se mettre à l’abri. L’homme devient une silhouette fantomatique déambulant et obéissant aux aléas de la pluie ou de la neige, dans l’éternité du climat. Mon approche est délibérément picturale et émotionnelle.
Des photos pour se réconcilier avec la pluie, le froid, le verglas… Galerie de l’Europe, 55 rue de Seine,jusuq’au 10 janvier 2015. Site : christophejacrot.com