En lisant Yourcenar…

C’est au Laos en février dernier, grâce à un cher ami de Phnom Penh qui me l’avait quasiment mis dans mon sac, que j’ai découvert (jamais trop tard…) Marguerite Yourcenar. Les mémoires d’Hadrien ont justifié et magnifié mes longues pauses  au bord du Mékong. Cet été à Saorge, dans la toujours aussi délicieuse bibliothèque du monastère, je m’empare de L’oeuvre au  noir et, en apéritif, d’un petit livre d’entretiens avec Mathieu Galey intitulé Les yeux ouverts (poche).  En voici quelques notes.

LEGERETE « (…) l’endroit où l’on vit n’a pas tant d’importance, du moment qu’on transporte l’univers dans ses bagages. »
L’univers ! je ne sais pas, mais qu’est-ce que je trimballe dans ma valise… Se désencombrer (la photo ci-dessous reproduit une installation de l’artiste japonaise Chiharu Shiota )


Et aussi :
« Je me suis fait une philosophie, si l’on peut employer ce mot solennel, selon laquelle je n’achète jamais rien sans me demander si au fond je ne pourrais pas m’en passer. Pourquoi ajouter à l’encombrement du monde ? D’ailleurs je pourrais mette la clé sous la porte sans aucune difficultés (sa maison dans l’Ile des Monts-Déserts dans le Maine). Je regretterais les oiseaux, je regretterais Joseph, l’écureuil, et c’est toutOù qu’on meure, on meurt sur une planète. »
VOYAGE « Il faut « tâter la rondeur du monde » »
« Il faut  dans le voyage, comme dans tout des aptitudes contradictoires : de la fougue, une attention soutenue, une certaine légèreté. »
SAGESSE. J’adore l’histoire de l’ascète  venu se vanter au Bouddha de marcher sur les eaux. « Le Bouddha lui dit « Combien de temps t’a-t-il fallu pour arriver à ce talent – J’ai travaillé dix ans. –C’est dommage, dit le Bouddha. Pour quelques sous, tu pouvais prendre le bac… »
Et aussi :
« Je crois que se perfectionner est le principal but de vivre »
Et encore :
Pour vous la vie est d’abord un dépouillement ? demande Mathieu Galey ?  – Oui absolument, mais un enrichissement aussi . On enlève ses vêtements pour se dorer au soleil
«  (…) vos lecteurs ont tendance à chercher chez vous une sorte de « maître à vivre » -Peut-être sentent-ils que la volonté de  « mieux vivre » ou de «  vivre de mon mieux » a toujours prédominé chez moi sur tout le reste. Mes livres ont été une série de cheminements parallèles à mes cheminements propres. »
Et enfin autour du bouddhisme et sur  la nécessité de ne dépendre que de nous-mêmes : «  Soyez pour vous-même une lampe. »

PERE . « Quand j’avais quinze ans, si quelque chose allait mal, n’importe quoi, (…) il me disait : «  Oh, ça ne fait rien, on s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain. »
« Un de ses axiomes favoris, c’était : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? N’importe où. » Et aussi : « On n’est bien qu’ailleurs. » »
PASSE. « Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu  dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé soit un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe, ou brutal. Ou seulement quelconque. »

NEGRO-SPIRITUALS. (Marguerite Yourcenar en a traduit dans Fleuve profond, sombre rivière) «  (…) ils réussissent à exprimer dans cet idiome ( langues différentes et un anglais de base) la douleur, la mort, la pitié, ,l’extase religieuse et aussi les lointains souvenirs des initiations indigènes, ce profond individualisme du Noir qui s’en va dans la montagne pour y chercher son Dieu. Tout cela est magnifique. Dans les conditions atroces de la servitude, cette ferveur a été une sorte de don divin. Pour moi je mets les negro-spirituals aussi haut que les lieder allemands, les chansons des troubadours français du Moyen Age ou les poèmes mystiques italiens du XIIème. Cela me paraît un grand moment de l’émotion humaine. »

ECRITURE.« Ce n’est pas dans le petit bureau encombré de livres où elle tape ses manuscrits qu’elle a conçu ses grandes fictions, mais à la dérive du hasard, dans un train de nuit, dans une salle d’attente, dans une chambre d’hôtel, dans une église, au cours d’une promenade. Cet esprit de rigueur est offert à l’irrationnel ; il est même probable que sans lui elle n’écrirait pas. «  écrit Mathieu Galey  dans la préface de Les yeux ouverts.

« Tout écrivain est utile ou nuisible, l’un des deux. Il est nuisible s’il écrit du fatras, s’il déforme ou falsifie (même inconsciemment)  pour obtenir un effet ou un scandale. ; s’il se conforme sans conviction à des opinions auxquelles il ne croit pas. Il est utile s’il ajoute à la lucidité du lecteur, le débarrasse de timidités ou de préjugés, lui fait voir et sentir ce que le lecteur n’aurait ni vu ni senti sans lui. (…) Un livre peut dormir cinquante ans, ou deux mille ans, , dans un coin de bibliothèque, et tout à coup je l’ouvre , et j’y découvre des merveilles ou des abîmes, une ligne dont il me semble qu’elle n’a été écrite que pour moi. L’écrivain en cela ne diffère pas de l’être humain en général : tout ce que nous disons, tout ce que nous faisons porte plus ou moins. Il faut tâcher de laisser après nous un monde un peu plus propre, un peu plus beau qu’il ne l’était, même si ce monde n’est qu’une arrière-cour ou une cuisine. »
J’adhère mais bémolise : il vaut mieux, néanmoins, sortir de temps en temps de sa cuisine…

PROUST« J’ai relu Proust sept ou huit fois. »
Mais comment est-ce possible ? Je ne parviens pas à le lire une première fois. »

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *