Gratitude

PAROLES. Gratitude de recevoir par la poste Paroles,  l’édition originale de 1946.  Avoir  entre les mains, papier jauni, épais, assez gros caractères (comme c’est reposant ) l’un des 343 premiers  exemplaires du recueil de poèmes de Prévert. Feuilleter. Tomber d’abord sur un poème évoquant Rosa Bonheur, le nom du café au parc des  Buttes Chaumont où on ira une fois encore ce week-end s’enchanter du printemps naissant. Continuer à tourner les pages et laisser chanter en soi tous les souvenirs liés à la voix chérie d’Yves Montand … Remercier l’ami Bruno qui a eu cette attention : acheter le livre au fil d’une brocante, le mettre sous enveloppe, gestes désormais rares… Enfin offrir à ses lecteurs le début de l’irrésistible Pater Noster.

Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New-York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là


CABANE Gratitude en rentrant du Cambodge et du Laos fin février de lire  Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson (folio) qui prolonge l’effet »solitude-retrouvailles avec soi » de mon voyage. Malgré ses réflexions très convaincantes sur l’inanité des photos, je mets en ligne quelques clichés sur la masse d’images que mon appareil a mis dans sa boîte noire…(Eh non finalement, la technique se dérobe) Lisez Sylvain, rejoignez-le dans sa cabane ! A part un minuscule passage soporifique où il théorise sur la décroissance, c’est multiple splendeur.
Extraits.
Photo « Le soir, le soleil perce, la neige pend une teinte d’acier. Les aplats blancs brillent avec l’éclat du mercure. J’essaie de prendre une photo de ce phénomène mais l’image ne rend rien du rayonnement. Vanité de la photo. L’écran réduit le réel à sa valeur euclidienne. Il tue la substance des choses, en compresse la chair. La réalité s’écrase contre les écrans. Un monde obsédé par l’image se prive de goûter aux mystérieuses émanations de la vie. »

« Le ciel est fou, ébouriffé d’air pur, affolé de lumière. Des images d’une intense beauté surgissent et disparaissent. Est cela l’apparition d’un dieu ?Je suis incapable de prendre la moindre photo. Ce serait double injure : je pécherais par inattention ; j’insulterais l’instant. »

Dieu « Pourquoi la foi en un Dieu extérieur à la création ? Les craquements de la glace, la tendresse des mésanges et la puissance des montagnes m’exaltent davantage que l’idée de l’ordonnateur de ces manifestations. Elles me sont suffisantes. Si j’étais Dieu, je me serais atomisé en des milliards de facettes pour me tenir dans le cristal de glace, l’aiguille du cèdre, la sueur des femmes, l’écaille de l’omble et les yeux du lynx (…) »

Mésanges Ce matin, elles sont arrivées aux premières notes, bien avant que je ne dispose leur dû. Je hume l’air de l’aube, entouré d’oiseaux. Il ne manque que Blanche-Neige. »

Temps « La cabane est le wagon de reddition où j’ai scellé mon armistice avec le temps : je suis réconcilié. La moindre des politesses est de le laisser passer. D’une fenêtre à l’autre, d’un verre à l’autre, entre les pages d’un livre, sous les paupières closes, la grande affaire est de s’écarter pour lui ouvrir la voie.
Pour reprendre le fil asiatique, cette citation encore :
Energie L’énergie grise explose quand la valeur calorifique des aliments est inférieure à la dépense  énergétique nécessaire à leur production et à leur acheminement. (…) Un poisson-chat tiré d’un méandre du Mékong par un pêcheur laotien et grillé sur la rive du fleuve irradie d’une énergie grise nulle. Mes ombles cuits à quelques mètres du trou de pêche aussi. Mais le steak argentin, provenant d’un bétail nourri au soja dans les estancias de la pampa et transporté à travers l’Atlantique jusqu’en Europe, est frappé d’infamie. L’énergie grise, c’est l’ombre du karma : le décompte de nos péchés. Un jour, nous serons sommés de les payer. »

HAIKUS Gratitude lors de mon dernier atelier d’écriture  dispensé aux jeunes journalistes au CFPJ. Ils m’offrent,  leur gaieté, leur enthousiasme, leur ténacité. Ci-dessous quelques haïkus écrits par eux dans un Paris qui s’éveille au printemps.

Vols d’oiseau déporté
Drapeaux animés
Bourrasque de vent
J
érôme

Midi approche
Au détour d’une ruelle
Exquis fumet
Quentin

Le soleil au zénith
Contre mes paupières closes
Trouve refuge
Gwénaëlle

Au milieu du chantier
Des ouvriers nonchalants
Face au soleil
Timothée

Comme des corps pendus
Vêtus de couleurs vives
Des mannequins en vitrine
Dolores

Un dragon dans le cou
Une diablesse sur l’avant-bras
Erreurs de jeunesse
Bérénice

Jupe en soie rouge
Soleil sur les mollets
Elle ferme les yeux
Chloé

Jonquilles ouvertes
Orgie de pollen
Bataille d’abeilles
Anne-Claire

 

 

A table !

Que vous connaissiez ou non le pays khmer, que vous  ayez ou non déjà  frémi d’aise en passant près des maisons où, sous les pilotis, frissonnait le frichtis, La Table du Cambodge ( éditions Magellan) vous réjouira les papilles. Dans la préface, le roi Sihamoni qualifie la cuisine khmère de « légère, délicate et saine.  » C’est exactement cela, plus tout le reste, une fête des sens. Envie de tout essayer d’autant que cela ne semble pas si difficile (en tout cas en choisissant le niveau facile). Finalement, j’ai décidé de vous offrir ici un menu du jour : en entrée une Brise du Mékong ( salade de liserons aux crevettes), une soupe (car pas question d’un repas cambodgien sans une de ces délectables soupes) acidulée aux épices khmères, des noix de Saint-Jacques sautées au gingembe. Oui ça fait beaucoup je sais. Tant pis pas de dessert. Encore que. Des bananes au lait de coco, ça ne se refuse pas. Sarany Ly, la patronne des deux resaurants khmers La Mousson à Paris, est la passeuse de ces savoureuses recettes. Avec, bien sûr, l »incontournable plat traditionnel de poisson,  l’amok. Tous les ingrédients sont dans les boutiques d’alimentation exotiques. Allez à table !

Encore que. Dzs bananes au lait de coco ça ne se refuse pas.

Allez à table !

L'anarchiste

D’après le roman de Soth Polin
Adaptation et mise en scène Jean-Baptiste Phou
Avec Jean-Baptiste Phou et Elizabeth Bardin
Chorégraphie : Sarosi nay
Musiques originales : Olivier Bostvironnois


Paris, 1979. Virak, Cambodgien en exil devenu chauffeur de taxi, sort indemne d’un accident de voiture. Pendant que sa passagère, une touriste anglaise, se meurt, le personnage, sorte de anti-héros, déverse sa douleur et sa rage, raconte et revit sa descente aux enfers intimement liée à l’histoire de sa première patrie. Journaliste politique, il se sent responsable de l’ascension au pouvoir des Khmers rouges. Car – et c’est l’intérêt de ce texte, autofiction avant l’heure – les démons intérieurs du personnage vont mener la danse (macabre)  en écho aux démons qui minent alors le Cambodge.
Tout commence  le 22 novembre 1963, le jour de son mariage avec la fille du gouverneur de Kompong Chhnang, le jour de l’assassinat du président  Kennedy.  Ce sang sur ses noces prend valeur de symbole (on sait comme la plupart des Khmers sont superstitieux et croit aux signes annonciateurs). En outre, il apprend rapidement que sa femme n’est pas la fille de son père mais  une « bâtarde »,  raison ou  prétexte pour la tromper sans vergogne, notamment avec sa belle belle-sœur, la belle Mona…
Dès lors tout se grippe et fait chaos : l’homme brillant, éditeur, journaliste, écrivain à succès, accumulera les erreurs  et partira pour la France avant l’arrivée des Khmers rouges en abandonnant tout, y compris l’estime de soi. La culpabilité va le tarauder sans parler d’une sexualité qu’il ne contrôle pas. La pièce le met en scène au moment du dernier épisode de cette chute sans possibilité de rédemption.
Le spectacle  prend la forme d’un monologue exalté que Jean-Baptiste Phou  donne avec une fougue qui nous emporte souvent, monologue auquel se mêlent danse traditionnelle khmère et contemporaine, musiques originales, vidéo d’animation et images d’archives. La danseuse Élisabeth Bardin personnifie les figures  féminines de la pièce aux côtés du comédien qui en a assuré l’adaptation et la mise en scène. Après « Cambodge me voici », sa première pièce qui traite de l’identité, de l’exil et de la mémoire, pourquoi avoir choisi ce texte si noir, d’une grande désespérance ? Quand, en 2010, il lit L’Anarchiste paru en 1979, il est fasciné par le propos, la qualité et  la violence de l’écriture (précisons que l’auteur qui a eu Saloth Sar, un certain Pol Pot, comme professeur de français, était lui-même professeur de philo) et tout de suite, « de fortes images surgissent » …
Il s’en explique : « Dans un pays où la quasi totalité des auteurs a été décimé, ce roman n’est pas uniquement un témoignage sur le Cambodge. Il s’agit bel et bien d’une œuvre majeure et incontournable, d’un chef d’oeuvre de littérature écrit dans une langue crue, envoutante et dérangeante. »
« Non seulement Soth Polin nous éclaire sur l’histoire complexe et la politique d’avant-guerre, sur les rouages et l’influence des médias qui flirtent avec les plus hautes sphères du pouvoir, mais il explore  la nature humaine dans ce qu’elle a de plus pervers et violent. Au fil des pages, on en vient à douter de l’homme….N’est-ce pas là la mission de l’artiste : susciter l’émotion, provoquer le questionnement, bousculer… Ce spectacle  fait découvrir un pan de l’histoire et un texte encore trop peu connus, pour se souvenir, que le pire n’est jamais loin. Et dans la noirceur, peut-être, jaillira une étincelle… ». Ajoutons que  même s’il peut nous faire sortir de nos gonds, ce spectacle nous fait aussi sortir des  stéréotypes sur  le Cambodge et les Cambodgiens  … et cela aussi c’est  la mission de tout artiste.

 Jeudi 3 et vendredi 4 avril à 20h30, et dimanche 6 avril à 17h : Théâtre LeSilo, Montoire-sur-le-Loire (41) – réservation : 02 54 85 15 16
 Vendredi 11 avril à 20h30 : salle Maurice Koehl, Bussy-saint-Georges (77) – réservation : 01 64 66 60 01
 Lundi 14 avril à 20h et mardi 15 avril à 15h et 20h : Vingtième Théâtre, Paris – réservation : 01 48 65 97 70 ou en ligne
www.khsay.webs.com/l-anarchiste