Bouddha de bronze et Rêves d'or

Jayavarman VII au misée Guimet
Les Tuileries décembre 2013. Photos D. Cuypers.

 

 

 

 

 

 

 

 

LE BOUDDHA DE BRONZE et autres récits. C’est le plus joli livre que j’ai lu sur le pays khmer depuis Pierre Loti. Oui. Un voyage sensuel où les mots dessinent les ciels  somptueux ou tourmentés, reflètent les  sortilèges du grand  fleuve, mère de toutes les rivières, soulèvent la terre rouge du Mondolkiri, font écho aux éclats de rires des enfants , délivrent les tiédeurs et les parfums du soir, Vous savez comme les Incipit, les débuts de texte, sont essentiels (Aragon en a fait un livre, « Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit » ).   Nous virons de bord et ma vie change de cap  … est celui du Bouddha de bronze. Peut-on dire mieux en ce début d’année où il est bon de se projeter, de tisser la trame de l’année naissante du fil d’or de nos rêves, de tirer, il en restera toujours quelque chose, des plans sur la comète. En exergue de son livre, l’auteur, qui a choisi le pseudonyme de Romel, a écrit ceci : A R… qui, depuis un demi-siècle, m’encourage à aller au bout de mes rêves. L’ange gardien (ou gardienne ?) a bien fait d’encourager celui qui fut conseiller du Premier ministre  à oser coucher sur le papier sa  profonde et  sensible connaissance du Cambodge.
Trois récits forment le livre. Ils se déroulent dans les années 90, plus de dix ans après que le régime de Pol Pot a été éradiqué, mais « des débris de régiments de Khmers rouges tuent pour des raisons qu’eux-mêmes ignorent. »  C’est le premier, donnant son titre à l’ensemble, qui me touche le plus. Le narrateur s’embarque sur le Mékong  à bord du Chenla, le vieux bateau de Bun Ly, formidable personnage, celui qui rit tout le temps et plonge les mains toutes les cinq minutes dans son moteur. A bord aussi, madame Rath, qui incarne toute la puissance et la grâce des femmes khmères : « Regardez leur port de tête lorsqu’elles pédalent sur un vieux vélo chinois plus lourd qu’elles, vous vous demandez s’il n’y a pas que des reines dans ce pays. ». Je ne vous raconterai pas l’équipée de ce truculent trio à la recherche d’un Bouddha d’exception dans un village de la province de Kratie (la ville alanguie le long du fleuve au charme quasi indicible (*). Je ne vous raconterai rien mais sachez que vous ne résisterez pas à l’écriture lyrique, et pourtant joyeuse, concrète, de l’auteur ( le narrateur évoque ses « névroses poétiques…) , une écriture pétrie, nourrie, irriguée par son amour inconditionnel pour ce pays et ses habitants.
Le deuxième récit,  Un académicien à Angkor, nous fait vivre sur un mode léger les tribulations du même narrateur qui vient d’être nommé « employé aux écritures auprès du premier ministre »  et qui est chargé d’accueillir à Phnom Penh un vieil académicien français. Hormis quelques coups de griffe de l’auteur – dont un morceau de bravoure sur les experts des organisations internationales ou une allusion à la grille de l’ambassade «  qui n’a jamais osé  prétendre être un portail (**) »  – le ton est jubilatoire pour raconter les délires d’un personnage parfaitement déjanté et néanmoins brillantissime qui ne dort pas la nuit mais écrit « Cet homme remplit des cahiers de cent pages comme une pluie de mousson remplit une jarre » (je soupçonne l’auteur de la même propension…). Dans ce second récit, où on s’amuse comme des fous, on croise Malraux, Kessel, Jackie Kennedy et même Claudel qui suscite cette savoureuse saillie :  «  Je l’avoue Claudel m’embarrasse. Il va falloir faire ses prières, parler chaussures, Apocalypse, Jeanne sur son bûcher, pas le genre comique troupier. » Dans la véranda du Grand Hôtel d’Angkor, on croise aussi une amoureuse de l’académicien surgie de nulle part : « Elle a dépassé si volontiers et avec tant de grâce d’au moins vingt ans la soixantaine qu’elle en est encore belle. » – peut-on rêver hommage plus délicat.  Mais qui a donc servi de modèle à Romel pour tirer le portrait de ce fantasque académicien ? On meurt d’envie de le savoir.

Difficile de résumer le dernier récit intitulé Michel Martin. Le narrateur, passé conseiller spécial du chef du gouvernement avec rang de ministre, part sur les traces d’un MIA-POW (missing in action – perdu au combat et prisoner of war – prisonnier de guerre) ; quinze ans après la fin de la guerre du Vietnam (1975,) la rumeur court qu’il reste des boys prisonniers au Vietnam et peut-être en territoire cambodgien –  il faut  vérifier .
Voilà donc notre narrateur lancé sur les traces de Michel Martin, un Français sur les hautes terres. Son histoire se mêle à celle d’un colonel américain Robert Steton, un homme absorbé par la forêt et que sa femme attend toujours alors que la guerre est finie depuis longtemps.. Nous allons les suivre sur les hautes terres du Cambodge et du Vietnam, dans la province de Mondolkiri ou dans celle voisine et vietnamienne  du Dac Lac.  C’est dans cette dernière que s’installa le père, militaire, de  Michel Martin,  qui y resta après les accords de paix de Genève en 1954 . Il épousa une Mnong, une Tampuan ou une Jaraï, il ne sait pas très bien . « Il n’avait pas imaginé que son corps sentait l’eau pure  que ses seins avaient la douceur de la chair d’anone, qu’effleurer sa peau était comme caresser la nuque d’un nouveau-né. C’est là que Michel Martin a grandi. « C’est là qu’il a disparu. C’est là que le conseiller va réussir à  le rencontrer. En route pour  Sen Monorom où la « terre de latérite  répand sa poussière dans le moindre interstice des maisons et le plus petit recoin de la peau des hommes. Les arbres, les bêtes, les fleurs, les cheveux et les ongles deviennent rouges. En route pour un Cambodge aux sublimes forêts encore préservées . Comme est préservé  le mode de vie des populations « De vieilles femmes, la poitrine nue, tirent sur d’énormes cigarettes dont le tabac est roulé dans des feuilles d’arbres ou de plan tes qu’elles seules connaissent. Incroyables pétards ! » C’est cela à mon sens le plus fascinant du récit la fascination de Romel pour cette vie sauvage, pure, primaire,  en fusion avec la nature, sa fascination pour  l’enfant libre, l’homme des hautes terres et des forêts que fut Michel Martin  avant qu’il ne soit rattrapé et broyé par la guerre  (en 1961 les Américains prennent la suite des Français dans la lutte contre le communisme et des boys arrivent à leur tour sur les hauts plateaux). Ce qui est fascinant, ce sont ces  moments si denses de pure jouissance  où l’auteur oublie son fil  et nous enchante : « Sen Monorom s’est endormie. Par la baie vitrée je vois le ciel. En ce début de saison des pluies c’est une des dernières nuits où il est vide de nuages. Je découvre une nouvelle nuance de la couleur bleu nuit. Je voudrais la toucher tant elle parait veloutée, d’une extraordinaire douceur. Entre les tropiques, près de l’équateur, il suffit de lever la tête et l’on est comme saint-Exupéry dans son cockpit, tout près des étoiles »
Le Bouddha de bronze et autres récits. Romel. Arconce éditions.
(*) Kratié dont j’évoquais le charme  dans Tourments et merveilles en pays khmer. Actes Sud.
(**) Le Portail est un livre de François Bizot

LES REVES D’OR. Ce film, semé de plans où les cristaux de neige sont comme des étoiles, ce film de Diego Quemada-Diez ne défraie pas la chronique. C’est pourtant le plus beau film (décidément !) que j’ai vu depuis longtemps. Du Guatemala aux Etats-Unis, nous sommes embarqués dans un voyage bouleversant, ancré dans la réalité mais aussi traversé de fulgurances poétiques, d’une esthétique à couper le souffle et porté par une formidable musique (Leonardo Heiblum et  Jacobo Lieberman). Pour faire ce premier long-métrage époustouflant, le réalisateur (qui a travaillé ave Ken Loach) a vécu en 2003 deux mois  dans le quartier rouge de Mazatlan, au Mexique, au bord d’une voie ferrée où chaque jour passaient des trains remplis de migrants en route pour l’Amérique. Les gars sautaient du train, raconte-t-il, frappaient à la porte pour nous demander de l’eau et des tortillas. Ils nous racontaient des histoires horribles – comment ils voyageaient avec rien, qu’ils s’étaient tout fait voler sur la route, qu’il y avait de nombreux morts.  Pendant des années, il a interviewé des migrants qui partaient à la poursuite de leurs rêves dorés au risque de leur vie. Karen Martinez, qui interprète Sara, et Brandon Lopez, qui joue Juan,  âgés de 16 ans, ont été choisis parmi 3000 jeunes gens venus à un casting organisé dans l’un des quartiers les plus pauvres de Guatelama. Leur énergie quasi féroce, l’intensité de leur désir d’y arriver, mais aussi toute leur humanité, leur vulnérabilité sont captés au plus près par la camera.  Nous sommes avec eux sur le toit du train, nous sentons la faim, la fatigue, la peur, et le bienheureux moment de répit quand le vent tiède caresse leurs beaux visages sensibles. « Je souhaite créer une fine ligne entre la réalité et le cinéma, écrit Diego Quemada-Diez (…) que le film soit au croisement du documentaire et de la fiction. » C’est vrai mais cela  me semble un peu réducteur : c’est tout simplement un film magnifique dont on sort plus riches.
Les rêves d’or. Diego Quemada-Diez. Encore en salle . Dépêchez-vous !

**) allusion au livre de François Bizot Le Portail (poche)

 

 

 

 

 

 

 

Genesis

On va encore trainer nos guêtres dans le marais  pour aller voir Genesis l’exposition de Sebastiao Salgado . Direction La maison européenne de la photographie, 5 rue de Fourcy , au métro Saint-Paul. J’y allais, pas complétement convaincue, trainant un peu mes guêtres précisément. Genesis 30 voyages dans le monde, 8 ans de travail, 245 photos…pour, nous disait-on, nous révéler la splendeur de notre planète…

pour ENTENDRE la suite sur Le Monde est un village copiez  le lien ci-dessous dans la barre du haut. Et si ça ne marche pas, lisez ! Sebastiao SalgadoDe ma terre à la terre. Avec Isabelle Franck, Presses de la Renaissance. 2013. Passionnant.

http://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=1877750&channel=lapremiere

 

 

 

Splendeurs asiatiques

ANGKOR. S’il y a bien un endroit où il faut aller pendant les jours qui viennent (avant le 13 janvier), c’est au musée Guimet…D’abord pour ne pas laisser passer l’exposition « Angkor, naissance d’un mythe  – Louis Delaporte et le Cambodge ».    Louis Delaporte, explorateur français (1842-1925) voulait faire entrer l’art khmer au musée ». Et il y est parvenu… Sculptures originales,  dessins aquarellés, plans, photographies anciennes, moulages restaurés nous font découvrir, à travers le travail de ce grand amoureux obstiné, le Cambodge de cette époque mais aussi la façon dont l’Europe l’imagina par le relais des Expositions universelles et coloniales. C’est un voyage enchanteur, que vous ayez déjà ou pas foulé les vastes espaces d’Angkor. Jokin, 6 ans, est resté fasciné devant une maquette du Bayon et devant un film qui nous fait survoler d’hélicoptère tout le site. On le comprend : l’ image légèrement tremblante des temples  sous les frondaisons nous emmène séance tenante au pays de nos rêves.

TRES BEAU LIVRE. L’occasion de  parler d’un livre somptueux Temples khmers du Cambodge . Le photographe Barry Brukoff, amoureux des temples, qu’il a connu en 1960,  y est revenu après la chute de Pol Pot : «  La vue de ces structures poétiques s’élevant au-dessus de la jungle cambodgienne, prises dans les  filets des banians ou figuiers étrangleur, ne fut pas seulement inoubliable : elle inspira aussi ma double carrière de photographe et d’architecte décorateur, écrit-il. On marche dans ce livre comme on marche sur le site, éblouis… Les jaunes, les mordorés, les ocres, les verts, les degrés tapissés de mousse, le ciel, la forêt, une telle  débauche de beauté. Le texte est à la hauteur : la grande érudition sait s’effacer devant l’émotion mais aussi la nourrir. Du grand art. Temples khmers du Cambodge. Texte d’Helen Ibbitson Jessup. Photographies de Barry Brukoff. Imprimerie nationale Editions. 2012.

CALLIGRAPHIE. Juste  avant, nous avions, Jokin et moi, toujours au musée Guimet,  suivi  un atelier de calligraphie ouvert aux familles. L’ initiation, sous la débonnaire mais néanmoins énergique houlette du maitre japonais Yamanaka, fut délectable . Emergeant d’un métropolitain, morose ce matin-là comme un jour sans pain, nous fûmes instantanément transportés dans un monde de sensations, à la fois fulgurantes et  apaisantes, par la grâce d’un pinceau plongé dans la brillante noirceur de l’encre de Chine… Il n’y aura pas d’autre atelier cette année, mais l’exposition qui lui était liée, Sho 2, 100 maîtres calligraphes contemporains du Japon, est visible jusqu’au  13 janvier 2014. .
Pour moi qui en savais très peu, la calligraphie était proche du haïku, ces courts poèmes en prose et  en trois vers pratiqués par les Japonais et par des adeptes du monde entier – Kerouac en fut un passionné. Je n’avais pas tort : pour l’une et pour l’autre,  il s’agit d’un art de l’instant et le haïku est souvent prétexte à calligraphie. Mais il y a bien d’autres formes de création calligraphiques : poèmes classiques d’inspiration chinoise, calligraphies d’un caractère unique jusqu’à  libération du geste pour en privilégier l’esthétique … dans tous les cas la personnalité de l’auteur, son élan vital sont convoqués. Apparu au Japon au VIe siècle, la calligraphie, cet « art de l’encre et du papier vivant », profondément influencé dans sa forme et son expression par les modèles chinois, évolue vers un style vraiment japonais abouti au cours du Xe siècle. Aujourd’hui cette pratique artistique, toujours enseignée à l’école puis en option au lycée,  demeure très vivace. Des concours sont organisés comme celui du plus haut haut niveau de la fondation Mainichi Shodokai dont  l’exposition nous donne à voir les créations des artistes lauréats. C’est une belle occasion de pousser les portes d’un univers singulier lié à la philosophie zen et considéré au Japon comme une voie d’accomplissement personnel et spirituel (j’avais d’abord  écrit « épanouissement »  mais voyez comme le mot « accomplissement » est  à la fois plus modeste et plus fort …) L’ harmonie et l’ élégance des lignes créent une jouissance esthétique se voulant également l’écho d’une sagesse millénaire. Chaque ligne exprime  un sens et chaque mouvement du pinceau incarne une forme de beau. Les habitants de l’archipel pensent  que les idéogrammes comportent une dimension « sacrée »,  sont en quelque sorte une « lettre du Ciel .  Je relève dans le catalogue le haïku calligraphié par OI Kintei : Le boudon/trébuchant dans les airs/fait une pirouette( Kaneko Töta) . Ou encore, calligraphié par Nasu Taikei, celui-ci : Les fleurs de pêchers sont éparpillées/ l’eau tranquille.  (Ryokan),  avec le commentaire de l’artiste :  J’ai tenté une calligraphie ample et étendue. J’ai écrit en aspirant à l’état du poète Quan Qi, léger et éloigné des attachements du cœur.

THE VERT ET TOUR EIFFEL Pour finir, direction la librairie du musée Guimet et achat  de derniers cadeaux raffinés – il n’est pas interdit  de faire l’acquisition de Tourments et merveilles en pays khmer….. Et pourquoi pas, ensuite,  rejoindre, à quelques minutes,  la cafeteria du Musée d’Art moderne accessible, sans billet, par l’extérieur. Si vous avez comme nous la chance d’avoir rendez-vous avec le soleil, vous boirez votre chocolat chaud ou votre thé vert face à une Tour Eiffel éthérée et déjantée …
Musée Guimet. www.guimet.fr
6 Place d’Iéna. Métro Iéna