La planète tango !

New York – Nuit de  juillet 2003. La pâle jupe de percale danse/Parmi les ombres son tango de faubourg…Il a fermé les yeux quand la musique a commencé, son attente habitée d’un imperceptible balancement, imperceptible sauf par elle qui attendait aussi la minuscule mais irrésistible pression, l’invisible mais réel élan du buste de l’homme. Liquéfiée, fondue de volupté. Elle a reconnu Percal d’Alberto Podesta. Quand la musique s’est arrêtée, il l’a regardée comment dire ? de loin, de la planète tango dont il n’était pas redescendu, il attendait le prochain morceau, ne lui demandait pas si elle voulait continuer, elle le voulait, elle l’attendait aussi qui pourrait en douter ? pas lui en tout cas qui ne pouvait que ressentir combien elle était totalement présente à elle-même, à lui, son cœur dans ses pieds, attendant l’arrivée d’un plaisir toujours plus grand parce que toujours différé, retenu in extremis. Liquéfiée, fondue de volupté quand il ébaucha un sourire sans la regarder, sourire adressé aux anges, à dieu et à ses seins ou au diable elle s’en foutait, plus rien qu’être dans ces bras-là… dans l’abrazo de ce tanguero, un Argentin évidemment rien que par sa façon de lui tenir la main droite, à peine en suspension, et elle qui osait de son autre bras la montée nonchalante vers le ciel, le léger oh très léger soupir d’aise – et ce n’est pas que la main alors c’est tout le corps qui se réinstallait dans le sol, directement, intimement, relié, connecté à l’autre corps – dans cet abrazo-là elle oubliait jusqu’à son nom.

Parfois il lui disait « Attends » ou « Doucement ». Elle acquiesçait, se souvenait du vieux professeur : ne pas se précipiter, prendre son temps, tout son temps même si le désir tenaille de répondre instantanément aux invites. C’était maintenant le tango grec, La Lokura qui ouvrait irrésistiblement le corps de toutes les femmes, leur faisait donner le meilleur d’elles-mêmes, une sensation proche du déversement, d’une lave volcanique. Il se déprit d’elle soudain, fit mine de la laisser, restant face à elle, ne la lâchant pas des yeux, elle le suivit, épousa ses pas sans plus le toucher, elle jouit de cette pseudo liberté, il la reprit, elle en jouit aussi, elle était sûre d’elle maintenant comme elle ne l’avait jamais été, sûre de ses boléos, de leur vivacité, sûre de la sphère que traçait délicatement, comme un index caressant un visage, la pointe de son pied sur le parquet, sûre de l’abandon maitrisé qui la couchait dans un espace-temps parallèle contre la hanche de son cavalier. La musique s’est arrêtée la surprenant dans son mouvement : elle enroulait, enhardie, sa jambe droite autour de la taille de son partenaire. Elle s’est souvenue de ce même entrelacs l’autre nuit quand Michael avait guidé sa jambe pour qu’elle remonte jusqu’à sa taille et l’entoure – il était une fois l’amour avec toi lui avait-elle soufflé, après quand il l’avait couchée sur le dos et lui avait caressé le front en écartant ses cheveux trempés de sueur comme on fait à un enfant qui doit dormir maintenant il est temps.

La musique s’est arrêtée, les corps des danseurs se sont séparés, rendus à l’ordinaire, c’était la pause, la cortada. Il l’a saluée presque timidement, elle n’a rien dit, a brièvement souri, il s’est éloigné vers le fond de la salle, elle a récupéré sa veste, son sac, quitté le bar où elle était entrée quelques heures avant. Le marbre blanc de Grace Church, l’église taillée par les prisonniers de Sing Sing brillait dans la nuit de Broadway. Elle venait de prier avec son corps. Michael lui avait offert ça : s’habiter de la racine des cheveux à la pointe des pieds. C’est grâce à lui qu’elle avait dansé ainsi. La fausse vestale au décolleté ras des fesses était passée à la trappe. Tout en guettant un taxi, elle sortit son portable. Just call me my love ! Elle confirma Envoi, leva les yeux : le tanguero était à quelques mètres d’elle, devant l’entrée du bar ; plus grand, plus maigre qu’elle n’en gardait l’empreinte. Il tendit à peine la main. Elle a fait quelques pas, l’a rejoint, elle est entrée derrière lui par la porte voisine de celle du bar, a monté derrière lui le petit escalier qui sentait le haricot mungo et l’eau de javel (où avait-elle lu ça ?), est entrée derrière lui dans la chambre éclairée par l’enseigne du bar : une pièce minuscule, propre, des rideaux jaunes à fleurs encadrant la fenêtre ouverte sur la nuit. Elle a tiré le drap, s’est allongée, elle ne voulait pas de prologue, pas de caresses, tout avait déjà été fait, ite missa est ; non pas tout à fait, elle voulait le recevoir entièrement, être un réceptacle, elle s’étonna du registre religieux de ses pensées, elle voulait qu’il la baise tout de suite, elle se délecta des vibrations que ce mot une fois de plus déclenchait en elle. Elle voulait juste être intégralement défaite par lui. Ce qu’il a fait. Ils ne se sont pas parlé. Quand il s’est couché sur elle, il a simplement dit Mi querida. Plus tard elle s’est endormie d’un coup dans ses bras, s’est réveillée avec le jour et la fraîcheur qui entraient par la fenêtre, il dormait comme on se noie, elle s’est levée, il y avait un couteau à manche de corne sur la seule étagère de la chambre et une feuille avec les paroles d’un poème ou d’une chansonLa lune s’est endormie sur les cordages ;/Un tango pleure son triste verre,/Entre un peu de vent et d’écume/, parvient l’écho fatal de ta voix./Tarentelle de la barque italienne./Le bistrot est maintenant joyeux,/Pourtant je sens pleurer au loin/Ton souvenir vêtu de gris. La cantina 1954.
Le dormeur a remué. Elle a ramassé ses vêtements sur le sol, s’est habillée lentement, a ouvert avec précaution la porte qui a grincé. Dehors New York grondait légèrement, fauve assoupi dans la lumière grise de l’aube.

Extrait de Blues d’automne, roman en quête d’éditeur… Photos prises au Festival de tango de Mèze,juillet 2013

 

Charlotte Delbo – Le théâtre "avec la peau du ventre"

Je sais que tous les hommes font aux femmes les mêmes gestes/Tes gants chérie, tes fleurs que tu oublies/chérie m’allait bien à moi aussi/Vous qui passez/bien habillés de tous vos muscles/comment vous pardonner/ils sont morts tous/(…) Je vous en supplie/Faites quelque chose/Apprenez un pas/une danse/quelque chose qui vous justifie/qui vous donne le droit/d’être habillés de votre peau de votre poil/apprenez à marcher et à rire/parce que ce serait trop bête/à la fin/que tant soient morts/et que vous viviez/sans rien faire de votre vie (…)  Une connaissance inutile » Editions de Minuit

Cela fait vingt ans que Claude-Alice Peyrottes, comédienne et metteure en scène, chemine avec Charlotte Delbo, communiste, résistante, qui a écrit sur sa déportation  des pages d’une force et d’une beauté exceptionnelles. Pourtant la parution en 1970  chez Minuit de Aucun de nous ne reviendra (premier tome de la trilogie Auschwitz et après) ne fit pas grand bruit à part un article de François Bott dans Le Monde des livres  et une Radioscopie de Jacques Chancel. Ce n’est qu’à partir de 1995 (dix ans après la mort de la résistante), depuis la nuit de lectures des textes composant la trilogie – lecture réalisée la même nuit dans les 154 communes  des 229 femmes qui furent déportées avec Charlotte Delbo  – que l’oeuvre de l’écrivain est peu à peu connue du grand public et reconnue par le monde littéraire. Cette nuit de mémoire, de reconnaissance  et de théâtre était l’œuvre de la Compagnie Bagages de Sable co-dirigée par Claude-Alice Peyrottes et Patrick Michaëlis, et elle était diffusée par France Culture

L’année 2013, centenaire de la naissance de Charlotte Delbo, chapeautée par Claude-Alice Peyrottes, présidente de l’association Les amis de Charlotte Delbo, met donc enfin au grand jour, en France (dans les pays anglo-saxons, elle est l’écrivain « des camps » le plus étudié ) cette voix bouleversante. Car, comme il est écrit dans la première  biographie, écrite par Violaine Gelly, qui vient de paraître  : « Expliquer que l’on travaille à une biographie de Charlotte Delbo, c’est s’exposer à une question : Charlotte qui ? »

UNE INJONCTION A LA VIE. La rencontre de Claude-Alice Peyrottes avec Charlotte Delbo est d’abord le fait du hasard – un comédien Yves Thouvenel, qui portait depuis longtemps un projet sur l’écrivaine, lui donne à lire « Aucun de nous ne reviendra ». La suite n’en relève évidemment pas : « Je n’avais jamais rien lu de tel sur la déportation, à part Antelme et autrement Primo Lévi. tout à coup quelqu’un parlait aux sens, on me faisait entrer dans le camp, éprouver. Et je retrouvais d’un coup les « images » les interrogationsqui hantent toute une génération, celles qu’évoquent le livre de G.Haddad , «La lumière des astres éteints ». Et paradoxalement, jamais une oeuvre, un auteur, ne m’avait donné autant de raisons de vivre, de lutter. Une injonction à la vie.  En le lisant, j’ai ente ndu que c’était fait pour être dit, que c’était écrit comme une tragédie, avec le souffle de la tragédie. »

Pourquoi l’adhésion est-elle aussi fulgurante ? « J’ai toujours été sensible à cette période, à la résistance, à la déportation. Pour mon diplôme de l’école des Beaux Arts de Toulous, en 1975, j’avais choisi de travailler sur l’identité féminine. J’avais construit une « installation », une sorte de mise en scène avec des mannequins de vitrines et des poupées de chiffon que j’avais fabriquées avec des matériaux de récupération – pour moi le mannequin de vitrine, c’est une image à la fois idéalisée et mortifère de la femme. Pour  ce travail, je m’étais rendue dans une usine qui fabriquait les poupées « Bella », à la périphérie de Toulouse. Là j’avais vu, derrière un bâtiment de l’usine, à l’abri des regards, des monticules de membres de poupées « défectueuses », des têtes, des jambes amoncelées, attendant d’être refondues, recyclées… Un choc. » Dans Aucun de nous ne reviendra, poursuit Claude-Alice Peyrottes, il y a un chapitre qui s’intitule « Les mannequins » où la narratrice à Auschwitz voit un matin des cadavres nus et gelés dans la cour. Elle se souvient alors avoir aperçu un jour d’été des mannequins nus aux Nouvelles Galeries de Montluçon et que cela lui avait donné « le même malaise que de voir un mort pour la première fois. Maintenant les mannequins sont couchés dans la neige, baignés dans la clarté d’hiver qui me fait revenir du soleil sur l’asphalte. Celles qui sont couchées dans la neige ce sont nos camarades d’hier (…). »

Le choc est assez violent pour que la comédienne se lance avec  sa compagnie Bagages de sable dans cette entreprise folle : « 320 comédiennes, deux ans de nos vies pour  une nuit de lectures … ». Une nuit pour que résonnent les voix des compagnes de Charlotte là-bas dans les marais d’Auschwitz, mais aussi au retour, qui ne fut pas, qui ne pouvait pas être, comme elles le rêvaient  Elle  leur avait promis de  parler pour elles, de leur donner la parole, à toutes et surtout à celles qui ne sont pas revenues – elles furent 49 rescapées.

RIEN NE DOIT ECHAPPER AU LANGAGE. Mais quelles paroles étaient encore  possibles  ? Cette question n’embarrassait pas  l’impétueuse Charlotte Delbo : « Certains ont dit que la déportation ne pouvait pas entrer dans la littérature, que c’était trop terrible, que l’on n’avait pas le droit d’y toucher… Dire ça, c’est diminuer la littérature, je crois qu’elle est assez grande pour tout englober. Un écrivain doit écrire sur ce qui le touche. J’y suis allée, pourquoi n’aurais-je pas le droit d’écrire là-dessus ce que j’ai envie d’écrire ? Il n’y a pas de mots pour le dire. Eh bien ! vous n’avez qu’à en trouver – rien ne doit échapper au langage. »(interview  par Madeleine Chapsal ). « J’ai une grande foi dans la parole. Je ne crois pas à l’incommunicable » dit-elle encore à Jacques Chancel. Au « Que peut faire la littérature après Auschwitz ? » l’écrivaine  rétorque : « Que doit faire la littérature après Auschwitz ? » Elle disait encore : « Porter à la conscience c’est porter au langage. » C’est aussi le credo de Claude-Alice Peyrottes : la parole pour panser et penser. « Quel est le rôle du théâtre dans la cité ? Charlotte Delbo a toujours eu ce souci de l’aspect civique des choses, de la place de l’individu dans la vie sociale et politique et c’est aussi ce qui anime la compagnie Bagages de sable. »

Mais ce qui scelle la rencontre avec Charlotte Delbo, c’est que celle-ci est une femme de théâtre. Elle a 24 ans lorsqu’elle fait une interview de Louis Jouvet pour la revue Les Cahiers de la Jeunesse, dont son mari le militant communiste Georges Dudach est le rédacteur en chef  (il sera fusillé le 23 Mai 1942 après qu’elle l’ait serré dans ses bras à la prison de la Santé sans rien montrer de son désespoir). Deux jours après l’interview, Jouvet veut la revoir « Il était dans la robe de Mendiant d’Electre. Il se maquillait.  » J’ai lu votre papier. Comment avez-vous fait cela ? J’ai parlé avec beaucoup de journalistes dans ma vie. Je leur ai dit des choses, et quand ensuite j’ai lu ce qu’ils en avaient fait, je n’ai rien reconnu de ce que je leur avais dit. Avec vous, je retrouve mes phrases, mon mouvement de parole (…) C’est étonnant. Comment avez-vous fait cela ? – J’ai pris en sténo. – En sténo ? Tiens,tiens… »». Elle sera sa secrétaire de 1937 à 1941. C’est également en sténo qu’elle notera les cours de Jouvet qui inspireront, en1986, l’éblouissant spectacle Elvire-Jouvet 1940.

Le théâtre sera un des ressorts qui permettra à la jeune femme de survivre  pendant les vingt-sept mois de déportation dont cinq à Auschwitz-Birkenau,. Je connaissais des pièces par coeur, les jeux de scène, les éclairages. Je pouvais les réciter en racontant le jeu des acteurs. Je le faisais pour celles qui étaient groupées tout près de moi. Les autres me disaient : « Demain, ça sera notre tour, tu nous donneras Ondine. » (interview Madeleine Chapsal).

LA PROTECTION DE JOUVET. Après les six mois d’Auschwitz, elle part dans un commando « privilégié » (on y fait des recherches sur une plante pourvoyeuse de caoutchouc) et elle monte Le malade imaginaire, réécrit de mémoire avec son aide par Claudette, une ses compagnes. Formidable récit dans Une connaissance inutile de cette unique représentation un dimanche soir : « C’était magnifique parce que, pendant deux heures, sans que les cheminées aient cessé de fumer leur fumée de chair humaine, pendant deux heures, nous y avons cru. ». Au camp de Ravensbrück, où elle sera transférée, elle achète à une gitane Le Misanthrope (un petit classique Larousse, précise-t-elle) contre sa ration de pain, en argumentant pour faire baisser le prix car : « Ce n’est pas aussi facile à vendre qu’une culotte… » ; le soir elle le lit à ses compagnes qui lui donnent chacune une tranche de leur pain. Et l’apprend par coeur : « Bientôt j’ai su toute la pièce qui durait presque tout l’appel . »

Le plus fascinant est sans doute ce moment où le souvenir du « patron » la sauve au sens propre. Cela se passe vers la fin de la déportation à Ravensbrück, où l’important reste toujours de ne pas être séparée de son groupe pour éviter les rafles et les transports. Un jour, pourtant, elle se retrouve dans une colonne qui attend le départ d’un convoi. Trois femmes SS les gardent qui à un moment sont de dos. Et là, Charlotte se souvient, comme dans une hallucination, se souvient soudain de Jouvet dans sa classe du conservatoire disant à un élève de « se mettre vraiment en place »,  de s’installer avant de parler. Et elle guette les trois SS jusqu’à ce qu’elle les sente vraiment « en place », prêtes à entrer en conversation. Alors elle bondit, s’enfuit, court de toutes ses forces, retrouve ses camarades dans leur baraque…

La relation de Charlotte Delbo avec le « patron » restera toujours  intense. Dans l’interview de Jacques Chancel, elle dit en substance : Je suis quelqu’un d’assez brave. Je n’ai jamais eu peur des gendarmes ni rien mais j’avais peur de Jouvet ! Quand je suis rentrée, je le lui ai dit que je n’aurai plus jamais peur de lui. Il en a pleuré. »

 « Mon lien le plus fort avec Charlotte Delbo, insiste  Claude-Alice Peyrottes, c’est le théâtre, le plateau, la scène. De ce que je sais de sa façon d’être, elle me fait penser à ces personnes de grande « présence », qui ne passe pas inaperçues. Je pense que son côté très affirmé, affranchie, (on évoque souvent un rire « tonitruant ») lui permettait de ne pas laisser voir les fêlures. Elle était, aux dires de ceux qui l’ont connue, très élégante, tirée à quatre épingles mais avec beaucoup d’originalité, des grands chapeaux, des couleurs vivesQuand elle rentrait quelque part, on ne pouvait pas ne pas la remarquer. Les serveurs lui auraient même fait un jour une haie d’honneur à La Coupole ! On reconnaît la femme de théâtre dans son écriture : aucune comédien ne s’y trompe quand on la lit, on sent l’écriture théâtrale, on sent l’espace du théâtre, comme dans un théâtre grec, on a envie de dire ses textes, de proférer ses paroles… »

UN TEXTE INEPUISABLE. « Chaque fois que je travaille sur Charlotte, je me dis ce texte est inépuisable. Chaque fois que je le reprends avec des comédiens, j’entends la voix de celle qui l’a écrit et je me demande : que dit-elle ? que nous dit-elle? Il y a quelques temps, en travaillant avec une comédienne, j’ai tout simplement (re)découvert un texte : jamais auparavant je n’avais entendu ça. Cela parle des chaussures. Tandis que les femmes marchent pour aller travailler aux marais, courbées, têtes baissées, elles ne voient que les chaussures des autres devant elles. J’ai demandé à la comédienne de s’arrêter. « il y a une image qui m’échappe, tu la dis trop vite, c’est un gros plan, tu dois le dire plus lentement. » Elle a recommencé et en ralentissant le rythme, le débit du texte, on s’est senti dans comme dans un travelling cinématographique . J’ai insisté : Et toi est-ce que tu vois la boue ? est-ce que tu vois soudain sur le bord du rang, celle qui a perdu sa chaussure, rentrée, avalée, engloutie, protégée par le groupe ?  On a besoin en travaillant ces textes avec des comédiennes de fréquemment arrêter, de revenir aux mots, qu’elles en suivent la trace, qu’ elles les décortique au point d’essayer de tout voir, de tout se représenter. Si elles voient, nous verrons. Si elles ne voient pas, on ne peut pas ressentir. »

« C’est un travail éprouvant, une somme d’énergie. Mais l’écriture de Charlotte Delbo appelle ça. Et, cela peut paraître paradoxal, mais à la fois on est bouleversé tant c’est douloureux et à la fois c’est  comme si dans cette rencontre, au travers du texte, on rendait quelque chose à Charlotte, à ces femmes… Eprouvant et passionnant  parce qu’on est en état de découverte, et peut- être aussi parce qu’on on va y chercher quelque chose de nous, humains,  qu’on ne connait pas. C’est une expérience unique de théâtre – ça débarrasse de beaucoup de tics, de préjugés : le savoir-faire, la technique est au service de la chose dite et pas une projection de nos propres sentiments sur le texte qui serait « Comment « bien » dire Charlotte Delbo ». Non pas « bien » dire mais dire aussi « simplement » que possible « avec la peau du ventre » comme le dit Charlotte Delbo. »

« Mettre en scène, c’est ce qu’elle fait aussi : elle a mis en scène par ses mots toutes ces situations, elle a donné à voir ce qui était arrivé. En exergue du  » Convoi du 24 janvier » (paru en 1966),  elle cite l’Electre de Giraudoux ; « Voici comment tout s’est passé et jamais je n’invente ». J’ai été assistante de mise en scène. Pour moi, c’est voir par la fenêtre de l’autre. Comprendre pourquoi le metteur en scène voit les choses comme ça, comment s’exerce la pensée de l’autre, c’est ce qu’elle a fait avec Jouvet dans ses notes prises en sténo pendant les cours et qu’elle retranscrit ensuite.

Ecrivain, Charlotte Delbo l’était déjà à l’époque.  Déjà elle était très exigeante avec elle-même. Après les camps, écrire sur ce qu’elle avait vécu – et naturellement que pouvait-elle écrire d’autre ? – n’empêchait pas l’excellence littéraire . Au camp, elle avait déjà décidé qu’elle écrirait à son retour un livre, et choisi le titre, Aucun de nous ne reviendra, un vers d’Apollinaire : « Et je le publierais dans vingt ans. Ce serait peut-être la seule oeuvre de ma vie » explique-t-elle dans l’ interview avec Chancel, il fallait le laisser reposer longtemps… » Cette ambition n’est pas contradictoire avec la portée militante, au contraire : « Je considère le langage de la poésie comme le plus efficace – car il ramène le lecteur au secret de lui-même – et le plus dangereux pour les ennemis qu’il combat. » C’est ce qu’elle continuera de faire toute sa vie prenant sa plume pendant la guerre d’Algérie, l’invasion des chars russes à Prague ou le Chili de Pinochet.

Claude-Alice Peyrottes a fait bien d’autres rencontres depuis, mais Charlotte Delbo ne la quitte jamais vraiment « Elle est une accompagnatrice . Quand vous faites une rencontre comme celle-là, elle vous nourrit, vous fait grandir, vous accompagne, elle vient habiter chez vous, et vous n’avez qu’une envie, la faire entendre et partager. » Ce sera chose faite une fois encore en Avignon  Ne manquez pas cette voix singulière et magistrale… Ne manquez pas ce rendez-vous avec la grande littérature.

Le 18 juillet 2013  Emmanuelle Riva lira « Spectres mes compagnons », une lettre à Jouvet, au musée Calvet. A 20h00. En direct sur France Culture.

Le 15 juillet 2013 sur France Culture à 15h « Les lundis de l’Histoire » : Michelle Perrot reçoit Gelly et Paul Gradvohl pour la belle et première biographie « Charlotte Delbo », Fayard, 2013.Vous pouvez aussi réécouter sur le site de France Inter une remarquable « Marche de l’Histoire » du mardi 9 juillet 2013.

Les 15, 16 et 17 juillet, au Théâtre de la Rotonde, Avignon, Qui rapportera ces paroles, tragédie en 3 actes.

Et surtout lisez ! La trilogie : « Aucun de nous ne reviendra » – « Une connaissance inutile » – « Mesure de nos jours » et « Le convoi du 24 janvie » –  série de fiches biographiques sur ses 229 compagnes (chez Minuit). Claude-Alice Peyrottes est  coréalisatrice du documentaire « L’histoire du convoi du 24 janvier 1943.Auschwitz-Birkenau » réalisée en partant à la rencontre des survivantes. « La mémoire et les jours » . « Spectres mes compagnons » (Berg international). « Ceux qui avaient choisi » (Les Provinciales). Vient  de sortir chez Fayard tout le théâtre de l’auteure : « Charlotte Delbo – Qui rapportera ces paroles et autres écrits inédits »