Ô Temps…

Duras et les lavoirs. Je ne vais pas vous le cacher plus longtemps : je suis hantée par le temps … je ne suis pas la seule ! allez-vous me dire. Certes. Vous, je ne sais pas, moi l’affaire a commencé quand j’avais seize ans (une robe neuve même qu’y pleuvait…). Emergeant de journées pleines de trac et de rires sur un plateau de théâtre, où j’interprétais une héroïne pseudo-durassienne, je me disais : Mais pourquoi tout ça passe si vite ? Un événement balayant l’autre : la douceur exigeante du monastère d’écriture (où j’ai vécu une dizaine de jours, voir plus bas) emportée par la trépidation des représentations de Une nuit avec mes étoiles (Compagnie des Hommes Papillon). Balayé ? Non. Pas complétement. Des choses restent qui viennent enrichir notre terreau, notre trésor affectif et cérébral. Oui. Si toutefois on prend, si on trouve le temps d’y réfléchir. Bref, c’est ce que je me disais quand j’ai relu un article chopé dans le Monde des Livres sur La lectrice est mortelle de Judith Schlanger (Circé), qui évoquait « la seule question grave : comment dans un temps fini, avec des forces limitées, comment conduire sa pensée, sa vie intellectuelle ? » Et sa vie tout court …
Le temps qui passe, voilà – pour revenir à mon séjour à Saorge – ce qu’a tenté de saisir Liselott Johnsson dans ce village du Mercanour entre le 23 et le 29 mai dernier . La poétique des lavoirs, tel est le nom des trois installations qu’elle a réalisées dans les lavoirs historiques du lieu : Fontana de Mèdge(1871), Fontana da caranca (1898) Fontana Soutana(date inconnue). « Mon intention n’est pas de décrire l’histoire des lavoirs, je cherche plutôt à dégager leurs multiples significations culturelles pour les mettre en relation avec notre vie contemporaine. « explique la jeune artiste. L’eau babillante, le son mat du linge battu, les voix haut perchées des femmes, les cris des enfants qui jouent non loin… il me semble que chaque fois qu’une femme passe devant un lavoir, elle est soudain visitée, habitée par ces générations de lavandières, ses sœurs.
www.saorge.fr
http://www.liselottjohnsson.com
LA NOSTALGIE. Au fond, la nostalgie, j’aime ça ! Pour tout vous dire, la pensée positive me gonfle, le culte du présent m’exaspère… Je me suis donc précipitée sur La nostalgie, petit livre de Barbara Cassin (éditions Autrement) après avoir regardé La Grande Librairie de France 5 ; la rayonnante philosophe à la chevelure solaire y fut si séduisante que l’intervieweur, François Busnel, sous le charme, on le comprend, ne lui posa pas aucune question de fond. Las, son livre est trop abscons pour moi. Pourtant l’argument du livre est plus qu’intéressant : la nostalgie (restreinte à son sens originel, c’est-à-dire au mal du pays, heimweh) est moins une affaire de sol que de langue natale. La langue serait notre seule patrie. Passionnante en soi, cette interrogation sur le rapport entre patrie, exil et langue maternelle se révèle au fil des pages très ardue pour qui n’a pas été bercé par les vers de L’Odyssée et de L’Enéide, terrains d’investigation de la philosophe. En revanche, le chapitre consacré à ce même thème sur les traces d’ Hanna Arendt est tout simplement indispensable. Que les mots constituent notre territoire, notre identité, j’en suis persuadée. L’Allemagne nazie, le régime khmer rouge et d’autres prouvent à quel point la langue est vidée, dévoyée par de tels régimes pour arriver à leurs fins : «(…) obéissance et banalité du mal véhiculées incognito par les clichés et par ce qu’on appelle aujourd’hui, avec une atroce sérénité, les « éléments de langage ». La pourfendeuse de clichés (bien qu’ en commettant plus souvent qu’à mon tour) que je suis ne peut qu’adhérer totalement. Dans nos démocraties mêmes, les clichés véhiculés par le langage de la communication assèchent notre pensée, nos émotions. Et pour en revenir à la nostalgie, Hannah Arendt, l’exilée, honnit le langage totalitaire de son pays sous la botte mais se cramponne à sa langue maternelle. « La langue maternelle est à nulle autre pareille non seulement parce que c’est la langue de la mère, et que de mère on n’en a qu’une, mais parce qu’elle fabrique votre être dans une imbrication de nature et de culture indémêlables. » Il y a des développements très bienvenus sur ce qu’est la traduction et un bel encouragement paradoxal à parler plusieurs langues : « (…) il faut parler (aimer suffit) au moins deux langues pour savoir qu’on en parle qu’une (…) l’exilé a chance et nostalgie de comprendre corps et âme qu’il y a pour lui une langue plus maternelle qu’une autre (…)

BEIGNETS AUX ACACIAS. Je reviens encore à Saorge pour vous raconter ça… Les beignets aux acacias, une recette que j’avais lue (et jamais oubliée) dans le si goûteux Petit traité romanesque de cuisine de Marie Rouanet (achetez-le, en poche, achetez-le !) . Or donc, dans la vaste cuisine monastique, nous dinions le soir avec Jeanne Painchaud, une écrivaine canadienne et fort friande de bonne nourriture au demeurant. Les jardiniers ayant récolté dans le potager salade croquante, petits artichauts à manger cru- quel régal, et fleurs d’acacia, nous nous sommes lancées. Quelle expérience que ces fleurs délicates qui grésillent dans la poêle !
JOIE. La québécoise Jeanne Painchaud est auteure de haïkus. Son Je marche à côté d’une joie (éditions Les 400 coups, Fnac) est d’une beauté aussi délicate que les susdites fleurs. Le titre est extrait d’un poème de Saint-Denys Garneau : Je marche à côté d’une joie/D’une joie qui n’est pas à moi/D’une joie que je ne puis pas prendre. » Cette joie, c’est son fils qui « apprend à parler tandis qu’elle balbutie ses premiers haïkus ». Le livre, ce sont des instantanés volés, captés : « Il fallait me voir ! L’écouter grandir, crayon aux aguets. » Dans ce genre très casse-gueule que sont ces mini poèmes nippons, il y a le pire et le meilleur. Ici tout est réussi. Choix aléatoire :

Tu as chigné toute la nuit
Blanche pour moi aussi
Une otite bel alibi

Ta petite question
Au-dessus de mon livre
« Tu lis le blanc ou le noir ? »

J’ai hâte de rêver
Délume
La lumière

Le fils a grandi et l’écriture de Jeanne aussi. Elle donne des ateliers littéraires, mêle haïkus et origami (un soir elle nous a confectionné en deux minutes une lanterne et son haïku), imagine des installations et des animations où pliages, dessins, marelles font danser les mots.
Allez ! un petit dernier extrait du recueil Soudain

A contre jour sur les fils
Des notes de musique
En forme d’oiseau
http://www.jeannepainchaud.ca/index.html

Un livre très attendu…

C’est chez Magellan, qu’on se le dise et qu’on le lise !

« La Vérité vous rendra libres ! »

Comment se dessine une vie ? Au fil de quelles rencontres, de quelles
émotions, de quels détours ?
Enfant d’une famille modeste mais heureuse, brillant à l’école, François
Ponchaud grandit avec le destin tout tracé de devenir prêtre, chez lui, en
Savoie. Mais la vie s’en mêle. Un temps parachutiste pendant la guerre
d’Algérie, son karma de missionnaire l’envoie au Cambodge pour une longue histoire d’amour. L’homme est passionné, toujours en action, entre rebellion contre l’injustice, d’où qu’elle vienne, et compassion pour les faibles. En 1977, le père Ponchaud est le premier à dénoncer le crime inouï des Khmers rouges avec Cambodge année zéro. Il est le témoin stupéfait de ce moment dramatique de l’Histoire, mais son livre se heurte à l’incompréhension du monde.

Au fil d’entretiens menés en France et au Cambodge par Dane Cuypers,
auteure de Tourments et merveilles en pays khmer (Actes Sud, 2009), la
personnalité et l’engagement de ce missionnaire pas comme les autres se
dévoilent : avec ses colères contre l’arrogance des puissants, avec son infini amour pour le peuple des rizières, avec les exigences de son apostolat chrétien en milieu bouddhiste, avec la gageure intellectuelle de traduire la Bible
en khmer…
Lorsqu’il parle du Cambodge où il vit depuis 1965, François Ponchaud
sait de quoi il parle. Il aborde sans détour les sujets les plus délicats, dans le seul but de redonner aux Cambodgiens qu’il côtoie la dignité de l’existence. Pour qui s’intéresse à ce pays parmi les plus attachants du monde, ce livre est peut-être le meilleur des guides par l’un de ses plus fins observateurs.

Marc WILTZ