Résistant ou bourreau ?

Aurais-je été résistant ou bourreau ? le titre du livre de Pierre Bayard m’a donné tout de suite envie de le lire. L’ auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (que je n’ai pas lu !) est  professeur de littérature à Paris VIII et psychanalyste. Je l’avais écouté, passionnant, dans le cadre d’un colloque sur le Cambodge.

Contrairement à ce qu’il écrit d’emblée,  je trouve tout à fait normal de s’interroger sur ce que soi-même on aurait fait dans des circonstances tragiques, à commencer par la guerre de quarante. Mais, c’est vrai,  les auteurs qui  réfléchissent à ce qui conduit un être humain à devenir un monstre ou un saint, ne s’interroge jamais sur eux-mêmes. Pierre Bayard si . C’est même la trame de son essai à la frange de la fiction puisqu’il entreprend de se mettre en scène dans la France occupée, alors qu’il est né en 1954.

Quels sont donc, se demande-t-il de façon à la fois scientifique et littéraire, les éléments qui font, au-delà de la part de hasard, basculer un homme d’un côté ou de l’autre ? L’analyse des lois familiales, sociologiques et psychologiques qui sont à l’oeuvre constitue la trame du livre. Pour ceux qui en douteraient, l’auteur les emmène sans attendre dans l’univers, que je qualifierai volontiers de cauchemardesque tant la démonstration est rude, de la fameuse expérience de Milgram. Résumons-là. Cela se passe dans les années 1960 : une annonce  recrute des volontaires pour participer à une évaluation des liens entre la souffrance et la mémoire dans le cadre de l’université de Yale. L’ « élève »  doit mémoriser une liste de mots puis les répéter ; à chaque erreur il est sanctionné par une décharge électrique  envoyée  avec une manette par le volontaire qualifié d’ »enseignant ». Un  « expérimentateur » surveille l’expérience. Un tirage au sort désigne les candidats comme enseignant ou élève. Ce dernier est attaché sur une chaise. Il n’est pas vu mais entendu par l’enseignant. Les décharges électriques montent avec les erreurs, la première faisant 15 volts, la dernière 450 – ce qui est me semble-t-il une décharge présumée mortelle. Les enseignants sont encouragés puis  enjoints à persévérer malgré les cris des élèves et leurs supplications d’arrêter. Et… 60% d’entre eux  continuent. De toutes façons, l’affaire était mal engagée puisque 100% (oui !) des participants avaient accepté le principe de baisser les manettes.  Les élèves sont des comédiens et naturellement personne ne souffre sauf nous devant ces chiffres terrifiants.

Pierre Bayard s’attarde sur un autre fait – celui-là n’est hélas pas de l’ordre de l’expérience – rapporté par l’historien Christopher R. Browning qui a analysé au plus près le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah. «  Il y a quelque chose d’insupportable dans la photographie qui accompagne l’édition de poche française du livre Des hommes ordinaires  prise pendant la fête de Noêl 1940. » écrit-il.   On les voit joyeux, un verre à la main et rien, poursuit en substance Pierre Bayard, ne permet de deviner ce qu’ils vont devenir un an et demi plus tard dans un village polonais : des meurtriers de masse. Difficile de résumer la longue, précise analyse du comportement de ces hommes. Disons simplement que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas la peur du châtiment, de la souffrance, de la mort, qui peut expliquer leur attitude : le refus de participer à des meurtres de masse n’étaient pas punis de mort et il y a même plusieurs moments plusieurs où une perche est tendue aux soldats. Non, dans ce cas, comme dans l’expérience de Stanley Milgram, une des clés du comportement réside dans  un ressort psychologique, celui de la soumissions à l’autorité ; il est  renforcé par le « conformisme de groupe »,  à savoir l’impossibilité de penser d’une façon contraire à un groupe soudé, notamment par peur du rejet   – chacun de nous l’a expérimenté maintes fois et ou non surmonté. La conclusion de l’historien est ainsi que  la propension de l’être humain à obéir a été déterminante dans la solution finale. Petit moment de dépression chez le lecteur. (L’auteur souligne par ailleurs que cette démonstration est caduque dans moult autres situations, au Cambodge ou au Rwanda, par exemple où la crainte des représailles était plus que justifiée)

Dans la suite du livre  l’auteur» s’intéresse plus au deuxième terme de l’alternative : comment devient-on résistant ? il est en effet psychanalyste et « pour un freudien, le glissement vers les ténèbres n’a rien d’énigmatique…). Conviction idéologique, image de soi, faculté d’empathie…  pour illustrer ces processus psychiques et moraux  il passe par de grandes figures de résistants : Romain Gary porté par sa mère, le cambodgien Vann Nath … Arrêtons-nous sur la résistante tchèque Milena Jesenska, qui a vécu une histoire d’amour avec Kafka et qui a été  déporté à Ravensbrück. La thèse de Pierre Bayard est que le comportement de  cette jeune femme, « un être libre »,   relève d’une forme de création. Je vous laisse lire comment elle délivre son amie Margarete du cachot et donc de la mort en inventant  une forme d’action à hauts risques. Elle a «  cette liberté de dessiner un chemin singulier conte les cadres imposés ». Liberté, créativité dont Pierre Bayard ne se dote pas ! Mais à la dernière page il offre à son double littéraire la possibilité de rencontrer une jeune étudiante qui prépare un mémoire sur Kafka… Celle-ci va peut-être dans un monde virtuel lui permettre de mobiliser sa « présence à soi » (très beau chapitre sur cette notion) et de s’engager … Que l’existence n’est qu’une succession de bifurcations, nous le savions (on se rappelle le film d’Alain Resnais Smoking, no smoking) mais ce  beau livre dérangeant le met remarquablement en lumière.

Alors résistante ou pas ? Du respect de l’autorité et du désir d’être conforme, je suis si dépourvue  – au point que cela me porte parfois préjudice – que je peux  dire  : ce n’est pas cela qui m’aurait empêché d’entrer dans la résistance ; mais, à l’instar de l’auteur, la peur panique de souffrir, évidemment oui .

 

Une pensée sur “Résistant ou bourreau ?”

  1. Je vais à la bibliothèque cet après-midi et vais voir s’il est là, ce livre que j’ai envie de lire depuis sa parution. Cette question m’a toujours perturbée, depuis des années… Qu’aurais-je ? Bien sûr dans l’imaginaire je suis souvent cette espionne en bicyclette, innocente jeunette avec ses poireaux et ses pommes de terre, qui passe les messages en toute tranquillité mais le coeur battant… Mais si j’avais vécu à cette période, la question reste en suspens… Merci pour m’avoir remis ça « sur le tapis » !

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