Ecoutez voir les Dogorians…

Il s’appelle Etienne Perruchon. C’est un musicien, un compositeur de musique symphonique, de musique de scène, de film. La sublime musique de Dogora, ouvrons les yeux (le film de Patrice Leconte que nous avions programmé au premier Festival Visages du Cambodge en septembre 2010) c’est lui. Brigitte Mougin en avait choisi des passages  pour illustrer la lecture Voix du Cambodge du Festival 2012, toujours en ligne à la rubrique Cambodge de ce blog.

Son « musical »  Dogorians, qui mêle chant et danse, je ne l’ai pas vu. Je suis dans un monastère sublime lui aussi (pas de litote aujourd’hui)  pour écrire … Je ne l’ai pas encore vu, mais je suis sûre que ses 17 solistes et ses 5 instrumentistes (piano, accordéon, contrebasse, percussions) vont nous porter haut et loin dans l’émotion, dans l’enthousiasme, au sens premier du mot – transport divin! Sachez juste que le peuple des Dogorians est né dans l’imaginaire du musicien, la langue qu’ils parlent aussi … Un peuple nomade qui vit intérieurement et intensément l’art du chant et le pratique à chaque occasion, à chaque événement. Sachez aussi que le Théâtre du Soleil accueille le spectacle qui se passe donc à La Cartoucherie de Vincennes, lieu délicieux s’il en est.

Jusqu’au 30 mai. Infos et réservations : 01 43 74 24 08

 

 

 

 

 

Brumes de printemps

les nuages ce matin/nappent la montagne/mon âme embrumée  

Je suis au monastère de Saorge dans le Parc du Mercantour pour écrire. Veinarde, oui. Je prends dans la Bibliothèque d’abord « Plume » de Michaux,  puis « Austerlitz » de W.G. Sebald  puis « Le Journal de Kafka »… cette bibliothèque rend folle. Elle me rappelle la librairie où m’emmenait un oncle à chacun de ses retours d’Indochine, où il construisait, je crois, des ponts: « Tu as dix minutes pour choisir dix livres » me disait-il, ou quelque chose comme ça. Là j’ai dix jours pour choisir parmi les dix livres élus par chaque écrivain passé par ce monastère. C’est délice et tourment. Tout ce que vous avez toujours voulu lire est là ! Pavese, Proust, « L’art de la joie » de Goliarda Sapienza… Je prends et repose, fébrile. C’est là que Christiane Singer me sourit sur la couverture de « Derniers fragments d’un long voyage »  paru chez Albin Michel en 2007 et qu’elle a écrit les six derniers mois avant sa mort. Je commence à lire, je suis accrochée tout de suite. Elle m’émerveille et m’exaspère. Mais c’est un sacré livre dans tous les sens de l’adjectif.

Je vous offre ce passage (que lui a inspiré une photo souvenir) « Excursion d’été en Tchéquie avec deux fils ! Il en reste comme une poudre d’or sur les doigts ; toute la grâce est là dans le halo d’une après-midi bleutée et dans mon regard noyé de fierté. Ainsi, ce qu’au premier degré nous ne vivons pas, pris que nous sommes au filet des humeurs, se vit dans une profondeur qui ne risque aucune altération (…) Est sauvé depuis toujours ce que nous avons pourtant vécu avec tant de négligence ! Quelle immense compassion a la vie pour nous. »

La dernière phrase  m’énerve un peu mais ce qui précède, quelle belle idée, d’un tel réconfort. Les plus doux moments sont vécus pleinement même si on n’en a pas la conscience et engrangés à un autre niveau; et on pourra un jour les faire resurgir… C’est pas une bonne nouvelle ça ? Merci Christiane.

www.saorge.monuments-nationaux.fr

 

 

Quand Hone dessinait au camp de réfugiés

 J’ai connu Hone à à Chinon, où elle vit avec son mari français et ses quatre adorables enfants, en rédigeant « Tourments et merveilles en pays khmer » et je lui ai consacré un chapitre. Son histoire, elle me l’avait racontée avec une vérité, une simplicité qui donnait à voir la petite fille qu’elle avait été sous les Khmers rouges et dans le camp  de Sakeo. Nous ne nous sommes pas perdues de vue et ces jours-ci elle m’a envoyé l’affiche d’une exposition qui lui est consacrée dans sa ville. Avec un texte d’elle où elle raconte comment ça – le dessin – lui est venu, là bas dans le camp de réfugiés… Sur la photo  prise au camp, Hone est avec son amie Jeannick, la fille de Marie – Marie que j’ai longuement interviewée dans mon livre et qui m’a fait rencontrer Hone.

C’était en 1979, j’avais douze ans quand j’ai découvert que je faisais un dessin sur un petit morceau de papier blanc de 10 cm sur 10 cm. C’était dans un camp de réfugiés en Thaïlande ! Je n’avais jamais dessiné de ma vie… A l’époque des Khmers Rouges, il était interdit d’être un intellectuel ou un artiste. Mais dans le camp un jour j’ai aperçu  une dame blanche aux cheveux frisés qui venait de très loin. Cette dame distribuait du papier et des crayons de couleur aux enfants pour dessiner. Elle nous explique de faire un dessin pour exprimer ce que nous avions dans la tête !

Un garçon avait dessiné une maison brûlée par les khmers rouges avec sa famille dans le village puis un autre garçon a dessiné des fusillades ! c’était très violent. Une petite fille assise à mes côtés a dessiné une maison sur pilotis extraite de ses rêves… Et moi je n’avais jamais fait de dessin auparavant : alors j’ai dessiné des fleurs, c’était pour illustrer la NON VIOLENCE ! des clochettes .Voila quand un enfant s’exprime par le dessin, c’est toute sa personnalité qui parle à travers le dessin !

Dans ce camp de réfugiés il y avait des lits en métal alignés les uns aux autres. Je me rappelle que ces lits métalliques faisaient du bruit car il y avait des ressorts. Nous les enfants nous étions entassés et très nombreux à dormir sur des nattes à même le sol ! On était habitués à dormir à la dure avec les khmers rouges ! Cela grouillait de monde, il y avait beaucoup de monde avec beaucoup d’enfants, nous étions très proches les uns des autres. J’ai vu beaucoup de bébés orphelins qui attendaient du lait, des nourrissons, il y avait beaucoup de bruit…C’était comme çà l’ambiance du camp.

J’ai quitté le camp de Sakeo, j’ai voulu partir chez les Barangs (les Blancs), oui les Français avec leur long nez, la peau blanche qui mangent du pain ! Et bien cette dame blanche c’est Christine Chenevez qui m’a accueillie par la suite en France, grâce à la Croix Rouge, ah oui une Maman et un Papa, Bernard Chenevez ! A Annecy, où mes nouveaux parents vivaient on nous a appelés les « enfants de Noël » ! C’était en plein hiver, avec plein de neige .

Un peu plus tard mes parents m’ont inscrite à un atelier  de dessin à Annecy (après les cours). C’est comme cela que le dessin est arrivé chez moi !

Hone

J’ai raconté mon histoire dans un livre « Tourments et Merveilles en pays khmer » éditions ACTES SUD, livre écrit par Dane CUYPERS

 

 

 

Résistant ou bourreau ?

Aurais-je été résistant ou bourreau ? le titre du livre de Pierre Bayard m’a donné tout de suite envie de le lire. L’ auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (que je n’ai pas lu !) est  professeur de littérature à Paris VIII et psychanalyste. Je l’avais écouté, passionnant, dans le cadre d’un colloque sur le Cambodge.

Contrairement à ce qu’il écrit d’emblée,  je trouve tout à fait normal de s’interroger sur ce que soi-même on aurait fait dans des circonstances tragiques, à commencer par la guerre de quarante. Mais, c’est vrai,  les auteurs qui  réfléchissent à ce qui conduit un être humain à devenir un monstre ou un saint, ne s’interroge jamais sur eux-mêmes. Pierre Bayard si . C’est même la trame de son essai à la frange de la fiction puisqu’il entreprend de se mettre en scène dans la France occupée, alors qu’il est né en 1954.

Quels sont donc, se demande-t-il de façon à la fois scientifique et littéraire, les éléments qui font, au-delà de la part de hasard, basculer un homme d’un côté ou de l’autre ? L’analyse des lois familiales, sociologiques et psychologiques qui sont à l’oeuvre constitue la trame du livre. Pour ceux qui en douteraient, l’auteur les emmène sans attendre dans l’univers, que je qualifierai volontiers de cauchemardesque tant la démonstration est rude, de la fameuse expérience de Milgram. Résumons-là. Cela se passe dans les années 1960 : une annonce  recrute des volontaires pour participer à une évaluation des liens entre la souffrance et la mémoire dans le cadre de l’université de Yale. L’ « élève »  doit mémoriser une liste de mots puis les répéter ; à chaque erreur il est sanctionné par une décharge électrique  envoyée  avec une manette par le volontaire qualifié d’ »enseignant ». Un  « expérimentateur » surveille l’expérience. Un tirage au sort désigne les candidats comme enseignant ou élève. Ce dernier est attaché sur une chaise. Il n’est pas vu mais entendu par l’enseignant. Les décharges électriques montent avec les erreurs, la première faisant 15 volts, la dernière 450 – ce qui est me semble-t-il une décharge présumée mortelle. Les enseignants sont encouragés puis  enjoints à persévérer malgré les cris des élèves et leurs supplications d’arrêter. Et… 60% d’entre eux  continuent. De toutes façons, l’affaire était mal engagée puisque 100% (oui !) des participants avaient accepté le principe de baisser les manettes.  Les élèves sont des comédiens et naturellement personne ne souffre sauf nous devant ces chiffres terrifiants.

Pierre Bayard s’attarde sur un autre fait – celui-là n’est hélas pas de l’ordre de l’expérience – rapporté par l’historien Christopher R. Browning qui a analysé au plus près le comportement d’un bataillon de la police allemande pendant la Shoah. «  Il y a quelque chose d’insupportable dans la photographie qui accompagne l’édition de poche française du livre Des hommes ordinaires  prise pendant la fête de Noêl 1940. » écrit-il.   On les voit joyeux, un verre à la main et rien, poursuit en substance Pierre Bayard, ne permet de deviner ce qu’ils vont devenir un an et demi plus tard dans un village polonais : des meurtriers de masse. Difficile de résumer la longue, précise analyse du comportement de ces hommes. Disons simplement que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas la peur du châtiment, de la souffrance, de la mort, qui peut expliquer leur attitude : le refus de participer à des meurtres de masse n’étaient pas punis de mort et il y a même plusieurs moments plusieurs où une perche est tendue aux soldats. Non, dans ce cas, comme dans l’expérience de Stanley Milgram, une des clés du comportement réside dans  un ressort psychologique, celui de la soumissions à l’autorité ; il est  renforcé par le « conformisme de groupe »,  à savoir l’impossibilité de penser d’une façon contraire à un groupe soudé, notamment par peur du rejet   – chacun de nous l’a expérimenté maintes fois et ou non surmonté. La conclusion de l’historien est ainsi que  la propension de l’être humain à obéir a été déterminante dans la solution finale. Petit moment de dépression chez le lecteur. (L’auteur souligne par ailleurs que cette démonstration est caduque dans moult autres situations, au Cambodge ou au Rwanda, par exemple où la crainte des représailles était plus que justifiée)

Dans la suite du livre  l’auteur» s’intéresse plus au deuxième terme de l’alternative : comment devient-on résistant ? il est en effet psychanalyste et « pour un freudien, le glissement vers les ténèbres n’a rien d’énigmatique…). Conviction idéologique, image de soi, faculté d’empathie…  pour illustrer ces processus psychiques et moraux  il passe par de grandes figures de résistants : Romain Gary porté par sa mère, le cambodgien Vann Nath … Arrêtons-nous sur la résistante tchèque Milena Jesenska, qui a vécu une histoire d’amour avec Kafka et qui a été  déporté à Ravensbrück. La thèse de Pierre Bayard est que le comportement de  cette jeune femme, « un être libre »,   relève d’une forme de création. Je vous laisse lire comment elle délivre son amie Margarete du cachot et donc de la mort en inventant  une forme d’action à hauts risques. Elle a «  cette liberté de dessiner un chemin singulier conte les cadres imposés ». Liberté, créativité dont Pierre Bayard ne se dote pas ! Mais à la dernière page il offre à son double littéraire la possibilité de rencontrer une jeune étudiante qui prépare un mémoire sur Kafka… Celle-ci va peut-être dans un monde virtuel lui permettre de mobiliser sa « présence à soi » (très beau chapitre sur cette notion) et de s’engager … Que l’existence n’est qu’une succession de bifurcations, nous le savions (on se rappelle le film d’Alain Resnais Smoking, no smoking) mais ce  beau livre dérangeant le met remarquablement en lumière.

Alors résistante ou pas ? Du respect de l’autorité et du désir d’être conforme, je suis si dépourvue  – au point que cela me porte parfois préjudice – que je peux  dire  : ce n’est pas cela qui m’aurait empêché d’entrer dans la résistance ; mais, à l’instar de l’auteur, la peur panique de souffrir, évidemment oui .

 

Chatomukh spécial Sihanouk

Le triple numéro de Chatomukh sur le Roi-Père est une mine pour qui s’intéresse au Cambodge et veut mieux comprendre certains ressorts propres à ce pays. Comme toujours dans ce journal, l’information particulièrement complexe – car le destin de Sihanouk est étroitement liée à celle de son royaume – est traitée de la façon la plus complète possible avec un texte clair assorti de repères chronologiques et  d‘extraits de témoignages ou d’analyse, et d’une riche bibliographie. A chaque page, une iconographie magnifique (et souvent inconnue du grand public)  fait revivre Monseigneur-Papa et son Cambodge.

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