La ronde de nuit

Peut-être n’avez-vous jamais franchi les portes du Théâtre du Soleil ?  Oui, bien sûr, le bois de Vincennes, c’est loin, un peu compliqué, mais, croyez-le, quel bonheur  d’entrer dans la Cartoucherie d’Ariane Mnouchkine. Ce vendredi soir d’avril, il faisait très froid mais chaleur de l’accueil, du décor, du plat afghan servi avant et après le spectacle, ça y est, on était réchauffé. Il fait très froid aussi dans l’histoire qui nous est contée en cette nuit d’hiver où souffle le vent et tombe une neige glacée que nous apercevons côté cour  par une verrière. Nader, qui vient d’être embauché comme gardien de nuit d’un grand théâtre, se réjouit d’être à l’abri et il écoute avec la plus grande attention les consignes que lui donne la prêtresse des lieux … Nader est afghan. A-t-il des papiers ? Oui, peut-être, on ne sait pas, on  fera comme si.  Ceux qui vont arriver – très belle apparition fantomatique –  transis, hagards, et envahir l’espace n’en ont pas, c’est certain. Ce sont des  Afghans venus de la Gare de l’Est sur les traces de Sohrab, un ami de Nader, en partance pour Kaboul et qui passe saluer son compatriote. Ce groupe d’immigrés, ces frères de misère, Nader s’en passerait bien. Il va se débrouiller avec eux comme avec les autres personnages : un policier inquiétant même s’il  récite du Hamlet :  Le temps est hors de ses gonds !  affirme-t-il ;  une péripatéticienne au grand cœur, sorte d’ong à elle toute seule ; un SDF qui est autorisé à prendre ici  sa douche, sauf s’il a bu – c’est le cas….

Car le bois est là tout autour avec ses trafics de drogue, sa prostitution, ses sans-abris, ses dangers. La vraie vie ?  A l’intérieur, dans le grand théâtre, on vit aussi pourtant, d’une vie tendue, frémissante, pleine de bruit et de fureur, de peurs et d’espoirs, entre réalité et songes, rêves et cauchemars. Car les Afghans se sont endormis là, enroulés dans des couvertures, sur le plateau, refuge d’une nuit avant de repartir pour l’Angleterre ou ailleurs.  Par le premier métro ! a prévenu le gardien des lieux qui entame avec Sohrab sa ronde de nuit.

Fidèle à la tradition du Soleil, Hélène Cinque a su canaliser sans les brimer les récits foisonnants nés de la création collective.  Joyeuses scènes burlesques lorsque intervient la liaison par Skype avec les parents et la jeune épouse de Nader ; magnifique parenthèse lyrique lorsque s’élève un chant du pays qu’on voudrait entendre plus  encore ; délicieux moment où Nader s’imagine danser avec sa femme sur une chanson de Joe Dassin ; intermède jouissif lorsqu’un des immigrés s’enflamme pour la France et sa « grande révolution » , La liberté guidant le peuple de Delacroix devenant un tableau vivant sous la verrière.  C’est pour cette belle jeune femme aux seins nus que je suis  venu ! s’exclame le jeune homme. Mais la nuit est aussi traversée  de cris et d’angoisses.  Hélène Cixous à propos  de ces jeunes comédiens afghans écrit : « A leur jeune âge ils ont déjà été plusieurs fois jusqu’à la mort, ils ont perdu une vie, ils ont repris une autre vie. Ces voyages leur ont fait une mémoire extraordinairement dense, peuplée, vivante. Ça déborde de traces, là-dedans, de coups de  de couteau, de fusil, de cris de stupéfaction horrifiée, de fantômes immortels mais affreusement éloignés, de fleuves des Enfers, de neige, de bruits menaçants, d’instants célestes. » Pas de manichéisme pour autant : il y a celui qui a peur des femmes et celui qui vole au secours de l’une d’elle, il y a celui qui stigmatise sa terre d’accueil et celui qui la défend – témoin cet homme qui écrit en substance à son frère : Tu es sorti de la petite prison berlinoise (il avait volé une voiture), n’entre pas dans la grande prison salafiste, assieds- toi à une terrasse, prends une bière !  Voilà. On est émus, conquis, même si, peut-être, on peut  regretter qu’une plume (comme celle de Cixous) ne se soit pas emparée de cette matière vivante  pour plus de force encore. Allons, ne boudons surtout pas notre plaisir :  porté par la jeune troupe de 16 comédiens dont deux femmes (c’est peu et c’est déjà beaucoup) ce  spectacle nous offre des moments de grâce pas si fréquents au théâtre.  L’ aventure afghane avec le Théâtre du Soleil dure depuis 2005, date à laquelle Ariane Mnouchkine  donne à Kaboul un atelier théâtral qui sera suivi de beaucoup d’autres stages et échanges. En naîtra une troupe le théâtre Aftaab en voyage ( aftaab signifie soleil en dari) et une série de spectacles en France et au centre cultuel français de Kaboul. Après la représentation, quelques comédiens sont là. Pourront-ils donner cette pièce à Kaboul comme ce fut le cas  pour Roméo et Juliette, le Tartuffe ou Le Cercle de craie caucasien.? « Non bien sûr que non ! répond l’un d’eux. Il faudrait tellement couper, que resterait-il ? Et j’ai peur que ça ne s’arrange pas   avec le départ des hommes de l’Onu.» La troupe n’avait pas non plus joué la première création Ce jour-là  (2009) qui disait la guerre civile, la dictature des talibans,  les répercussions du 11 septembre.  Mais peut-être, c’est leur voeu le plus cher, ce sera possible un jour. En attendant ils font vivre ici, en France  leur histoire, leur pays.  Certains d’entre nous l’ont racontée dans leurs livres, leurs films, d’autres ne l’ont racontée que dans leurs récits d’asile. Nous essayons de vous la raconter autrement. Nous essayons de la monter sur la scène sacrée du théâtre, écrit Mahmood Sharifi.  Aujourd’hui notre terre sainte est la scène, notre refuge est le théâtre ». Dans un article paru en 2010, la patronne du Soleil disait comment elle avait dû combattre les préjugés qui divisaient le groupe afghan, multiethnique par définition : « Je leur ai expliqué  que leur projet n’était possible qu’à la condition qu’ils oublient les Pachtouns, les Tadjiks, etc. Qu’il n’y ait plus que des artistes. C’est fait !

La ronde de nuit. Avec Harron Amani, Aref Banuhar, Taher Baig, Saboor Dilawar, Mujtaba Habibi, Mustafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Shafiq Kohi, Asif Mawdudi, Wioletta Michalczuk, Caroline Panzera, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah, Shohreh Sabaghy, Harold Savary et Wajma Tota Khil.

En français et en dari surtitré (confort de lecture parfait), durée 1h500. Théâtre du Soleil, Cartoucherie, 750012 Paris. Réservations : 01 43 74 87 63, métro Château de Vincennes et navette gratuite ou bus 112.

aftaab@aftaab-theatre.fr

 

2 réponses sur “La ronde de nuit”

  1. un moment de grand plaisir ce spectacle que j’ai vu à Milan je voudrais connaitre le titre de la chanson de joe dassan, cqui a étè chantèe, merci i

    1. oh Monique désolée mais je ne sais pas du tout quelle ést la chanson de Dassin. Je suis ravie que le spectacle vous ait plu. Allez sur le site du théâtre du Soleil : peut-être aurez-vous la réponse et un moyen de contacter la troupe !

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