Variations Chagall

Variations, autrement dit libres textes écrits par des journalistes du CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes) dans un des ateliers d’écriture que j’anime. Avec, cependant une consigne : choisir dans l’exposition Chagall un tableau qui les touche particulièrement et nous raconter sur le mode de la bio-fiction un épisode de la vie du peintre liée à ce tableau ; ou bien se mettre dans la peau d’un visiteur-personnage qui s’arrête devant cette toile. ( Il n’a pas été possible d’obtenir l’autorisation de reproduire les toiles concernées, sauf Le Cheval rouge.) Lisez-les ! Ils sont une jolie façon d’entrer dans les mondes et du peintre et de quatre jeunes gens d’aujourd’hui . Avant la visite de l’expo elle-même qu’il serait bien de ne pas louper. Chagall, entre guerre et paix. Jusqu’au 21 juillet 2013. Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard. www.museeduluxembourg.fr

MOI, MOÏSE. J’apparais pour la première fois sous le pinceau de Marc Chagall dans les illustrations de la Bible commandées par Ambroise Vollard, en 1931. Moi, Moïse, guide d’Israël, fondateur du judaïsme.  Le peintre me donne des traits ambigus. Je suis une fripouille en robe et barbe de sage.

Chagall a sans doute de l’affection pour moi car je l’accompagne dans nombre de ses œuvres. Lorsque je reçois les Tables de la Loi, suis-je en train de ricaner ? Suis-je plutôt subjugué par l’apparition de Dieu, deux bras longs et roses sortant de sous une masse grise ? Réponse dans les toiles suivantes. Bien que Marc m’aime, je dois lui faire peur. Il me sait canaille ! Après avoir reçu les Tables de la Loi, je les casse. Sale type, hein ! D’ailleurs je le porte sur mon visage. Mon regard est mauvais, deux rayons de lumière ceignent mon front tels des cornes. Lorsque je décide de répandre les ténèbres sur le monde, je le fais l’air de rien. Sournois aux faux airs d’ahuri, je fixe mon peintre avec des yeux ronds tout en tirant sur l’interrupteur. Je plonge le monde dans l’obscurité et la dévastation avec une totale indifférence. Vraiment méchant. C’est encore mieux quand je viens répandre la mort chez les Egyptiens. J’exulte de toute ma ferveur au milieu d’un carnage de gris, visage extatique et yeux rivés aux cieux. Ma robe de sage est verte, couleur de mort selon Chagall. J’aime être cette canaille.Mais ensuite, je disparais de quelques tableaux. Marc veut peindre du rêve. Je n’y ai pas ma place, moi qui aime le concret, la violence et le sang. Il faut attendre la Shoah des années 1940 pour que je réapparaisse. Les villages brûlent, l’exode est partout, les déportés disparaissent dans les sombres replis du tableau. Moi, je suis là, dans un coin. Petit Moïse perdu, souffrant avec son peuple. Je protège de mes deux bras les Tables de la Loi avec qui je me suis finalement rabiboché. Mes abus passés me semblent désormais bien coupables. Mes Juifs me font l’effet d’Egyptiens. Tout le monde se perd dans les mêmes remous gris, noir et vert. Arrive, enfin, la Résurrection, grande pièce centrale d’un triptyque guerrier et religieux. Jésus est sur sa croix, immense, jaune et sauvage. Je suis assis à ses côtés, petit, vert et chétif. J’aurai voulu feindre la maladie, mais je suis vraiment malade. J’ai un peu froid. Mes bras serrent mes tables de la Loi devenues toutes rouges. Aussi rouge que la guerre qui court au-dessus de ma tête. Des soldats et des femmes font la fête au milieu de cette grande vague vermillon alors que je grelotte, perdu dans un aplat bleu crépusculaire. D’autres personnages fétiches de Chagall sont présents : la chèvre violette, le coq au sourire mystérieux et, surtout, Marc lui-même qui pendouille la tête en bas. Mais, je suis le seul qui semble à la peine. Sans doute que la résurrection ne me concerne pas. Ou bien, elle joue contre moi. Mon époque est révolue, je ne suis pas de la fête. J’apparaîtrai encore sous le pinceau de mon peintre à l’après-guerre. Mais plus rachitique, plus iconique. Un simple bonhomme avec ses tables. Je n’ai plus rien d’une canaille. Plus qu’un simple vieux gâteux qui disparaitra totalement des dernières toiles. Les œuvres de la sérénité ne me connaîtront même pas. Nicolas Rossato.

POST PARTUM. C’est leur première sortie depuis ‘’l’heureux événement’’. « Heureux, heureux, c’est vite dit », pense Victor. L’annonce de la grossesse, mettre la main sur le ventre rond de Judith, la naissance, voilà des moments de bonheur. Mais alors depuis ! Des nuits sans dormir, la fatigue, les couches, les biberons, les tensions. C’est la première fois qu’ils laissent Tom « 3,05kg, 52cm » à ses grands-parents. Elle tenait « a-bso-lu-ment à faire cette expo Chagall ». Il déteste Chagall, elle le sait bien pourtant. Les bleus criards, les rouges pimpants, les corps nus, les mains sur des seins globuleux, les femmes en robe blanche, et toujours ces gallinacés ! Pour autant, comment lui refuser ce plaisir ? Après deux cafés, il a cédé. Ils se rendent main dans la main, comme avant, au 19 rue Vaugirard. Après tout, elle en a bavé. Il se surprend à penser : « Je suis le plus heureux des hommes ». Une phrase si ridicule chez les autres. Au musée du Luxembourg, Victor s’arrête et pose son regard, jusque-là morne, sur la quatrième peinture Bella et Ida à la fenêtre, 1916. Judith se laisse emporter par le pas lent de la foule des curieux. Elle sourit niaisement, ravie de ne plus être une vache laitière. Elle se sent redevenir une tête pensante. Victor écarquille, tant bien que mal, ses yeux gonflés de sommeil. Sur la toile, il reconnaît Judith, son regard doux sur l’enfant. La peau lumineuse de cette femme, la sienne. Le peintre dérive, lui aussi,devant la vision biblique : le mur et la fenêtre penchent vers la droite. Chagall est marié à Bella depuis un an lorsqu’il peint cette toile. Le paysage évoque à Victor le potager de son enfance, celui de sa grand-mère. Comme Chagall, il a la nostalgie de sa terre natale. Ici, pas de couleur éblouissante. Un bleu froid mais apaisant. Victor frissonne. Au printemps à Petrograd, lorsqu’Ida, leur premier enfant est né, il devait faire 7°. Bella mourut vingt-huit ans plus tard, en 1944. Des fourmis invisibles remontent les doigts, les bras de Victor : l’angoisse d’être un jour séparés. Après un sursaut, il emboîte le pas à un visiteur et accélère pour rejoindre sa femme. Elle tourne la tête vers lui comme s’il avait toujours été là, le sourire toujours imprimé sur son visage. Il lui sourit en retour. Peut-être que c’est ça, être heureux. Cécile Hans.

L’exode. Elle est là, au fond d’une des salles du Musée du Luxembourg. La plupart des visiteurs, eux, n’ont d’yeux que pour le triptyque flamboyant, Révolution. Ils se massent pour l’admirer, sans un regard autour d’eux, de peur de rater un commentaire de leur guide… Jusqu’à passer à côté de l’émotion, qui irradie pourtant des tableaux de Marc Chagall. Mais lui ne voit qu’elle : cette toile, sombre et lumineuse, qui le foudroie. Il sait tout de suite pourquoi : la Shoah.

Léo n’est pas juif. Mais à 18 ans, lors d’un road trip avec un ami très cher en Allemagne, en République Tchèque et en Pologne, il est passé par Auschwitz. Il le pense comme ça : « passé par ». Parce que, pour lui, c’était comme une étape obligée de son voyage, indispensable et douloureuse, un témoignage de notre Histoire la plus noire. Parce que ce passage à Auschwitz a changé à jamais son regard sur le monde. A travers la toile de Chagall, il revit son errance dans les allées et les baraquements d’Auschwitz. Il entend les cris de tous ces hommes, femmes et enfants, quand ils comprennent qu’ils seront séparés et ne se reverront sans doute jamais. Ils lui font mal, ces cris qui hantaient les kilomètres de voie ferrée de Birkenau. Il revoit les galeries de portraits des enfants apeurés, pour toujours dans sa mémoire. Il ressent la souffrance du peuple juif, sacrifié comme ce Christ crucifié, omniprésent dans l’imagerie du peintre. Il se souvient des larmes qui ont coulé sur son visage sans qu’il s’en aperçoive, tétanisé qu’il était par l’ampleur de l’horreur. La stupeur passée, il détaille le tableau. Peinte entre 1952 et 1966, c’est une œuvre longuement mûrie au retour de l’exil américain de Chagall, chassé de France en 1940 par les nazis. Léo y retrouve les principaux symboles de l’artiste. Le bestiaire, d’abord. La chèvre, innocente, qui incarne les sacrifiés. Le coq, qui évoque les rites de repentance des juifs de Vitebsk. L’âne, encore, autoportrait du peintre. Le jeune homme cherche d’autres récurrences : l’horloge, témoin du passé et de la nostalgie de Chagall pour sa Russie natale; le chariot, image de l’exil ; la flamme, symbole de la violence des hommes mais aussi de l’espérance qui renait. Léo se souvient qu’à Auschwitz, la douleur ressentie avait rapidement laissé place à une volonté farouche de vivre et d’être avec les autres. Et puis, il y a la mariée. Un halo blanc dans la nuit. C’est Bella, son Amour, sa muse, emportée en 1944, mais présente jusqu’à la fin dans ses tableaux.

L’analyse n’a pas vraiment apaisé Léo. Il continue sa visite. La foule l’agace. Il manque d’air. Heureusement, il a presque fini. Il prête peu d’attention aux tons criards qui terminent ce voyage dans la vie de Marc Chagall. Ça y est, il est sorti. Pas indemne. Flora Clodic-Tanguy.

Le cheval rouge. Il y a la douce mélancolie slave qui habite les œuvres de Marc Chagall. Cette force, ce rêve, de vouloir faire rentrer des carrés dans des triangles ou des rectangles dans des ronds. Le Russe nous fait croire que tout est possible.

Depuis l’ouverture, comme des boeufs que Marc Chagall sait si bien dessiner, un troupeau se précipite à l’exposition qui  est consacrée au peintre, musée du Luxembourg. Arrêt-minute devant les toiles pour des photos mal cadrées qui agressent les œuvres. Visiteurs qui bousculent les passionnés. La sensation d’être oppressé par des gens portant des sacs à dos s’empare de vous et ne donne qu’une envie : partir. S’envoler à l’image des personnages de Marc Chagall. Mais l’œil est accroché par une toile : Le Cheval Rouge (1938-1944). Des images de l’enfance reviennent.Je ne sais pas ce qui m’obsède chez ce peintre russe. Ses violonistes ? Ses chevaux ? Ses couleurs ? Il y a un effet Marc Chagall qui hante mon imaginaire. Enfant, j’ai tenté de reproduire certaines de ses oeuvres ou de jouer du violon. Ado, j’ai essayé de monnayer mon brevet des collèges contre un cheval de trait… Depuis la découverte des peintures de cet artiste, je cherche à voir la réalité avec poésie. Toutes ces images sont dans Le Cheval Rouge. « Ne m’appelez pas fantasque. Au contraire, je suis réaliste. J’aime la terre », avait déclaré le peintre yiddish. Marc Chagall, c’est le songe mais c’est aussi la vie. Des tableaux rythmés par la musique klezmer comme dans Le Cheval Rouge où une femme survole une partition. Un cheval peint couleur sang, au regard humain avec, à la place des pattes, des mains symboliques qui tiennent un chandelier. Un objet qu’il saisit comme un totem au cœur de la nuit.

Mais, surtout, il y a  le rêve noir des mariés. Des violons pour mettre en musique la marche funèbre de Bella, la défunte bien-aimée de Chagall décédée en 1944. Tout est sombre et confusion. Ni ciel ni terre. Le village est mort. Plus qu’une peinture, une histoire d’amour qui part dans l’au-delà. L’artiste qui alterne coups de pinceaux fins et traits forts termine ce tableau l’année où Bella meurt. Le regard intense du cheval nous interpelle – oeil maçonnique de l’initié. Le tout dans une anarchie maîtrisée où le sacré côtoie le profane, où les hommes ont des ailes qui ressemblent à des tulipes fermées sur leurs secrets, où les femmes sont des hippocampes et les  arbres  tapissés comme des zèbres… Marc Chagall aimait dire « Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir ». C’était son univers… Il est devenu mien ! Rosemary Bertholom.

 

 

 

 

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