Variations Chagall

Variations, autrement dit libres textes écrits par des journalistes du CFPJ (Centre de formation et de perfectionnement des journalistes) dans un des ateliers d’écriture que j’anime. Avec, cependant une consigne : choisir dans l’exposition Chagall un tableau qui les touche particulièrement et nous raconter sur le mode de la bio-fiction un épisode de la vie du peintre liée à ce tableau ; ou bien se mettre dans la peau d’un visiteur-personnage qui s’arrête devant cette toile. ( Il n’a pas été possible d’obtenir l’autorisation de reproduire les toiles concernées, sauf Le Cheval rouge.) Lisez-les ! Ils sont une jolie façon d’entrer dans les mondes et du peintre et de quatre jeunes gens d’aujourd’hui . Avant la visite de l’expo elle-même qu’il serait bien de ne pas louper. Chagall, entre guerre et paix. Jusqu’au 21 juillet 2013. Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard. www.museeduluxembourg.fr

MOI, MOÏSE. J’apparais pour la première fois sous le pinceau de Marc Chagall dans les illustrations de la Bible commandées par Ambroise Vollard, en 1931. Moi, Moïse, guide d’Israël, fondateur du judaïsme.  Le peintre me donne des traits ambigus. Je suis une fripouille en robe et barbe de sage.

Chagall a sans doute de l’affection pour moi car je l’accompagne dans nombre de ses œuvres. Lorsque je reçois les Tables de la Loi, suis-je en train de ricaner ? Suis-je plutôt subjugué par l’apparition de Dieu, deux bras longs et roses sortant de sous une masse grise ? Réponse dans les toiles suivantes. Bien que Marc m’aime, je dois lui faire peur. Il me sait canaille ! Après avoir reçu les Tables de la Loi, je les casse. Sale type, hein ! D’ailleurs je le porte sur mon visage. Mon regard est mauvais, deux rayons de lumière ceignent mon front tels des cornes. Lorsque je décide de répandre les ténèbres sur le monde, je le fais l’air de rien. Sournois aux faux airs d’ahuri, je fixe mon peintre avec des yeux ronds tout en tirant sur l’interrupteur. Je plonge le monde dans l’obscurité et la dévastation avec une totale indifférence. Vraiment méchant. C’est encore mieux quand je viens répandre la mort chez les Egyptiens. J’exulte de toute ma ferveur au milieu d’un carnage de gris, visage extatique et yeux rivés aux cieux. Ma robe de sage est verte, couleur de mort selon Chagall. J’aime être cette canaille.Mais ensuite, je disparais de quelques tableaux. Marc veut peindre du rêve. Je n’y ai pas ma place, moi qui aime le concret, la violence et le sang. Il faut attendre la Shoah des années 1940 pour que je réapparaisse. Les villages brûlent, l’exode est partout, les déportés disparaissent dans les sombres replis du tableau. Moi, je suis là, dans un coin. Petit Moïse perdu, souffrant avec son peuple. Je protège de mes deux bras les Tables de la Loi avec qui je me suis finalement rabiboché. Mes abus passés me semblent désormais bien coupables. Mes Juifs me font l’effet d’Egyptiens. Tout le monde se perd dans les mêmes remous gris, noir et vert. Arrive, enfin, la Résurrection, grande pièce centrale d’un triptyque guerrier et religieux. Jésus est sur sa croix, immense, jaune et sauvage. Je suis assis à ses côtés, petit, vert et chétif. J’aurai voulu feindre la maladie, mais je suis vraiment malade. J’ai un peu froid. Mes bras serrent mes tables de la Loi devenues toutes rouges. Aussi rouge que la guerre qui court au-dessus de ma tête. Des soldats et des femmes font la fête au milieu de cette grande vague vermillon alors que je grelotte, perdu dans un aplat bleu crépusculaire. D’autres personnages fétiches de Chagall sont présents : la chèvre violette, le coq au sourire mystérieux et, surtout, Marc lui-même qui pendouille la tête en bas. Mais, je suis le seul qui semble à la peine. Sans doute que la résurrection ne me concerne pas. Ou bien, elle joue contre moi. Mon époque est révolue, je ne suis pas de la fête. J’apparaîtrai encore sous le pinceau de mon peintre à l’après-guerre. Mais plus rachitique, plus iconique. Un simple bonhomme avec ses tables. Je n’ai plus rien d’une canaille. Plus qu’un simple vieux gâteux qui disparaitra totalement des dernières toiles. Les œuvres de la sérénité ne me connaîtront même pas. Nicolas Rossato.

POST PARTUM. C’est leur première sortie depuis ‘’l’heureux événement’’. « Heureux, heureux, c’est vite dit », pense Victor. L’annonce de la grossesse, mettre la main sur le ventre rond de Judith, la naissance, voilà des moments de bonheur. Mais alors depuis ! Des nuits sans dormir, la fatigue, les couches, les biberons, les tensions. C’est la première fois qu’ils laissent Tom « 3,05kg, 52cm » à ses grands-parents. Elle tenait « a-bso-lu-ment à faire cette expo Chagall ». Il déteste Chagall, elle le sait bien pourtant. Les bleus criards, les rouges pimpants, les corps nus, les mains sur des seins globuleux, les femmes en robe blanche, et toujours ces gallinacés ! Pour autant, comment lui refuser ce plaisir ? Après deux cafés, il a cédé. Ils se rendent main dans la main, comme avant, au 19 rue Vaugirard. Après tout, elle en a bavé. Il se surprend à penser : « Je suis le plus heureux des hommes ». Une phrase si ridicule chez les autres. Au musée du Luxembourg, Victor s’arrête et pose son regard, jusque-là morne, sur la quatrième peinture Bella et Ida à la fenêtre, 1916. Judith se laisse emporter par le pas lent de la foule des curieux. Elle sourit niaisement, ravie de ne plus être une vache laitière. Elle se sent redevenir une tête pensante. Victor écarquille, tant bien que mal, ses yeux gonflés de sommeil. Sur la toile, il reconnaît Judith, son regard doux sur l’enfant. La peau lumineuse de cette femme, la sienne. Le peintre dérive, lui aussi,devant la vision biblique : le mur et la fenêtre penchent vers la droite. Chagall est marié à Bella depuis un an lorsqu’il peint cette toile. Le paysage évoque à Victor le potager de son enfance, celui de sa grand-mère. Comme Chagall, il a la nostalgie de sa terre natale. Ici, pas de couleur éblouissante. Un bleu froid mais apaisant. Victor frissonne. Au printemps à Petrograd, lorsqu’Ida, leur premier enfant est né, il devait faire 7°. Bella mourut vingt-huit ans plus tard, en 1944. Des fourmis invisibles remontent les doigts, les bras de Victor : l’angoisse d’être un jour séparés. Après un sursaut, il emboîte le pas à un visiteur et accélère pour rejoindre sa femme. Elle tourne la tête vers lui comme s’il avait toujours été là, le sourire toujours imprimé sur son visage. Il lui sourit en retour. Peut-être que c’est ça, être heureux. Cécile Hans.

L’exode. Elle est là, au fond d’une des salles du Musée du Luxembourg. La plupart des visiteurs, eux, n’ont d’yeux que pour le triptyque flamboyant, Révolution. Ils se massent pour l’admirer, sans un regard autour d’eux, de peur de rater un commentaire de leur guide… Jusqu’à passer à côté de l’émotion, qui irradie pourtant des tableaux de Marc Chagall. Mais lui ne voit qu’elle : cette toile, sombre et lumineuse, qui le foudroie. Il sait tout de suite pourquoi : la Shoah.

Léo n’est pas juif. Mais à 18 ans, lors d’un road trip avec un ami très cher en Allemagne, en République Tchèque et en Pologne, il est passé par Auschwitz. Il le pense comme ça : « passé par ». Parce que, pour lui, c’était comme une étape obligée de son voyage, indispensable et douloureuse, un témoignage de notre Histoire la plus noire. Parce que ce passage à Auschwitz a changé à jamais son regard sur le monde. A travers la toile de Chagall, il revit son errance dans les allées et les baraquements d’Auschwitz. Il entend les cris de tous ces hommes, femmes et enfants, quand ils comprennent qu’ils seront séparés et ne se reverront sans doute jamais. Ils lui font mal, ces cris qui hantaient les kilomètres de voie ferrée de Birkenau. Il revoit les galeries de portraits des enfants apeurés, pour toujours dans sa mémoire. Il ressent la souffrance du peuple juif, sacrifié comme ce Christ crucifié, omniprésent dans l’imagerie du peintre. Il se souvient des larmes qui ont coulé sur son visage sans qu’il s’en aperçoive, tétanisé qu’il était par l’ampleur de l’horreur. La stupeur passée, il détaille le tableau. Peinte entre 1952 et 1966, c’est une œuvre longuement mûrie au retour de l’exil américain de Chagall, chassé de France en 1940 par les nazis. Léo y retrouve les principaux symboles de l’artiste. Le bestiaire, d’abord. La chèvre, innocente, qui incarne les sacrifiés. Le coq, qui évoque les rites de repentance des juifs de Vitebsk. L’âne, encore, autoportrait du peintre. Le jeune homme cherche d’autres récurrences : l’horloge, témoin du passé et de la nostalgie de Chagall pour sa Russie natale; le chariot, image de l’exil ; la flamme, symbole de la violence des hommes mais aussi de l’espérance qui renait. Léo se souvient qu’à Auschwitz, la douleur ressentie avait rapidement laissé place à une volonté farouche de vivre et d’être avec les autres. Et puis, il y a la mariée. Un halo blanc dans la nuit. C’est Bella, son Amour, sa muse, emportée en 1944, mais présente jusqu’à la fin dans ses tableaux.

L’analyse n’a pas vraiment apaisé Léo. Il continue sa visite. La foule l’agace. Il manque d’air. Heureusement, il a presque fini. Il prête peu d’attention aux tons criards qui terminent ce voyage dans la vie de Marc Chagall. Ça y est, il est sorti. Pas indemne. Flora Clodic-Tanguy.

Le cheval rouge. Il y a la douce mélancolie slave qui habite les œuvres de Marc Chagall. Cette force, ce rêve, de vouloir faire rentrer des carrés dans des triangles ou des rectangles dans des ronds. Le Russe nous fait croire que tout est possible.

Depuis l’ouverture, comme des boeufs que Marc Chagall sait si bien dessiner, un troupeau se précipite à l’exposition qui  est consacrée au peintre, musée du Luxembourg. Arrêt-minute devant les toiles pour des photos mal cadrées qui agressent les œuvres. Visiteurs qui bousculent les passionnés. La sensation d’être oppressé par des gens portant des sacs à dos s’empare de vous et ne donne qu’une envie : partir. S’envoler à l’image des personnages de Marc Chagall. Mais l’œil est accroché par une toile : Le Cheval Rouge (1938-1944). Des images de l’enfance reviennent.Je ne sais pas ce qui m’obsède chez ce peintre russe. Ses violonistes ? Ses chevaux ? Ses couleurs ? Il y a un effet Marc Chagall qui hante mon imaginaire. Enfant, j’ai tenté de reproduire certaines de ses oeuvres ou de jouer du violon. Ado, j’ai essayé de monnayer mon brevet des collèges contre un cheval de trait… Depuis la découverte des peintures de cet artiste, je cherche à voir la réalité avec poésie. Toutes ces images sont dans Le Cheval Rouge. « Ne m’appelez pas fantasque. Au contraire, je suis réaliste. J’aime la terre », avait déclaré le peintre yiddish. Marc Chagall, c’est le songe mais c’est aussi la vie. Des tableaux rythmés par la musique klezmer comme dans Le Cheval Rouge où une femme survole une partition. Un cheval peint couleur sang, au regard humain avec, à la place des pattes, des mains symboliques qui tiennent un chandelier. Un objet qu’il saisit comme un totem au cœur de la nuit.

Mais, surtout, il y a  le rêve noir des mariés. Des violons pour mettre en musique la marche funèbre de Bella, la défunte bien-aimée de Chagall décédée en 1944. Tout est sombre et confusion. Ni ciel ni terre. Le village est mort. Plus qu’une peinture, une histoire d’amour qui part dans l’au-delà. L’artiste qui alterne coups de pinceaux fins et traits forts termine ce tableau l’année où Bella meurt. Le regard intense du cheval nous interpelle – oeil maçonnique de l’initié. Le tout dans une anarchie maîtrisée où le sacré côtoie le profane, où les hommes ont des ailes qui ressemblent à des tulipes fermées sur leurs secrets, où les femmes sont des hippocampes et les  arbres  tapissés comme des zèbres… Marc Chagall aimait dire « Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir ». C’était son univers… Il est devenu mien ! Rosemary Bertholom.

 

 

 

 

Sous le figuier

 Où vivent elles ces très vieilles dames solaires, délicieuses bien que mourantes ? Où vivent-elles celles qui ont la générosité et le charme jusqu’à leur dernière seconde? Où vivent-elles les Salma (Gisèle Casadessus), quasi centenaires, qui taisant leurs douleurs, soignent les amours écorchées et les angoisses de leurs cadets? Suffit-il de posséder un figuier quelque part pour qu’elles surgissent? Il est vrai que Nathalie, Christophe, et Joelle ne sont ni les enfants ni les petits-enfants de Selma, pas le moindre lien de sang…Ceci explique peut-être cela. Si vous avez mal à l’heure vieillesse, si vous avez parfois envie de les achever, vos chères têtes blanches…courez à l’mbre du figuier. AB.

Sous le figuier. De Anne Marie Étienne,avec Gisèle Casadessus, Anne Consigny, Marie Kremer

 

 

 

 

Invitation à lire "Question de style" !

J’allais dire que je vous inviterais bien à … jeter un œil à la rubrique AGENDA. Et puis non, au secours, surtout pas ! Je vous dis très clairement : Allez donc jeter un œil à la rubrique AGENDA (sans blague faites-le)

 « J’allais  dire » est certes bien clichetonneux (figure de prétérition devenue tic de langue) mais l’emploi généralisé du verbe « inviter » est abominable à mes yeux et révélatrice  de l’affadissement de la langue. Je m’en suis rendue compte hier soir quand, au Théâtre du Chatelet, l’ouvreuse m’a fermement « invitée » à sortir. Il devait être 23 heures et en quelques minutes il n’y eut plus que moi et ma copine dans la salle, cherchant un gant. Et ça la gonflait l’ouvreuse : elle devait sans doute fermer et faire je ne sais quoi d’autre pour reprendre enfin son métro, j’espère pas le RER pauvre choute. Je comprends bien, pas de souci ! Si y en a du souci . Désormais les ordres qu’on nous donne sont tous des « invitations à ». Oui, je sais, cette acception du terme est dans le dictionnaire mais quand même ! C’est pas que je refuse les ordres (encore que) mais qu’ils soient francs du collier, qu’ils s’affichent. « Je vous demande de » ou bien « Pouvez-vous ? » c’est mieux, non ?   

Puisqu’on est dans le style, je vous fais part, sans vergogne ou presque,  de cet écho que m’a envoyé un admirateur à propos de mon livre Question de style. (Editions CFPJ)

Vous savez cuire un oeuf? Vous savez préparer une ratatouille? Moi aussi; d’ailleurs c’est ma spécialité. Par contre pour la vichyssoise d’asperges à l’anis vert ou la roulade de foie gras en gelée d’airelles, ça se complique. Le livre de recettes s’impose… Dane Cuypers a inventé celui des mots, ces ingrédients savoureux qui nous pimentent jusqu’au bout de la vie. Cette grande Dane est le cordon bleu de la prose. Son manuel d’écriture « Question de style » bouscule les mots, sculpte les phrases, décrypte votre langue, ses méandres et ses subtilités. Et si après ça vous n’êtes pas un meilleur vendu (best seller), allez vous faire cuire un œuf ! Signé Mignon bleu.

 

 

La mort de Ieng Sary

Après la mort de Ieng Sary, l’un des inculpés du Procès des Khmers rouges, voici deux témoignages transmis par le réalisateur Bruno Carette. Plus d’infos sur son site http://khmersrouges.blogspot.fr/

L’Histoire n’est ni juste, ni injuste. Elle est seulement la résultante d’une confrontation perpétuelle des idées et des désirs. C’est sa force qui fait le mouvement, celui qui emporte nos destins dans sa course vers un lendemain qui n’est jamais écrit d’avance, brisant sur son passage des vies, des rêves et l’amour des êtres qui auraient voulu que la veille eût été écrite autrement, que la justice n’ait jamais à être invoquée. Car lorsque l’on demande justice, c’est que des fautes ont déjà été commises. C’est qu’il est trop tard. Parce que la justice n’est qu’une part, une conséquence de l’Histoire, un sillage fait forcément de sang, de larme et de désolation. La justice, parfois, elle triomphe, parfois elle se trompe et parfois elle échoue, comme c’est le cas ici.

Ieng Sary, s’en est allé, comme l’a fait Pol Pot des années auparavant, sans avoir à rendre compte de cette tragédie qu’ils ont eux-mêmes écrite sur les pages de l’Histoire.

Je n’ai pas de larme, pas de peine, pas de haine ni de rage non plus, même pas de vide. Seulement cette petite envie de dire qu’il faut toujours se relever, qu’il faut vivre debout. C’est le plus grand héritage que m’ont laissé mon père et ma grande sœur. Ieng Sary, lui, ne se relèvera plus, plus jamais, après avoir vécu couché et caché sous la lâcheté, l’incapacité intellectuelle à assumer ses erreurs. Peu importe. Si le tribunal n’a pu le juger à temps, l’Histoire, elle, le jugera, en son temps, pour tout le reste du temps que les hommes auront à vivre. Somanos Sar

Ieng sary est mort le jeudi 14 mars à l’âge de 87 ans. Ma première pensée va aux victimes qui croyaient en lui, et notamment  les Cambodgiens  de l’étranger qui n’ont pas encore pu accomplir leurs deuils. De nombreux Cambodgiens ont exprimé leur frustration au rythme de la cour des Chambres Extraordinaires auprès du Tribunal cambodgien, soutenus par l’ONU. Ils ont peur que les accusés restants disparaissent à leur tour avec leur mystère. La mort de Ieng Say est une sonnette d’alarme. En tant qu’individu, Ieng Sary était borné, brutal, vaniteux, dissimulé, lâche et manipulateur. Comme dirigeant politique, un partisan des idées extrémistes, les plus rétrogrades possibles. Pour lui, la fin justifie les moyens. Il ne voulait pas voir le puissant mouvement  de mutation qui commençait à secouer le monde et notamment celui de la Chine post-révolution culturelle.

Ni humainement ni intellectuellement, Ieng Sary et ses complices ne furent à la hauteur de ce tourbillon de l’histoire de leur époque.  C’est là le drame du Cambodge et de son peuple.Pour beaucoup des familles des victimes des Cambodgiens de l’étranger, Ieng Sary restera dans l’histoire comme l’homme responsable de la mort de mille cinq cents sur mille sept cents d’entre- eux qui sont rentrés au pays à son appel.

Là est sans doute l’un des faits marquant de sa vie. Il serait injuste de le lui dénier. Ong Thong Hoeung

LECTURES. Le Piège Khmer rouge, Laurence Picq – Buchet Chastel- 2013. Pourquoi les Khmers rouges, Henri Locard – Vendémiaire -2013. Un juge face aux Khmers rouges, Marcel Lemonde – Seuil – 2013

 

 

Joyeux délires …

La merveilleuse évasion. Pour sauver dans le rire et le tendre un dimanche peut-être mal parti (brunch hors de prix, balade sous la pluie…), offrez-vous La merveille évasion. Muet et complet – pantomime, théâtre, danse, magie, acrobatie – ce spectacle ravira et l’enfant qui est en vous et celui qui, peut-être, vous accompagnera. Cinquante-cinq minutes de rêve, d’humour, de poésie, menées, tambour battant, par Stéphane Botti qui en est aussi l’auteur. En fait non ! il n’y a pas de tambour parmi les  perfides objets qui font tourner notre homme en bourrique…  mais  des menottes, un journal et surtout un diabolique parasol qui devient tour à tour partenaire de tango, tutu, queue de poisson, coquillage…Le héros, un petit bagnard en cavale, se bat avec cette réalité récalcitrante, devenant « à l’insu de son plein gré ! »  plagiste, boxeur, funambule. Malmené, mais gardant toute sa dignité. Autrement dit, c’est, de maladresses en métamorphoses, de gag en gag, tout le monde du burlesque que fait naître le comédien avec une virtuosité et une sensibilité proches des grands maitres du genre, Charlie Chaplin et Buster Keaton ; il s’en est évidemment inspiré (du premier il a même pris la moustache), mais il a créé son propre univers avec ses souvenirs, ses désirs et ses délires à lui . Un univers à la fois fantasque et délicat qui nous embarque comme sur la grande roue de la fête foraine ou devant un feu d’artifices – mais que va-t-il encore se passer ?  Un univers formidablement porté par les musiques de Aube L. qui accompagne depuis toujours les  frères Botti.

 Stéphane Botti, avec le soutien de La Compagnie des Hommes-Papillons, a fait évoluer son show avec la kyrielle d’enfants qui l’ont vu. Mais, ce qui a été conçu dans le cadre d’un projet d’éducation pédagogique à l’image – base qui lui donne sans doute une telle efficacité –  est devenu  tout simplement un spectacle merveilleux.

Théâtre Les Blancs-Manteaux, 15 rue des Blancs Manteaux, 75004 Paris. Réservations : 01 48 87 15 84 ou Fnac, Virgin. Tarifs : 20, 17,13. Tous les dimanches jusqu’à 17h30 et jusqu’au 30 juin

 

Prague sous la pluie qui passe et qui sourit de Jean Bois est un recueil de six petites pièces qui n’ont, en apparence, aucun lien entre elles. On passe, sans transition,  d’une situation à une autre. Ce qui le relie c’est le langage où la poésie côtoie la truculence et la dérision. Armé de ce seul langage, chacun des personnages tente (et parvient parfois à) échapper à son destin. Ainsi d’une sirène et d’un marin   qui s’entredéchirent sans se décider à larguer les amarres et leur amour usé. Ou bien d’une vielle fille  excédée par un ange qui s’est installé chez elle.Amateurs d’univers surréalistes, décalés, sensibles, vous allez vous délecter

Par la Compagnie du regard. Mise en scène J.P. Arphand. Avec Aline Barbier, Agathe Roussillon, Chantal Szczùmurko, Stéphane Dousset, C.M. Falcucci. Du 5 au 28 avril. Vendredi et samedi 21h30, dimanche 16h au  Funambule Montmartre. 01 42 23 88 83

 

 

Charlotte Delbo : la voix de l'extrême

Je ne la connaissais que par quelques vers  qui disent en substance : dansez, aimez, faites quelque chose ! ce serait trop bête de ne rien faire alors que tant sont morts et que vous êtes vivants…. Invitée à un colloque pour le centenaire de la naissance de la résistante, déportée à Auschwitz-Birkenau, convoi du 24 janvier 1943, je m’y rendis mue par l’intuition de devoir y aller. De fait, j’allais rencontrer un grand très grand  écrivain. Ah ! me direz-vous de grands textes sur la déportation, on en a eu, on en a lu. Oui. Peut-être pas de cette excellence littéraire-là. Aucun de nous ne reviendra, son premier texte écrit en 1946 ne fut publié qu’en 1965, sans aucun retentissement, à part un article de François Bott dans l’Express. Dans l’euphorie des années d’après-guerre, devait expliquer ce dernier, devenu l’ami indéfectible, on ne parlait pas des déportés, on ne les entendait pas.  Face à la barbarie, Charlotte Delbo a opposé la frêle littérature, dit-il  avec une gravité empreinte de tendresse- à l’auditoire du Studio-Théâtre de la Comédie Française : « Elle a rendu leur dignité et leur beauté à ces femmes suppliciées, martyrisées. »

De son écriture je ne savais rien vous disais-je donc, mais à écouter les passionnantes interventions, celles de l’universitaire Catherine Coquio sur le vrai et le véridique ou de Frédéric Marteau sur l’écriture du regard (donner à voir), en sortant je n’eus qu’une hâte :  lire Charlotte Delbo. J’ai donc acheté Aucun de nous ne reviendra (Minuit. 1970), premier d’une trilogie Auschwitz et après. Je crois n’avoir jamais rien lu d’aussi fort – plan littéraire, plan émotionnel,  fond et forme, se confondant jusqu’au  vertige. D ’une modernité absolue,  une écriture faite pour être dite à haute voix, chuchotée, criée . Pas si étonnant : la jeune femme fut entre 1937 et 1941 la secrétaire de Louis Jouvet. Elle prenait en notes (en sténo, une technique qui permet de noter la parole aussi vite qu’elle est émise) les cours qu’il donnait au Conservatoire et couchait aussi sur le papier ses impressions, ses commentaires – comme nous l’apprit la communication de Magali Chiappone-Lucchesi  –  restituant le verbe du « Patron »  dans toutes ses dimensions. La conférencière, qui prépare une thèse sur le sujet, nous apprit aussi que la pièce Elvire Jouvet 40 de Brigitte Jacques (je l’avais vue à la télévision il y a des années) est inspirée des notes de la jeune assistante. J’ai longtemps gardé la vidéo réalisée par Benoit Jacquot – c’était une merveille – vidéo qui a disparu dans un déménagement. Charlotte Delbo écrira des pièces (qui viennent d’être publiées chez Fayard) dont Spectres mes compagnons (1977) , considéré comme son ultime lettre à Jouvet, où se profile la silhouette d’Ondine. Quant à Claude Alice Peyrottes, Compagnie Bagages de sable, qui réalisa en 1995 une nuit de lectures de la trilogie Auschwitz dans les communes des femmes du convoi 43, elle nous fit entendre avec son I Phone la voix vibrante de Charlotte Delbo à la radio déclarant :  « On revient pour attraper un bout de bonheur ! »

Magie  des correspondances :  travaillant sur le livre de Tobie Nathan (voir article  ci-dessous), je trouve la narration de sa rencontre avec Anna Langfus qui  eut le prix Goncourt en 1962 pour Bagages de sable… L’ethnopsychiatre, alors tout jeune homme, lui avait envoyé son premier roman et elle lui avait donné rendez-vous dans un bistro à Sarcelles l’encourageant à écrire.

Je viens de finir Aucun de nous ne reviendra. Un sentiment d’horreur comme une nausée m’habitait; rien, un petit spasme, rien à côté de ce que les déportés ont vécu. A la limite du supportable pourtant. Des coups, de la soif, de la peur, du spectacle de la mort, ce sont les pages sur le froid (alors que l’hiver parisien m’est très difficilement supportable) qui m’ont le plus atteinte.

« La porte est ouverte aux étoiles. Chaque matin il n’a jamais fait aussi froid. Chaque matin on a l’impression que si on l’a supporté jusqu’ici, maintenant c’est trop, on ne peut plus. Au seuil des étoiles, on hésite, on voudrait reculer. Alors les bâtons, les lanières et les hurlements se déchaînent. Les premières près de la porte sont projetées dans le froid. Du fond du block, sous les bâtons, une poussée projette tout le monde dans le froid. »  

« Le froid nous dévêt. La peau cesse d’être cette enveloppe protectrice bien fermée qu’elle est au corps, même au chaud du ventre. Les poumons claquent dans le vent de glace. Du linge sur une corde. Le cœur est rétréci de froid, contracté, contracté à faire mal, et soudain je sens quelque chose qui casse, là, à mon cœur. »

 Allez sur le site pour en savoir plus et connaître toutes les manifestations liées au centenaire. Lecture-théâtre « Qui rapportera ces paroles ? » le 15 avril au Théâtre du Vieux Colombier-Comédie Française.  Spectacle-concert le 22 juin à la mairie du 2ème arrondissement parisien. D’autres événements en province. www.charlottedelbo.org. La trilogie Auschwitz et après est publiée aux éditions de Minuit. L’oeuvre théâtrale aux éditions Fayard ainsi qu’une biographie de Violaine Gelly et Paul Gradvohl.

Allez les vieux !

On n’est pas sérieux quand on a soixante ans, mauvais titre sur une mauvaise couverture (une femme âgée qui fait une bulle avec son malabar) pour un excellent livre. Décapant. Salutaire. Ah les seniors (y a plus de vieux), tous riches, tous beaux, tous en forme… Si ce n’est pas le cas, on s’y met s’il vous plait, et vite fait. C’est cette injonction au « Bienvieillir » que dénonce Madeleine Melquiond. Dénoncer n’est pas le bon mot tant elle le fait drôlement. Désormais, qu’on se le dise, la jeunesse commence à 60 ans, en gros à  la retraite.  Donc on y va. Tout est possible et hautement désirable :  les joies de l’informatique,  l’épatante aquagym, les voyages qui « forment la vieillesse. Ils occupent le temps. Le temps qui nous est compté par les Parques, assises au fond du salon, dans un coin sombe, qui filent, filent, filent… » Ou bien l’université inter-âge :  « On reprend tout à zéro. On efface tout et on recommence, on reprend aux bases, on s’y met pour de vrai, cette fois on a le temps, haut les cœurs. » Las !  les  sujets pointus, beaucoup trop pointus, sont traités par des spécialistes, retraités eux aussi, qui viennent ressasser leurs thèses. Au choix selon l’auteure : bombyx du mûrier, Dioclétien et le déclin de Rome, l’art de construire une yourte… Elle exagère ? Oui, bien sûr, c’est le jeu, c’est le charme du pamphlet. Bref,  la vie est belle et le marché juteux qui consiste à s’occuper des seniors, à régenter (ça continue ) le temps de vie qui leur reste. Bonjour les coachs qui se pressent en rangs serrés pour leur apprendre comment soigner leur présentation, comment remplir leur temps, et surtout ne jamais, au grand jamais, parler de leur santé. « Nos mentors pratiquent le renforcement positif, à savoir qu’ils nous félicitent toujours, exactement comme nous devons encourager notre chien lorsqu’il ramène la balle. » Si Madeleine Melquiond a de l’estomac et la juste dose d’autodérision, elle a aussi de la tendresse à revendre et finalement une joyeuseté, une bonne santé qui nous ravissent et nous embarquent dans les tribulations du 3ème âge. Sans fard mais sans déballage.

Il y a des pages hilarantes.  Le chapitre Mourez bien assurés est un régal.  Le business des assureurs jouant sur « la grosse peur, la peur immonde, que nos enfants ne soient pas « en mesure » de nous rendre les derniers honneurs  » .  Donc on assure, on s’assure. «  A partir de 30 centimes par jour, laissez un bon souvenir » ! propose le dépliant d’un assureur. Il y a des pages courageuses : parler de l’arthrose de la hanche, c’est facile, de l’ incontinence, beaucoup moins. Ou  politiquement incorrectes sur le sens spirituel de la vieillesse, pages inspirées par une conférence de la spécialiste Marie de Hennezel : « Etre une source de joie pour les autres (…) Tandis que notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » Et dans un autre chapitre : Lâcher-prise, sérénité, indulgence (…) ce vocabulaire sent mauvais. Il a l’odeur rance d’un club du troisième âge, celle empreinte de salpêtre d’une sacristie avec un zeste du fumet de boudoir zen »Il y a des pages délicates  brodées au point de la nostalgie ; ainsi de ce sentiment de solitude, de finitude, qui soudain se pose sur le salon, après que l’auteure se soit réjouie d’échapper enfin !  aux embouteillages monstres des jours fériés.

Que faire alors face à la vieillesse qui s’installe ? Rien !  dit Madeleine Melquiond.  Négliger les conseils dont on vous abreuve, ne pas souscrire à un projet de vie en 12 étapes … « Vivre c’est vieillir et vieillir c’est vivre » . En deux mots conclut-elle : essayer de rester libre. « On n’est pas sérieux quand on a 60 ans », Madeleine Melquiond, Max Milo

 

Lire ou ne pas lire ?

Marcela Iacub sera-t-elle au Salon du livre ?  Mystère ! Je n’ai pas encore décidé  lire ou pas Belle et Bête (Stock). Il me semble que ne pas le lire est un acte de résistance à la dérive des éditeurs et des patrons de presse prêts à tout pour vendre (ainsi que le disait un texte collectif « Prêts à tout » parus dans Le Monde du lundi 25 février 2013).  En tout cas un journal que je n’ai pas envie de  lire en ce moment c’est Le Nouvel Observateur. « La  une accrocheuse de l’hebdomadaire,  Mon histoire avec DSK, a renvoyé d’un coup la littérature du côté de l’arrière-cuisine » écrivaient dans le même quotidien Julia Clarini et Marion Van Renterghem. Et l’autre matin, l’amicale apostrophe d’Yvan Levai, dans sa revue de presse au fondateur du magazine, quelque chose comme  «  Jean Daniel reviens-nous ! »  m’a ravie. By the way, je suis en train de lire Les miens (en poche) du même Jean Daniel, délectable série de portraits de celles et ceux qui ont compté pour lui. Oui, il y a tant à lire : ma pile monte. C’est décidé : je ne lirai pas les états d’âme et de corps de Marcella Iacub. Et si on parlait littérature! Je viens de finir Générosité de Richard Powers, l’auteur du splendide Le temps où nous chantions (les deux en poche). Précipitez-vous sur ce dernier. Générosité, sur un thème excitant –  le gène du bonheur- est moins emballant, un peu compliqué pour une tête pas très bien faite comme la mienne, hélas, rétive à la science.

 

L'Ethno-roman de Tobie Nathan

Il est né en Egypte en 1948, l’année de la création d’Israël. Comme moi. Arrivé en 1958 en France, après un détour par l’Italie, (les Juifs d’Egypte furent chassés jusqu’au dernier en 56 après la crise de Suez), en 1968 il était étudiant à La Sorbonne. Comme moi. Je ne l’ai pas croisé. Il aurait pu – j’étais à l’époque fort jolie – me draguer, séducteur qu’il était et qu’il est resté. Non,  c’est en 1996 que je l’ai rencontré : une interview pour Télérama, sans doute l’une des plus difficiles que j’ai faites. Ethnopsychiatre, formé par Georges Devereux, il est aussi essayiste et romancier. Il vient de publier un Ethno-roman, à savoir  une autobiographie mâtinée de quelques textes passionnants sur des séances de thérapie et des rencontres aux  bouts du monde, là où règnent les sorciers, les guérisseurs la magie, les amulettes, les talismans, les transes…  Car un ethnopsychiatre se sert de tout ça, de ces croyances et pratiques-là qu’il tisse au « ça » de la doxa psychanalytique freudienne

Freud, il l’a lu  à 15 ans et il estime, avec son sens de la formule et de la démesure qui enchante ou exaspère, que c’est « une lecture pour adolescents » tant ces derniers sont obsédés par la sexualité. Comme Freud.  A 18 ans, c’est décidé, il sera psychanalyste. Le livre nous raconte sa quête identitaire et professionnelle. De ses amours juvéniles, il dit joliment :  « Au fond, je ne collectionnais pas les femmes, mais les récits et les rêve, et j’avais appris que ces récits ne pouvaient se cueillir qu’au décours  d’une nuit d’amour. »

Il y a, le fait est, de forts beaux moments dans le livre :  ainsi des souvenirs de sa mère et de son père faisant revivre une enfance où la judéité et la culture arabe (la langue, les saveurs, les parfums) ne sont pas le moins du monde antagonistes et ouvrent l’enfant à la différence – par exemple ce souvenir où sa mère, « Rena, d’une grande intelligence, « qui ne croyait ni à Dieu ni à diable », prononçait une formule avant de verser dans l’évier l’huile bouillante des frites : destour ya s’harb el ard –  qu’il en soit selon votre loi, propriétaire du sol… Au « pourquoi ? » de son fils, elle répondait simplement « C’est mieux ! » C’est mieux de ménager les esprits car on ne sait jamais. Des années plus tard  djinns et génies s’inviteront aux consultations de celui qui sera devenu ethnopsychiatre. Le portrait de Rena, est magnifique : une  femme « pétrie de curiosité, passionnée, virtuose jusqu’au romantisme » qui ne pense « qu’à apprendre et transmettre « Ma mère c’était George Sand » écrit-il. Et plus loin « Ma mère c’était Sarah Bernhardt ! » Et encore :  Ma mère c’était Shirley Temple dans les films des années 30 . On lit entre les lignes qu’il ne s’en « libérera » que tardivement.  Un peu longue à mon sens est  l’histoire de son nom Tobie Nathan ; héritier de générations de rabbins et fier de l’être, il se définit comme un juif « au naturel ». La  figure du père, qui n’en voulut jamais à ses fils de ne pas prier, lui qui avait « un amour de Dieu bien tempéré » et qui à l’âge de 44 ans dut reconstruire sa vie de fond en comble, est très émouvante.

Très beau portrait aussi de  Georges Devereux. Et fascinante la relation  entre le maître et l’élève. L’homme est à la fois génial et névrosé jusqu’à l’os, mais, dit Tobie Nathan : «  J’ai évité les dérives les plus violentes qui ont succédé à mai 68, les  violences politiques et la toxicomanie, parce que Georges Devereux m’a capturé, kidnappé (…) » Cet  anarchiste de droite inventa l’ethnopsychiatrie qui, donc, tient compte des différences culturelles et religieuses pour soigner les  patients – Tobie Nathan créera une consultation de ce type à Bobigny puis à Saint-Denis – c’est là que j’assisterai à des séances de thérapie et l’interwiewrai.  La notion de « désordres ethniques » peut donner une idée de cet avatar de la psychanalyse, à savoir que certains troubles seraient fournis par la culture : «  Lorsqu’ils deviennent fous, les Malais » courent l’amok » (on le dit aussi des Cambodgiens), les Algonquins  voient des spectres spécifiques qu’il appellent « Windigo », les Chinois du Sud ont une étrange maladie appelée « koro » réputée faire disparaître leurs organes sexuels dans l’abdomen. » A contrario de la psychanalyse pour laquelle les symptômes sont l’illustration  d’une pulsion inconsciente.

 J’aurais eu envie qu’il parle plus de sa pratique, de la façon dont sans doute elle a évolué. Je me souviens de certaines de ses interventions où il défendait bec et ongles, et à dire vrai de façon que j’estimais très excessive, les différences culturelles jusqu’à ne pas condamner l’excision – les mots avaient trahi sa pensée, dira-t-il plus tard. Je me souviens dans son ouvrage L’influence qui guérit de pages iconoclastes où il plaçait le marc de café bien au-dessus du test de Rorschah !  L’homme et l’écrivain sont brillants, mais aussi attachants avec une vraie tendresse pour l’être humain, ses angoisses et ses joies, identiques sur toute la planète, quand bien même elles s’expriment différemment. Il écrit au tout début de son livre : «  J’ai toujours été étranger à moi-même, considérant au fur et à mesure du temps que la seule véritable tâche d’homme était de de parcourir ses recoins cachés, de s’adapter à ses propres singularités. » J’adhère…(Ethno-roman, Tobie Nathan, Grasset. prix Femina de l’essai. Un blog Contre les trous de mémoire qui s’ouvre sur un gros plan des yeux de l’auteur….)