PREMIER AMOUR

 Laure Adler reçoit Sami Frey sur France Inter vendredi 9 novembre. L’entretien est centré sur deux textes de Beckett portés sur scène par l’acteur au théâtre parisien de L’Atelier.  Cap au pire est une lecture.  Sami Frey adore l’idée de cap au pire !  : drôle et terrible…  une sorte de rêve de masochiste. Il rit en disant qu’il applique chaque soir cette façon de  rater mieux ! Je ne connais pas le texte, je comprends à travers les commentaires de l’acteur qu’il s’agit d’une tentative d’aller au-delà, en deça ? du langage, quelque chose de très fort, des mots en collusion qui emportent mon adhésion, dit l’acteur.  Se laisser emporter, sans être arrêté par le fait de ne pas comprendre grand-chose, n’est pas mon fort. Si vous avez tenté l’expérience, dites-le nous… Reste que  cap au pire !  pourrait bien devenir l’une de mes expressions favorites – remplaçant le pédant et très usé  tomber de Charybde en Scylla  – quand  tout se barre en sucettes et qu’on accumule mauvais choix sur mauvais choix…

Le deuxième texte de Beckett, Premier amour (écrit quelque 45 ans avant l’autre),  je l’ai découvert avec une amie. Deux femmes d’âge respectable venues, en toute candeur, sur le seul titre et son interprète, entendre un « beau »texte, Une approche virginale ! riait ma commère après la pièce.  Deux femmes qui  s’attendaient à être émues, à tendrement vibrer, et qui ont été bousculées, basculées sans sommation dans un univers drôle et désespèrant, féroce et délirant.

Sur scène, Sami Frey se produit, sans accessoire hormis un banc et une besace sur l’épaule : Je n’ai rien.  Rien. Je me présente, avec Becket, nu. Et avec sa voix ! On la retrouve en frissonnant : l’acteur n’est plus cet homme, mystérieux, irrésistible, au charme étrange, mais la voix est la même : enveloppante, envoûtante, intelligible.

C’est l’histoire  terrible mais magnifique d’un homme d’une sincérité totale, en proie à la découverte du sentiment amoureux,  explique-t-il aux auditeurs de France Inter, lovés peut-être, comme je le suis, après un jour harassant,  au creux de leur lit avec Sami Frey – quelle chance j’ai ! C’est un personnage  magnifique d’une sincérité totale. L’acteur dit clairement  l’histoire de cet homme qui cherchait le rien, la supination cérébrale, l’assoupissement de l’idée du moi, une quête obstinée, entravée par la rencontre de l’amour qu’il n’aura de cesse de rejeter ; cet amour qui représente à ses yeux le malheur absolu mais  qu’il regrettera  jusqu’à la fin de ses jours. Le lendemain je prends une demi-heure pour lire le texte de Beckett (Les Editions de minuit, 5,50 euros) qui s’éclaire des mots de l’acteur. Quand on est amoureux, on ne s’appartient plus :  (…) c’est pénible de ne plus être soi-même, encore plus pénible que de l’être, quoi qu’on en dise. Car lorsqu’on est on sait ce qu’on a à faire, pour l’être moins, tandis que lorsqu’on ne l’est plus on est n’importe qui, plus moyen de s’estomper. L’homme lutte : (…) j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour. Constatant qu’il peut, paradoxalement, enfin cesser de penser à cette femme (jusqu’à une demi-heure par jour, songez donc !) quand il est avec elle (Je ne me sentais pas bien à côté d’elle, sauf que je me sentais libre de penser à autre chose), il finit par habiter dans son appartement  une chambre dont il ne sort jamais. Le monologue obsessionnel du personnage nous capte jusqu’à la sidération. On frémit plus d’une fois. Mais on rit aussi car la langue – l’emploi de lieux communs,  le mélange d’ un idiome  administratif et des dérapages grossiers – crée un effet décalé et une distance qui nous permettent de reprendre notre souffle…( Poadcaster l’émission est sans doute  encore possible – je viens d’expérimenter ce miracle binaire avec succès et je n’en reviens pas ! L’espace de 48 heures, je me suis sentie  maîtresse du temps… (Premier amour.  A L’Atelier jusqu’au 1er décembre).

Pour clore lestement, je chope au vol dans Passion classique (sur Radio Classique tous les soirs de 18 à 19 h, une jolie émission qui souffre d’avoir été amputée de trente minutes ) une citation de Beckett extraite du dictionnaire amoureux de l’humour ( Plon ?)  Mais que foutait Dieu avant la création ?

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