CHRONIQUE LIVRES

Emily. Il se trouve que je passe par l’Hôpital Cochin et croise sur mon chemin « une si vieille », comme disait Brel je crois, avec tous ses tuyaux sur un chariot. Je repense à l’interview de Philip Roth dans une  émission sur Arte le 18 octobre 2012 ( sans doute visible sur internet) et qui donnait envie de tout lire de lui  : « La vieillesse est un massacre … » glisse-t-il à un moment, sans autre commentaire.

Humeur  carrément opposée avec Emily de Stewart O’Nan (Editions de l’Olivier). Le papier du Monde, qui m’avait donné envie de lire ce roman, s’intitulait « Joies de vivre vieux » … Emily, 80 ans, on a l’impression de la connaitre, l’organisation méticuleuse de sa vie, de ses occupations, ses petits coups de blues, son énergie pour s’y remettre, sa joie au printemps  à travailler son jardin, ses relations avec ses enfants et petits enfants (la complexité de ce qui se passe dans toutes les familles est analysée avec une grande finesse) …  On aime son humour, son ton bourru pour parler à son chien adoré Rufus, on est touché par ses peurs, ses désirs, sa belle lucidité,  sa volonté de tout organiser, de supporter, sans les faire subir à personne, les désarrois de la vieillesse.  Mais, c’est vrai, il y a aussi des joies du vieil âge  : et d’abord une certaine liberté que symbolise la voiture neuve, une Subaru, intérieur en cuir noir, sièges chauffants, chaîne hi-fi. Un achat pas vraiment raisonnable… Comme ne l’est peut-être pas le superbe désir de changement de vie surgissant  quasiment à la fin du livre dans un très beau chapitre qui se passe au cimetière.

Mais. Mais voilà, aussi exaspérante et délicieuse, bref attachante, que soit l’héroïne, on n’est pas obligatoirement embarqué dans ce long récit – la précision scientifique avec laquelle est décrit chacune de ses occupations,  chacun de ses gestes, est à la fois fascinante et usante.  Peut-être l’âge du narrateur ( ?), encore loin  de ce temps normalement apaisé, en tout cas ralenti, explique qu’il se soit tellement plu à connaître de l’intérieur l’existence d’une  vielle dame, y découvrant des sensations, un territoire inconnus ? Mais on n’est pas obligé d’éprouver la même surprise que lui :  il suffit de regarder autour de soi pour voir vivre, avec un courage qui laisse souvent pantois, des dizaines d’Emily …

Réanimation. Le live de Cécile Guilbert (Grasset) traite, lui, de la maladie. Elle en parlait sur une radio avec une telle ferveur de ces jours de douleur qui lui avaient permis de dépasser,  d’atteindre..  on ne savait pas vraiment quoi mais on avait envie d’y aller voir . Oui, on avait hâte de savoir comment la belle plume de cette essayiste avait fait d’une telle épreuve – son compagnon Blaise atteint d’une « cellulite cervicale » et plongé douze jours dans le coma –  une œuvre  littéraire, selon le vieil adage :  transformer le plomb en or. Dès les premières pages, la définition de l’hôpital donnait le ton : «  (…) ce bloc de terreur impassible, mi- baleine, mi-requin (…) ce trou blanc aspirant les masses comme à l’abattoir, antichambre fatale de l’hécatombe où tout s’éteint dans le chiffrage statistique et l’anonymat.  On entrait sans barguigner dans la « réa » de Lariboisière qui allait devenir  pendant tous ces jours le centre du monde de la narratrice. Attentes sans fin, allers et retours multiples, coups de fil, mails, insomnies, cauchemars, images, questions, attente encore et toujours, le temps comme un goutte-à-goutte.

Des jours et des nuits d’angoisse  décrits au scalel et dans lesquels on se projette sans réserve. Avec, pourtant, un désir d’autre chose : une découverte, promise, nous avait-il semblé, par les propos de l’auteure à la radio. Page 64, la promesse est tenue : (…) je me souviens surtout d’une une  gifle  de liberté qui me frappe comme une balle, s’ouvre  comme un gouffre. L’étrange liberté de qui n’a plus personne ? On a hâte d’en savoir plus, on est, qu’on nous pardonne, émoustillé par ce culot ! Un peu plus loin, on retrouve brièvement cette excitante sensation :  une possibilité d’élargissement vers la fantaisie, le caprice, la lubie . Dans la suite du livre, on perd cette ouverture et on ne la retrouve que  dans les tout derniers chapitres quand l’auteure décide de « décoller » de  Blaise, de décoller tout court (il faut dire que les nouvelles du malade sont meilleures) : essayer une robe un peu folle, s’offrir une tarte au citron, aller à une soirée de fête, rêver à l’écriture de fictions, lire des contes…

On est donc un peu déçu donc par la « réanimation » de la narratrice à travers cette épreuve (peut-être qu’on a fantasmé cet aspect possible du livre ?) . Mais pour le reste, que de beaux moments d’écriture : la description à la fois minutieuse et onirique de « l’homme-machine » ce corps supplicié, harnaché de tuyaux et de sondes », l’épisode du crâne humain récupéré dans l’atelier de Blaise et installé à côté de la tête de Bouddha khmer, cadeau de son père qui l’a dénichée au marché russe de Phnom Penh … Enfin le plus émouvant : la relation de l’écrivaine à son homme, sa façon de le garder vivant, écoutant son dernier message sur le portable, respirant ses vêtements, se remémorant son corps souple qui surgit le matin de la salle de bains. Une écriture très travaillée tout au long des pages , parfois un  peu  trop,  au risque de  casser l’émotion. Et puis une fois, une seule, un cliché :  une « inquiétude palpable ». Bon, d’accord,  on mégote…

 

Une pensée sur “CHRONIQUE LIVRES”

  1. Madame,

    Je m’adresse à vous ici, car je n’ai pas trouvé de formulaire de contact.
    Je me permets de vous signaler la parution en ebook d’un essai sur le roi Sihanouk.
    Il est préfacé par John Gunther Dean, l’ambassadeur américain qui dut fuir les Khmers rouges en 1975 à bord du dernier hélicoptère US.
    http://www.amazon.com/Portrait-insolite-Sihanouk-Cambodge-ebook/dp/B009R14UG8/
    Si vous souhaitez le chroniquer, je me ferai un plaisir de vous le faire parvenir, si vous voulez bien me communiquer votre adresse email.

    Salutations distinguées.

    Tipram Poivre

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