Renoncements, petits pois et miroir

 

depuis le monastère de Saorge

J’achète en mai dernier à l’expo Matisse au Centre Pompidou un minuscule livre de Louis Gillet, L’allongé – Une visite à Henri Matisse (L’Echoppe), dont j’ignore tout mais qui était un ami du peintre. Matisse a 70 ans. Il a été très malade, il vient d’être opéré ; bref il considère que la vie désormais  c’est cadeau. Du rab. Il est à Nice, de sa  fenêtre, il voit le paysage sublime de La Baie des Anges. Il négocie avec la maladie (des crises hépatiques). Il sait que toute agitation se paie cher. « Il faut traiter avec le bourreau. Il n’ y a pas à faire le fier mais seulement à filer doux et à passer par où il veut. Il a commencé par garder la maison, puis la chambre, puis le lit. Depuis six mois il ne bouge plus » raconte l’ami. Lui qui sautait de Tahiti à New York , qui adorait l’auto, l’escapade … «  le voilà qui a pris son parti de rester dans ses draps ». Très bien. Oui. Mais l’admirable est qu’il s’y épanouit. « Il n’a jamais tant travaillé (…). Tous les matins il se jette sur sa toile avec la même allégresse, la même fringale de produire qu’à vingt ans. » Parfois Matisse s’accorde de descendre au jardin et là s’émerveille-t-il : «  Tout est neuf, tout est frais comme si le monde venait de naître. Une fleur, une feuille, un caillou, tout brille, tout chatoie, tout est lustré, verni ; vous ne pouvez vous imaginer comme c’est beau (…) Je me dis que pour bien jouir il serait sage de se priver. Il est bon de commencer par le renoncement, de s’imposer de temps en temps une cure d’abstention. Turner vivait dans une cave. Tous les huit jours, il faisait ouvrir brusquement les volets, et alors quelles incandescences. Quel éblouissement, quelle joaillerie ! »

En résidence d’écriture à Saorge, dans un monastère niché dans le parc du Mercantour, autre endroit sublime, empêchée de fouler la merveilleuse montagne par une entorse survenue peu avant au détour d’ un escalier du métro parisien, je me disais que j’avais encore du boulot pour atteindre à la sérénité du peintre…

Et pourtant de quoi me plaindre ? J’épluchais les petits pois du jardin monacal (j’avais oublié comme il y fallait de la patience), j’écrivais, je lisais. En alternance : un énorme, magnifique et bouleversant roman  Une femme attendant l’annonce  de David Grossman, (Le Seuil) et Reflets dans un œil d’homme (Actes Sud),  un essai de Nancy Huston, écrivain  qui ne me déçoit jamais.

Pas facile du tout de synthétiser son essai. « Foutraque « ! disait Olivia de Lamberterie (Elle) au Masque et la Plume. Ce n’est pas tout à fait faux mais c’est la rançon d’un essai très habité. La thèse centrale pour faire simple : il est dangereux de nier la différence des sexes. Enfin une femme, évidemment et viscéralement féministe – quoiqu’en pense la critique de Elle qui  s’est beaucoup énervée sur ce livre –  le  disait . Venant me conforter et en un sens me déculpabiliser : les histoires de garçons adorant  les poupées et de petites filles fascinées par les chariots élévateurs m’ont toujours laissée rêveuse. Partant de ce constat – il y a entre l’homme et la femme  d’objectives différences -Nancy Huston montre, démontre les tensions créées par son déni.

« La théorie du genre sous sa forme extrême, celle qui considère l’identité biologique comme quantité négligeable, est désormais idéologie officielle en France » écrit-elle. Une idéologie de gauche , les seuls à la dénoncer étant l’UMP et les catho… A partir de là, elle tisse un essai très novateur,  très personnel aussi, loin de toute langue de bois cela va de soi et même souvent provocant. Au centre de son propos le rapport de la femme à son image. « «  Tout commence selon  l’auteure – et qui pourra sérieusement le contester – au stade dit du dédoublement où la petite fille(qui comme le petit garçon a franchi depuis quelques années l’étape du miroir) cesse de coïncider avec son corps, de courir, de rire, de faire des grimaces sans se préoccuper de savoir quelle image les autres ont d’elle. Les autres ? Les hommes. Tandis que ces derniers deviennent regardeurs, elles deviennent regardées…

 Avec l’obligation d’égalité, il nous faut donc à la fois être belles en toutes circonstances (y compris dans la maternité qui n’est plus qu’un épisode qy’il fautvite dépassé ) et égales. Ce qui est épuisant convenons-en ! Pornographie, prostitution, maternité donc sont passées à ce crible-là. Ce qui donne des pages dérangeantes bien sûr : elles ont beaucoup dérangé la rédactrice de Elle. Mais ont convaincu Jean-Claude Raspiengeas ( La Croix)  En substance, disait-il, Nancy Huston met les pieds dans le plat,  cerne nos contradictions : plus les femmes sont sujets plus elles deviennent des objets. Et elle nous contraint à réfléchir sur notre relation à notre image . Chaque femme pourrait écrire l’histoire de son rapport à la beauté, analyser la place qu’a occupé dans sa vie son apparence physique estime Nancy Huston. Depuis les déguisements de princesse de l’enfance jusqu’à la lutte anti-rides, le fait est. Dans le monastère, où je tentais sans grand succès le détachement, j’ai parlé de ce livre à une écrivaine et une traductrice qui ne vivaient pas du tout leur relation à leur image comme une servitude. Moi si ! Ma mère voyez-vous mettait la coquetterie au rang des vertus cardinales….Et je remercie Nancy d’avoir nourri ma prise de conscience  même si celle-ci ne date pas d’hier. Oui oui il y a une vie après la ménopause, chère Olivia de Elle qui s’offusquait qu’on puisse imaginer le contraire,  mais elle est sans doute plus facile si cet esclavage à l’image est joyeusement (on peut rêver !) dépassé.