Le temps de lire …

C’est le livre d’un honnête homme au meilleur sens du terme . Qui cultive deux vertus majeures   : l’admiration et l’enthousiasme. Il s’appelle Marc Wiltz et il a deux passions : les  voyages et les livres. Il les a réunies lorsqu’il a créé sa maison d’édition Magellan. Aujourd’hui il les exalte dans son anthologie Le tour du monde en 80 livres.

Une jolie idée qui aurait pu s’essouffler ou tourner à l’exercice. Mais non. On se balade avec bonheur sur ces chemins littéraires. Chacun aura son itinéraire. Choix par thème – Nancy Huston côtoie par exemple Cervantès et la Bible sous l’intitulé Mythologies – ou butinage au seul nom des auteurs – ceux qu’on aime, ceux qu’on a mis au purgatoire, ceux qu’on voudrait  (enfin)  lire. Ainsi pour moi de Bruce Chatwin : depuis le temps que je veux entendre Le chant des pistes, je vais mettre fin à ma procrastination (une amie me remet en mémoire ce mot aux consonances peu ragoûtantes ! qui signifie tendance à tout remettre  à demain) et l’acheter derechef. Ainsi de Un train de nuit pour Lisbonne, de Pascal Mercier, que j’ai depuis longtemps très envie de prendre . Ce sera fait juré mais c’est en avion que je rentrerai dans « ce livre de la transformation intime… » Sous la même tête de chapitre, Ruptures de ban,  figure Henry Miller. Marc Wiltz raconte ce que fut pour lui, à 18 ans, cet écrivain  iconoclaste et joyeux. J’ai adoré moi aussi au même âge son écriture torrentielle mais je ne me risquerai pas à réveiller ces émois  : je ne le relirai pas. Je suis également en terrain connu et aimé avec Nicolas Bouvier, Stefan Zweig pour Amok, Alexandra David-Neel, Jacques Lacarrière ,  Kérouac… Ou Papillon : je pensais être la seule à avoir été emportée, toujours dans mes jeunes années, par la saga du bagnard Henri Charrière qui niait être coupable du meurtre dont on l’accusait et avait fait la belle. Nous avons été plus d’un million, rien qu’ en France, à tailler la route avec lui ! Par contre je devrais bien découvrir La croisière du Snark de Jack London ou Le rivage des Syrtes de Julien Gracq – le premier livre,  j’en ignorais l’existence, le second auteur fait partie de mes lacunes notoires. Mes résistances, qui durent  depuis des lustres, ont été balayées par le texte qui  présente le livre.  « L’attente, ici, magnifique, est la marche lente vers l’événement, celui que l’on porte en soi, celui où tout bascule quand on décide ! »  Sur ce sujet, l’attente, notre éditeur fait preuve d’une belle sensibilité. En voyage, dit-il en substance, c’est ce qu’on n’attend pas qui nous est donné avec le  plus de munificence : « l’ extravagant » spectacle des feux d’artifice sur la baie de Naples, un « tapis de lucioles » au bord du Gange, une « pluie d’étoiles filantes » sur la plage de Trégastel … Je ne les ai jamais revus, ajoute-t-il, mais «  ils sont le ciment de mes attentes »

Grand voyageur donc mais pas jusqu’à aller vivre ailleurs pour de bon, et il le regrette. «  Un jour peut-être je ferai mes courses au marché de Phnom Penh sans penser à rien d’autre qu’au repas à venir … » Phnom Penh oui car Marc Wiltz est un amoureux du Cambodge : il rend hommage dans le  chapitre Le fracas des conflits au  livre de François Ponchaud,  Cambodge année zéro, qui apprit à l’occident ce qu’était le régime khmer rouge. Hommage aussi à Bernard Giraudeau qui a consacré dans Cher amour  des pages au pays de l’eau et de la terre. L’acteur tournait un téléfilm là-bas et parallèlement se coltinait le texte de Richard III. C’est alors qu’il réalise, raconte Marc Wiltz, que  Richard III et Pol Pot sont « deux frères, deux cousins en horreur (…)  Quel saisissement et quelle explication limpide par le théâtre (…)  du drame des khmers rouges. »  J’ignorais cela et je vais aussi me procurer ces  pages d’un écorché vif (à la scène et dans ses livres)  qui avait pourtant  – on se souvient de sa lutte contre le cancer –  un formidable goût de vivre.

Le dernier auteur recensé est Malraux. C’est sans doute la lecture de La voie royale, toujours  à 18 ans  qui a déclenché chez l’éditeur une telle empathie avec le pays khmer. Il attendra plusieurs voyages  pour découvrir les temples d’Angkor avec sa femme et ses enfants, un moment plein de grâce qui le fait déborder de gratitude et nous touche. Et du coup on lui pardonne (presque) son indulgence pour le futur ministre de la Culture qui, jeune homme, ( j’ai envie de dire » jeune con ») chourava une apsara au temple rose de Banteay Srei,  « pour étancher sa soif et toucher à son propre mystère ». Ouais.

Pas très grave … Simple avatar de cet enthousiasme si rare et si précieux dont je parlais au début qui nous exhorte à sortir de chez nous, à voir le monde, à s’y risquer. Ce n’est pas « Indignons nous ! » mais « Déchainons-nous ».   « Cessons de consommer et avançons sur nos chemins (…) la qualité de la vie est exactement ailleurs que là où sont les honneurs et le contentement de soi ; elle est sur le chemin qu’on n’a pas encore pris, celui qui nous donnera peut-être quelques sueurs froides mais qui saura aussi nous faire fredonner les bribes du refrain d’une chanson nouvelle … »

Ah ! encore un mot sur l’obsession du temps que l’auteur reconnait avoir, son livre  constituant comme un repère pour «  témoigner en mots que la vie que j’ai menée ne me laissera pas de regrets. »  Je l’avais aussi dès l’adolescence cette conscience de la fuite du temps – mais qui ne l’a pas ? – et mon mémoire en lettres s’intitulait sans complexe «  Le temps et l’espace chez Aldous Huxley ».  Voilà qui me rappelle un de ses livres tout à fait méconnu, Ile,  qui  aurait pu figurer dans cette anthologie aux côtés de Georges Orwell et de Michel Houelbecq. Je m’étais promise de repartir un jour sur cette ile-là, qui traitait de la mort avec l’idéalisme et l’inventivité typiques de l’auteur du Meilleur des mondes, quand les « chevaux du temps » se presseraient à ma porte (merci Supervielle).  Il est temps ! Derechef…

Le tour du monde en 80 livres. Marc Wiltz. Magellan

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