La lumière des yeux noirs

Je suis fan de Sollers. Cela a toujours été le cas et l’interview que j’avais faite de lui avait conforté ce sentiment. Je l’avais intitulée « Philippe Sollers l’énergie solaire ». C’est toujours ce que je ressens quand j’ouvre un de ces livres ou l’écoute, à la radio ou sur un plateau. C’est un excellent écrivain surtout quand il parle d’amour et d’art. Et ça tombe bien : il ne parle que de ça. Dans L’Eclaircie son dernier « roman » comme dans ses autres livres. J’ai donc, dès les premières pages, retrouvé avec plaisir le Sollers amoureux de la vie, fou de peinture, pourfendeur de ce qui casse les êtres, les empêche d’accéder à la Poésie : «Je vois vivre mes contemporains (…) : ils sont tassés, résignés, sous contrôle. La Société les a eus (… ) »  D’ une interview sur les ondes, j’ai noté : « C’est une critique très sévère de notre société : tout s’achète, se vend, s’effondre. Mon roman parle de tout ça de la main-mise  sociale sur les vies ». 

Que raconte précisément L’Eclaircie ? Pas grand-chose, pas d’intrigue, mais cela n’a  aucune importance. Digressions, incises, échappées belles, il fait ça comme personne Sollers. » Et c’est avec bonheur qu’on entre avec en conversation avec lui  en lisant quelques pages avant d’éteindre la lumière… Dans la même interview il disait : « C’est un roman qui comporte des pensées. C’est pas interdit ! »Bref, le roman (enfin si on veut : le narrateur ressemble furieusement à l’auteur) est celui d’un homme qui retrouve une fois par semaine rue du Bac une divine Lucie. Ils se « désennuient » ensemble, ce qui pour l’écrivain n’est pas du tout anodin mais signifie sortir du bavardage, du bruit, de la réitération publicitaire. La relation avec Lucie est passionnée et tranquille, confortable et poétique. Le rêve.  Deuxième thème : la peinture donc. Essentiellement Manet et Picasso. Deux artistes qui se sont énormément amusés dit Sollers. Comme lui sans doute.  Mais avant Picasso:  Manet Manet Manet. Normalement à la fin du livre on devrait foncer à Orsay voir ses toiles. Ce que font un soir les deux amoureux qui obtiennent d’être seuls au musée. « (…) je suis frappé par les larges dimensions de L’Olympia et du Déjeuner sur l’herbe. La mémoire rapetisse tout, tandis que la présence des visiteurs étouffe les toiles. Lucie est aussi émue que moi (…) J’embrasse longuement Lucie devant l’Olympia. La toile frémit, répond, s’intensifie, sa fraîcheur augmente (…)  …. Troisième thème, en sourdine mais majeur, la sœur du narrateur, Anne. Elle a les mêmes yeux que Lucie qui a les mêmes yeux que  Berthe Morisot au bouquet de violettes peinte par Manet : trois regards de jais, des yeux avec beaucoup de nuit, qui « sauvent de l’avalanche du rien. » Sur sa sœur, Sollers, enfin le narrateur, est pudique, tendre, vibrant. On aime quand il écrit «  Sois bénie petite chérie difficile. »

Le reste du livre on retrouve les coups de colère de l’écrivain à propos de l’art contemporain « cette plaie de laideur grouillante adaptée à la publicité permanente. » Ou «  La grande poubelle qui s’exhibe à La Dogana de Venise ? Là, plus rien à dire, bonsoir et bateau ».  A propos du cinéma : « le rouleau compresseur du cinéma avec la naissance d’une fausse humanité où la fausse femme a tendance à prédominer » Et de la  photo : « Peinture ou photo, il faut choisir. Le Spectacle veut la photo, il faut donc tenter, par tous les moyens, de rendre la peinture impossible. La photo vise la mort . La peinture sonde le vif. »

Mais si on aime Philippe Sollers, c’est d’abord pour ses fulgurances d’écriture. Ce ballet des mouettes vers 20 heures par exemple :  « Elles planent, se renversent, s’offrent, montrent le bout noir de leurs ailes, se taisent très fort, se frôlent, se dispersent, disparaissent, resurgissent et, de temps en temps, bec ouvert, crient ou ricanent  (…) A cette heure elles ne chassent plus le poisson, ne piquent pas vers l’eau, se contentent de voler pour voler mais pas n’importe où, ici, rite et prière  (…) ».

L’Eclaircie, Philippe Sollers, Gallimard

2 réponses sur “La lumière des yeux noirs”

  1. Dane, tu me donnes une furieuse envie de filer à la porte de ma très belle librairie Delamain qui affronte le face à face quotidien avec la Comédie française. J’y cours, j’y vole. Ton Sollers vu par Dane est trop tentant!

  2. Sollers, voilà c’est fait je le découvre aujourd’hui par quelques phrases seulement de ‘l’étoile des amants’, le beau titre déjà…! J’aime découvrir un livre en ouvrant ça et là pour en sentir la pensée, l’atmosphère, les mouvements…oui en effet il semble voler Sollers, libre de l’esprit, à l’instant des infinis, la vie…!

    Merci pour cette rencontre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *