Dire l'indicible

 « J’ai choisi le cinéma qui me donne le monde et la beauté, les mots aussi : je crois qu’il me tient les poings dans les poches.  » Cette phrase arrive très vite dans le livre de Rithy Panh L’élimination. Nous qui entrons dans ces pages terribles et magnifiques, nous n’aurons pas beaucoup d’autres répits. Le réalisateur, accompagné par le romancier Christophe Bataille, raconte, avec  une  douleur, une angoisse  qui courrent entre les phrases, l’histoire qu’il gardait secrète malgré ses heures de travail et de tournage sur le génocide khmer rouge (dont « S21, la machine de mort khmère rouge »). Son histoire, celle de ce jeune garçon de 13 ans qui passa quatre ans en enfer, de la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975 à leur chute en 1979. Ce livre, dit-il dans une interview au Monde, c’est le film («Duch, le maître des forges de l’enfer) qui l’a rendu inévitable, vital. « La rencontre avec Duch a été tellement intense qu’elle m’a fait vaciller. Il fallait passer par les mots pour dire des choses qu’on ne peut pas dire dans un film. »

Tout est donc dit ici même l’indicible. La perte de ses parents est le prélude à une descente aux enfers – qu’il n’est pas question de résumer, il faut lire dans le détail –  dont on se demande comment le jeune garçon a pu sortir vivant. Il livre une clé au détour d’une phrase : dans les pires moments il sait qu’il y a en lui un «  petit noyau de vie coriace, intraitable. » Mystère de la résistance, de la survie. Sans doute le souvenir, le legs du père et de la mère y sont pour quelque chose. A son père, haut-fonctionnaire, l’enfant porte une immense admiration  qui irrigue l’écriture de l’adulte. « L’enseignement était son combat » …  écrit Rithy Panh. Très vite, il n’a plus le droit de porter de lunettes. » Très vite l’éducation est balayée.  Alors ce monde n’a plus été le sien. » Il s’en retirera, refusant de se nourrir avec des aliments qui ne ressemblent pas « à de la nourriture pour êtres humains.» Pour sa mère, le réalisateur éprouve une tendresse telle qu’elle  déborde des (et les)  mots et repousse  le règne de la terreur. « Je lui dois la vie » écrit Rithy Panh. Elle le sauvera en effet plus d’une fois. Elle lui a légué son habileté, sa rouerie, sa vitalité. A un moment inouï, au sens littéral, elle refuse d’assister à l’enterrement de son mari qui n’est pas digne de lui et cette nuit-là  elle conte à son fils les funérailles telles qu’elles auraient dû être.  Un jour elle a cette injonction que l’adolescent n’oubliera jamais et qui l’arrachera  à la mort : «Tu dois marcher Rithy quoiqu’il arrive tu dois marcher ». Ce sont les dernières paroles qu’il entendra d’elle.

Au-delà de la mémoire, de l’hallucinante narration, sans commentaire, dans la seule violence des faits bruts, ce livre est tendu par la volonté de démonter le processus de l’élimination. Celui qui a fait resurgir les gestes des bourreaux dans S21 est obsédé par cette quête.  Il y a la perte d’identité. Rithy perd son nom . Il devient « camarade chauve », «  camarade tracteur » « enfant-médecin »…  « Je ne portais plus le nom de mon père. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi j’étais vivant, car je n’étais plus rien ». Il y a  la faim. Avec la terreur, elle est facteur essentiel de la déshumanisation. (Je me souviens de Marie dans mon livre qui me disait, parlant de la faim permanente, envahissante : « On était comme des animaux tu sais ! »).   Le jeune garçon enfouit des escargots au fond de sa poche dans l’espoir qu’un cuisinier les glissera dans les braises, et ne peut penser qu’à cela : « Je tiens cette pauvre chair qui me tient. » Il y a la langue des Khmers rouges, « la langue de tuerie », expression employée par Duch. Etre un « enfant-ennemi » revient à être fracassé contre un arbre. Le mot kamtech forgé par le régime signifie précisément selon Duch: « réduire en poussière ».  Effacer, éliminer, on y est.

 Il y a aussi la volonté  d’amener Duch  à dire la vérité. L’intervieweur s’épuise à cette entreprise. L’ancien directeur de S21 louvoie, cède, se reprend, joue au chat et à la souris. Le réalisateur se retrouve à un moment en danger. «  Parfois je sens la main de cet homme qui cherche ma gorge à travers l’espace et le temps ». Et puis il y a le rire de l’ancien bourreau qui déchire le récit. Le narrateur cherche le pourquoi de ce rire. Pour cacher la colère, la gêne, façon khmère. Oui, mais également cette hypothèse : « Il rit aussi pour me faire rire. Pour partager. Pour que je le comprenne. Il rit pour que je sois lui. Que je sois à mon tour un bourreau peut-être. »

 Nous, lecteurs, sommes tétanisés par le personnage de Duch, sans doute  plus encore que dans le film.  Il y a des précisions qui  laissent sans croyance aucune en une quelconque humanité que Rithy Panh s’obstine  à chercher. Un exemple  «  Je pense à ce pauvre prisonnier, écrit l’auteur, une nuit de torture, dont on couvrit le visage de ciment parce qu’il refusait d’avouer. Duch fut très mécontent : ce n’était pas une torture codifiée. »  Mais, plus que tout peut-être, ce qui nous ébranle, c’est le déni. A l’en croire, Duch n’a rien vu, il ordonnait les tortures  et il ne voyait rien. « Vous avez remarqué ma démarche monsieur Rithy… Vous savez que je marche la tête baissée. » «  C’est ainsi poursuit Rithy Panh qu’il ne voit pas les ongles arrachés, les fers dans le sol,  le sang sur le carrelage. » A mettre en balance avec son annotation dans le registre de S21 en face du nom de très jeunes enfants : « Réduis-les en poussière ».

Troisième composante du livre : Rithy Panh affirme ses positions, prend parti. Ainsi à propos de  l’expression » autogénocide » qui laisserait entendre que cette nation étaient folle. Non insiste-t-il (je l’ai vu vraiment s’énerver en public)  « nul ne peut considérer ces crimes comme un particularisme géographique ou comme une bizarrerie de l’histoire ». Au contraire  « c’est le XXème siècle qui s’accomplit en ce lieu, c’est même tout le XXème siècle » Il règle aussi son compte à Jacques Vergès  qui dans le film de  Barbet Schroeder « L’avocat de la terreur » affirme « sans ciller qu’il n’y a pas eu au Kampuchea démocratique de crime voulu, pas de génocide ; pas de crime organisé, pas de famine organisé ; et de surcroit, pas autant de morts qu’on le prétend. A-t-il eu accès, s’interroge le réalisateur, à des informations  particulières par son ami de jeunesse Khieu Samphan, aujourd’hui en procès à Phnom Penh, et dont il est l’avocat » ? Rithy Panh  fait également un sort à la notion de pureté. Evoquant le révolution française, la terreur et la phrase de Saint-Just lors du procès du roi.  « Louis doit être détruit, et non jugé. » il affirme : « Le ressort de la « démocratie pure »  ce n’est ni l’honneur, ni la vertu, ni la pureté : c’est la destruction. Aussi la démocratie pure n’existe-t-elle pas : elle est l’absence d’homme. » A propos du procès, à contre-courant d’une opinion finalement assez généralisée selon laquelle les Cambodgiens n’en auraient pas besoin, qu’ils se seraient débrouillés à leur façon avec le passé, il  refuse une « réconciliation » qui n’en est pas une: les bourreaux dirigeant leurs boeufs, éduquant leurs enfants. Il n’accepte pas l’oubli ; Il faut, dit-il que « l’événement se clarifie. Qu’il entre pleinement dans l’histoire des hommes. » « Le travail de recherche lutte contre l’élimination. «  Il nous rend l’humanité, l’intelligence, l’histoire. Parfois la noblesse. Il nous fait vivants. » 

A Rithy Panh on ne la fait pas. De Khieu Samphan qui parvient parfois à déstabiliser ses interlocuteurs, se présentant en  grand-père d’une telle  placidité, éleveur de poules, bon voisin, à propos donc de celui qui fut Président du Kampuchea démocratique, il écrit : «  Je pense à Khieu Samphan, secrétaire général du bureau 870, qui prétend découvrir le génocide grâce à mon film S21 et affirme qu’il ne savait pas. » Et de le citer « Sans minimiser les crimes des Khmers rouges, il faut saisir le problème dans toute sa complexité. Il est nécessaire de comprendre pour libérer la jeune génération des stéréotypes contradictoires auxquels nous sommes habitués. » Il n’y a rien à ajouter ! D’ailleurs le narrateur n’ajoute rien. Il enchaîne sur une citation de Nuon Chea lui aussi en attente de procès « qui ose » dire : « Je ne sais pas où est Tuol Sleng (S21)Je n’ai jamais reçu de confession. Et puis c’est quoi Tuol Sleng ? Je ne sais pas. (…) » 

Avec le même calme le réalisateur raconte sa lettre  écrite au secrétaire général de l’ONU, Kurt Waldheim,  à son arrivée en France. Restée sans réponse – aujourd’hui encore il ne pardonne pas ce silence. Il ne ménage pas  plus Alain Badiou et Noam Chomsky qui, respectivement  en 1979 et 1980,  témoignent pour le moins d’un aveuglement idéologique sur le régime khmer rouge. Ils ne furent pas les seuls c’est vrai.

 Tous ces fragments liés par une nécessité brûlante forment un livre exceptionnel et bouleversant  tant sur le plan documentaire que littéraire. Ecoutez.  « La nuit je ne dors pas. Je m’éveille en sursaut . Alors je lis. Je fume à la fenêtre. (…) J’effleure la photos de mon père, sa chemise, ses boutons de manchette. Sa joue parcheminée J’essaie d’esquiver la douleur. Des visages me reviennent. Bophana. Ma mère. Ou des visages sans nom, photographiés pour les registres.  Je ne veux pas tomber. Alors j’attends que le jour vienne et je surveille ma montre. Enfin, ça y est, presque, matin de Paris ou de Phnom Penh, les vivants s’apostrophent, enfourchent leurs vélos, trainent leurs cartables en riant, se font des signes, certains se saluent, la ville se gorge de bitume et de pain tiède, de parfums, de fleurs, de gaz d’échappement : je peux dormir enfin. »

L’élimination. Rithy Panh, avec Christophe Bataille. Grasset.

 

 Edgar Morin et Emmanuel Todd  parmi une foule d’invités mais on –je-  ne voit qu’eux sur le plateau de Ce soir ou jamais mardi 14 février. Ces deux-là me font fondre (allez ! je garde l’allitération). Ils s’entendent comme larrons en foire pour nous raconter des horreurs, nous brosser un avenir catastrophe… Sauf si (pour être honnête je ne sais plus très bien sauf si quoi…). Ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau avec quarante ans d’écart peut-être plus, Edgar Morin a 90 ans. On les écoute et on (je) ne peut pas vraiment être accablé. Leurs yeux sont tellement rieurs : deux sales gamins qui racontent, avec quel talent, de mauvaises blagues. Mais y a rien à faire,  ils aiment tellement la vie, ça crève l’écran. Et, vous l’aurez noté avec moi,  ces temps-ci c’est rare. Comment ça pontifie sur nos chaînes, comment on s’ennuie… A la radio en revanche l’auditeur sachant auditer continue à s’amuser. L’autre matin délicieuse était la chronique de François Morel se gaussant des conseils que la république nous donne pour ne pas attraper froid. En résumé : il faut se couvrir ! Ne rentre pas trop tard Surtout ne prends pas froid, pour ces mots-là on n’a besoin de personne ! s’étonne le chroniqueur.  Enfin, ça fait travailler les cocos créatifs.

 

 

 

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