Fondue…

 Edgar Morin et Emmanuel Todd  parmi une foule d’invités mais on -je- ne voit qu’eux sur le plateau de Ce soir ou jamais mardi 14 février. Ces deux-là me font fondre (allez ! je garde l’allitération). Ils s’entendent comme larrons en foire pour nous raconter des horreurs, nous brosser un avenir catastrophe… Sauf si (pour être honnête je ne sais plus très bien sauf si quoi…). Ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau avec quarante ans d’écart peut-être plus, Edgar Morin a 90 ans. On les écoute et on (je) ne peut pas vraiment être accablé. Leurs yeux sont tellement rieurs : deux sales gamins irrésistiblesqui racontent de mauvaises blagues. Mais y a rien à faire,  ils aiment tellement la vie, ça crève l’écran. Et, vous l’aurez noté avec moi,  ces temps-ci c’est rare. Comment ça pontifie sur nos chaînes, comment on s’ennuie… A la radio en revanche l’auditeur sachant auditer continue à s’amuser. L’autre matin délicieuse était la chronique de François Morel se gaussant des conseils que la république nous donne pour ne pas attraper froid. En résumé : il faut se couvrir ! Ne rentre pas trop tard Surtout ne prends pas froid, pour ces mots-là avant on n’avait besoin de personne ! s’étonne le chroniqueur.  Enfin, c’est pas grave, ça fait travailler les cocos créatifs.

Dire l'indicible

 « J’ai choisi le cinéma qui me donne le monde et la beauté, les mots aussi : je crois qu’il me tient les poings dans les poches.  » Cette phrase arrive très vite dans le livre de Rithy Panh L’élimination. Nous qui entrons dans ces pages terribles et magnifiques, nous n’aurons pas beaucoup d’autres répits. Le réalisateur, accompagné par le romancier Christophe Bataille, raconte, avec  une  douleur, une angoisse  qui courrent entre les phrases, l’histoire qu’il gardait secrète malgré ses heures de travail et de tournage sur le génocide khmer rouge (dont « S21, la machine de mort khmère rouge »). Son histoire, celle de ce jeune garçon de 13 ans qui passa quatre ans en enfer, de la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975 à leur chute en 1979. Ce livre, dit-il dans une interview au Monde, c’est le film («Duch, le maître des forges de l’enfer) qui l’a rendu inévitable, vital. « La rencontre avec Duch a été tellement intense qu’elle m’a fait vaciller. Il fallait passer par les mots pour dire des choses qu’on ne peut pas dire dans un film. »

Tout est donc dit ici même l’indicible. La perte de ses parents est le prélude à une descente aux enfers – qu’il n’est pas question de résumer, il faut lire dans le détail –  dont on se demande comment le jeune garçon a pu sortir vivant. Il livre une clé au détour d’une phrase : dans les pires moments il sait qu’il y a en lui un «  petit noyau de vie coriace, intraitable. » Mystère de la résistance, de la survie. Sans doute le souvenir, le legs du père et de la mère y sont pour quelque chose. A son père, haut-fonctionnaire, l’enfant porte une immense admiration  qui irrigue l’écriture de l’adulte. « L’enseignement était son combat » …  écrit Rithy Panh. Très vite, il n’a plus le droit de porter de lunettes. » Très vite l’éducation est balayée.  Alors ce monde n’a plus été le sien. » Il s’en retirera, refusant de se nourrir avec des aliments qui ne ressemblent pas « à de la nourriture pour êtres humains.» Pour sa mère, le réalisateur éprouve une tendresse telle qu’elle  déborde des (et les)  mots et repousse  le règne de la terreur. « Je lui dois la vie » écrit Rithy Panh. Elle le sauvera en effet plus d’une fois. Elle lui a légué son habileté, sa rouerie, sa vitalité. A un moment inouï, au sens littéral, elle refuse d’assister à l’enterrement de son mari qui n’est pas digne de lui et cette nuit-là  elle conte à son fils les funérailles telles qu’elles auraient dû être.  Un jour elle a cette injonction que l’adolescent n’oubliera jamais et qui l’arrachera  à la mort : «Tu dois marcher Rithy quoiqu’il arrive tu dois marcher ». Ce sont les dernières paroles qu’il entendra d’elle.

Au-delà de la mémoire, de l’hallucinante narration, sans commentaire, dans la seule violence des faits bruts, ce livre est tendu par la volonté de démonter le processus de l’élimination. Celui qui a fait resurgir les gestes des bourreaux dans S21 est obsédé par cette quête.  Il y a la perte d’identité. Rithy perd son nom . Il devient « camarade chauve », «  camarade tracteur » « enfant-médecin »…  « Je ne portais plus le nom de mon père. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi j’étais vivant, car je n’étais plus rien ». Il y a  la faim. Avec la terreur, elle est facteur essentiel de la déshumanisation. (Je me souviens de Marie dans mon livre qui me disait, parlant de la faim permanente, envahissante : « On était comme des animaux tu sais ! »).   Le jeune garçon enfouit des escargots au fond de sa poche dans l’espoir qu’un cuisinier les glissera dans les braises, et ne peut penser qu’à cela : « Je tiens cette pauvre chair qui me tient. » Il y a la langue des Khmers rouges, « la langue de tuerie », expression employée par Duch. Etre un « enfant-ennemi » revient à être fracassé contre un arbre. Le mot kamtech forgé par le régime signifie précisément selon Duch: « réduire en poussière ».  Effacer, éliminer, on y est.

 Il y a aussi la volonté  d’amener Duch  à dire la vérité. L’intervieweur s’épuise à cette entreprise. L’ancien directeur de S21 louvoie, cède, se reprend, joue au chat et à la souris. Le réalisateur se retrouve à un moment en danger. «  Parfois je sens la main de cet homme qui cherche ma gorge à travers l’espace et le temps ». Et puis il y a le rire de l’ancien bourreau qui déchire le récit. Le narrateur cherche le pourquoi de ce rire. Pour cacher la colère, la gêne, façon khmère. Oui, mais également cette hypothèse : « Il rit aussi pour me faire rire. Pour partager. Pour que je le comprenne. Il rit pour que je sois lui. Que je sois à mon tour un bourreau peut-être. »

 Nous, lecteurs, sommes tétanisés par le personnage de Duch, sans doute  plus encore que dans le film.  Il y a des précisions qui  laissent sans croyance aucune en une quelconque humanité que Rithy Panh s’obstine  à chercher. Un exemple  «  Je pense à ce pauvre prisonnier, écrit l’auteur, une nuit de torture, dont on couvrit le visage de ciment parce qu’il refusait d’avouer. Duch fut très mécontent : ce n’était pas une torture codifiée. »  Mais, plus que tout peut-être, ce qui nous ébranle, c’est le déni. A l’en croire, Duch n’a rien vu, il ordonnait les tortures  et il ne voyait rien. « Vous avez remarqué ma démarche monsieur Rithy… Vous savez que je marche la tête baissée. » «  C’est ainsi poursuit Rithy Panh qu’il ne voit pas les ongles arrachés, les fers dans le sol,  le sang sur le carrelage. » A mettre en balance avec son annotation dans le registre de S21 en face du nom de très jeunes enfants : « Réduis-les en poussière ».

Troisième composante du livre : Rithy Panh affirme ses positions, prend parti. Ainsi à propos de  l’expression » autogénocide » qui laisserait entendre que cette nation étaient folle. Non insiste-t-il (je l’ai vu vraiment s’énerver en public)  « nul ne peut considérer ces crimes comme un particularisme géographique ou comme une bizarrerie de l’histoire ». Au contraire  « c’est le XXème siècle qui s’accomplit en ce lieu, c’est même tout le XXème siècle » Il règle aussi son compte à Jacques Vergès  qui dans le film de  Barbet Schroeder « L’avocat de la terreur » affirme « sans ciller qu’il n’y a pas eu au Kampuchea démocratique de crime voulu, pas de génocide ; pas de crime organisé, pas de famine organisé ; et de surcroit, pas autant de morts qu’on le prétend. A-t-il eu accès, s’interroge le réalisateur, à des informations  particulières par son ami de jeunesse Khieu Samphan, aujourd’hui en procès à Phnom Penh, et dont il est l’avocat » ? Rithy Panh  fait également un sort à la notion de pureté. Evoquant le révolution française, la terreur et la phrase de Saint-Just lors du procès du roi.  « Louis doit être détruit, et non jugé. » il affirme : « Le ressort de la « démocratie pure »  ce n’est ni l’honneur, ni la vertu, ni la pureté : c’est la destruction. Aussi la démocratie pure n’existe-t-elle pas : elle est l’absence d’homme. » A propos du procès, à contre-courant d’une opinion finalement assez généralisée selon laquelle les Cambodgiens n’en auraient pas besoin, qu’ils se seraient débrouillés à leur façon avec le passé, il  refuse une « réconciliation » qui n’en est pas une: les bourreaux dirigeant leurs boeufs, éduquant leurs enfants. Il n’accepte pas l’oubli ; Il faut, dit-il que « l’événement se clarifie. Qu’il entre pleinement dans l’histoire des hommes. » « Le travail de recherche lutte contre l’élimination. «  Il nous rend l’humanité, l’intelligence, l’histoire. Parfois la noblesse. Il nous fait vivants. » 

A Rithy Panh on ne la fait pas. De Khieu Samphan qui parvient parfois à déstabiliser ses interlocuteurs, se présentant en  grand-père d’une telle  placidité, éleveur de poules, bon voisin, à propos donc de celui qui fut Président du Kampuchea démocratique, il écrit : «  Je pense à Khieu Samphan, secrétaire général du bureau 870, qui prétend découvrir le génocide grâce à mon film S21 et affirme qu’il ne savait pas. » Et de le citer « Sans minimiser les crimes des Khmers rouges, il faut saisir le problème dans toute sa complexité. Il est nécessaire de comprendre pour libérer la jeune génération des stéréotypes contradictoires auxquels nous sommes habitués. » Il n’y a rien à ajouter ! D’ailleurs le narrateur n’ajoute rien. Il enchaîne sur une citation de Nuon Chea lui aussi en attente de procès « qui ose » dire : « Je ne sais pas où est Tuol Sleng (S21)Je n’ai jamais reçu de confession. Et puis c’est quoi Tuol Sleng ? Je ne sais pas. (…) » 

Avec le même calme le réalisateur raconte sa lettre  écrite au secrétaire général de l’ONU, Kurt Waldheim,  à son arrivée en France. Restée sans réponse – aujourd’hui encore il ne pardonne pas ce silence. Il ne ménage pas  plus Alain Badiou et Noam Chomsky qui, respectivement  en 1979 et 1980,  témoignent pour le moins d’un aveuglement idéologique sur le régime khmer rouge. Ils ne furent pas les seuls c’est vrai.

 Tous ces fragments liés par une nécessité brûlante forment un livre exceptionnel et bouleversant  tant sur le plan documentaire que littéraire. Ecoutez.  « La nuit je ne dors pas. Je m’éveille en sursaut . Alors je lis. Je fume à la fenêtre. (…) J’effleure la photos de mon père, sa chemise, ses boutons de manchette. Sa joue parcheminée J’essaie d’esquiver la douleur. Des visages me reviennent. Bophana. Ma mère. Ou des visages sans nom, photographiés pour les registres.  Je ne veux pas tomber. Alors j’attends que le jour vienne et je surveille ma montre. Enfin, ça y est, presque, matin de Paris ou de Phnom Penh, les vivants s’apostrophent, enfourchent leurs vélos, trainent leurs cartables en riant, se font des signes, certains se saluent, la ville se gorge de bitume et de pain tiède, de parfums, de fleurs, de gaz d’échappement : je peux dormir enfin. »

L’élimination. Rithy Panh, avec Christophe Bataille. Grasset.

 

 Edgar Morin et Emmanuel Todd  parmi une foule d’invités mais on –je-  ne voit qu’eux sur le plateau de Ce soir ou jamais mardi 14 février. Ces deux-là me font fondre (allez ! je garde l’allitération). Ils s’entendent comme larrons en foire pour nous raconter des horreurs, nous brosser un avenir catastrophe… Sauf si (pour être honnête je ne sais plus très bien sauf si quoi…). Ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau avec quarante ans d’écart peut-être plus, Edgar Morin a 90 ans. On les écoute et on (je) ne peut pas vraiment être accablé. Leurs yeux sont tellement rieurs : deux sales gamins qui racontent, avec quel talent, de mauvaises blagues. Mais y a rien à faire,  ils aiment tellement la vie, ça crève l’écran. Et, vous l’aurez noté avec moi,  ces temps-ci c’est rare. Comment ça pontifie sur nos chaînes, comment on s’ennuie… A la radio en revanche l’auditeur sachant auditer continue à s’amuser. L’autre matin délicieuse était la chronique de François Morel se gaussant des conseils que la république nous donne pour ne pas attraper froid. En résumé : il faut se couvrir ! Ne rentre pas trop tard Surtout ne prends pas froid, pour ces mots-là on n’a besoin de personne ! s’étonne le chroniqueur.  Enfin, ça fait travailler les cocos créatifs.

 

 

 

Dire l'indicible

 « J’ai choisi le cinéma qui me donne le monde et la beauté, les mots aussi : je crois qu’il me tient les poings dans les poches.  » Cette phrase arrive très vite dans le livre de Rithy Panh L’élimination(Grasset). Nous qui entrons dans ces pages terribles et magnifiques, nous n’aurons pas beaucoup d’autres répits. Le réalisateur, accompagné par le romancier Christophe Bataille, raconte, avec  une  douleur, une angoisse  qui courent entre les phrases, l’histoire qu’il gardait secrète malgré ses heures de travail et de tournage sur le génocide khmer rouge (dont  S21, la machine de mort khmère rouge ). Son histoire. Celle d’un jeune garçon de 13 ans qui passa quatre ans en enfer, de la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975 à leur chute en 1979. Ce livre, dit-il dans une interview au Monde, c’est le film («Duch, le maître des forges de l’enfer) qui l’a rendu inévitable, vital. « La rencontre avec Duch a été tellement intense qu’elle m’a fait vaciller. Il fallait passer par les mots pour dire des choses qu’on ne peut pas dire dans un film.

Tout est donc dit ici même l’indicible. La perte de ses parents est le prélude à une descente aux enfers –  pas question de résumer, il faut entrer dans la vérité des détails –  dont on se demande comment le jeune garçon a pu sortir vivant. Il livre une clé au détour d’une phrase : dans les pires moments il sait qu’il y a en lui un «  petit noyau de vie coriace, intraitable. » Mystère de la résistance, de la survie. Sans doute le souvenir, le legs du père et de la mère y sont pour quelque chose. A son père, haut-fonctionnaire, l’enfant porte une immense admiration  qui irrigue l’écriture de l’adulte.

 « L’enseignement était son combat » …  écrit Rithy Panh. Très vite, il n’a plus le droit de porter de lunettes. » Très vite l’éducation est balayée.  Alors ce monde n’a plus été le sien. » Il s’en retirera, refusant de se nourrir avec des aliments qui ne ressemblent pas « à de la nourriture pour êtres humains.» Pour sa mère, le réalisateur éprouve une tendresse telle qu’elle  déborde des (et les) mots et repousse  le règne de la terreur. « Je lui dois la vie » écrit Rithy Panh. Elle le sauvera en effet plus d’une fois. Elle lui a légué son habileté, sa rouerie, sa vitalité. Un des moments les plus forts est celui où elle crée une autre réalité avec des mots: elle refuse d’assister à l’enterrement de son mari indigne de lui et cette nuit-là  elle conte à son fils les funérailles de son père telles qu’elles auraient dû être.  Un jour elle a cette injonction que l’adolescent n’oubliera jamais et qui l’arrachera  à la mort : «Tu dois marcher Rithy quoiqu’il arrive tu dois marcher ». Ce sont les dernières paroles qu’il entendra d’elle.

Au-delà de la mémoire, de l’hallucinante narration, sans commentaire, dans la seule violence des faits bruts, ce livre est tendu par la volonté de démonter le processus de l’élimination. Celui qui a fait resurgir les gestes des bourreaux dans S21 est obsédé par cette quête.  Il y a la perte d’identité. Rithy perd son nom . Il devient « camarade chauve », «  camarade tracteur » « enfant-médecin »…  « Je ne portais plus le nom de mon père. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi j’étais vivant, car je n’étais plus rien ». Il y a  la faim. Avec la peur permanente, elle est le facteur essentiel de la déshumanisation.   Ainsi quand le  jeune garçon enfouit des escargots au fond de sa poche dans l’espoir qu’un cuisinier les glissera dans les braises, il ne peut plus enser qu’à cela : « Je tiens cette pauvre chair qui me tient. » Il y a la langue des Khmers rouges, « la langue de tuerie », expression employée par Duch. Etre un « enfant-ennemi » revient à être fracassé contre un arbre. Le mot kamtech forgé par le régime signifie selon Duch: « réduire en poussière ».  Effacer, éliminer, une fois de plus.

Amener Duch  à dire la vérité, l’intervieweur s’épuise à cette entreprise. L’ancien directeur de S21 louvoie, fait mine de cèder, se reprend, joue au chat et à la souris. Le réalisateur a la sensation d’être en danger. «  Parfois je sens la main de cet homme qui cherche ma gorge à travers l’espace et le temps ». Et puis il y a le rire de l’ancien bourreau qui déchire le récit. Rithy Panh cherche le pourquoi de ce rire. Pour cacher la colère, la gêne, façon khmère. Oui, mais également cette hypothèse : « Il rit aussi pour me faire rire. Pour partager. Pour que je le comprenne. Il rit pour que je sois lui. Que je sois à mon tour un bourreau peut-être. »

Nous, lecteurs, sommes tétanisés par le personnage de Duch, sans doute  plus encore que dans le film.  Certaines précisions  laissent sans croyance aucune en son humanité que Rithy Panh s’obstine  à chercher. Un exemple  «  Je pense à ce pauvre prisonnier, écrit l’auteur, une nuit de torture, dont on couvrit le visage de ciment parce qu’il refusait d’avouer. Duch fut très mécontent : ce n’était pas une torture codifiée. »  Mais, plus que tout peut-être, ce qui nous ébranle c’est le déni. A l’en croire, Duch n’a rien vu, il ordonnait les tortures  et il ne voyait rien. « Vous avez remarqué ma démarche monsieur Rithy… Vous savez que je marche la tête baissée. »   C’est ainsi, poursuit Rithy Panh, qu’il ne voit pas les ongles arrachés, les fers dans le sol,  le sang sur le carrelage. » Et il met en annotation dans le registre de S21 en face du nom de très jeunes enfants : « Réduis-les en poussière ».

Troisième composante du livre : Rithy Panh affirme ses positions, prend parti. Ainsi à propos de  l’expression » autogénocide » qui laisserait entendre que cette nation étaient folle. Non insiste-t-il (je l’ai vu vraiment s’énerver en public)  « nul ne peut considérer ces crimes comme un particularisme géographique ou comme une bizarrerie de l’histoire ». Au contraire  « c’est le XXème siècle qui s’accomplit en ce lieu, c’est même tout le XXème siècle » Il règle aussi son compte à Jacques Vergès  qui dans le film de  Barbet Schroeder « L’avocat de la terreur » affirme « sans ciller qu’il n’y a pas eu au Kampuchea démocratique de crime voulu, pas de génocide ; pas de crime organisé, pas de famine organisé ; et de surcroit, pas autant de morts qu’on le prétend. A-t-il eu accès, s’interroge le réalisateur, à des informations  particulières par son ami de jeunesse Khieu Samphan, aujourd’hui en procès à Phnom Penh, et dont il est l’avocat » ? Rithy Panh  fait également un sort à la notion de pureté. Evoquant le révolution française, la terreur et la phrase de Saint-Just lors du procès du roi.  « Louis doit être détruit, et non jugé. » il affirme : « Le ressort de la « démocratie pure »  ce n’est ni l’honneur, ni la vertu, ni la pureté : c’est la destruction. Aussi la démocratie pure n’existe-t-elle pas : elle est l’absence d’homme. » A propos du procès, à contre-courant d’une opinion finalement assez généralisée selon laquelle les Cambodgiens n’en auraient pas besoin, qu’ils se seraient débrouillés à leur façon avec le passé, il  refuse une « réconciliation » qui n’en est pas une: les bourreaux dirigeant leurs boeufs, éduquant leurs enfants. Il n’accepte pas l’oubli. Il faut, dit-il que « l’événement se clarifie. Qu’il entre pleinement dans l’histoire des hommes. » « Le travail de recherche lutte contre l’élimination. «  Il nous rend l’humanité, l’intelligence, l’histoire. Parfois la noblesse. Il nous fait vivants. »

A Rithy Panh on ne la fait pas. De Khieu Samphan qui parvient parfois à ébranler ses interlocuteurs, se présentant en  grand-père d’une parfaite placidité, éleveur de poules, bon voisin, à propos donc de celui qui fut Président du Kampuchea démocratique, il écrit : «  Je pense à Khieu Samphan, secrétaire général du bureau 870, qui prétend découvrir le génocide grâce à mon film S21 et affirme qu’il ne savait pas. » Et de le citer « Sans minimiser les crimes des Khmers rouges, il faut saisir le problème dans toute sa complexité. Il est nécessaire de comprendre pour libérer la jeune génération des stéréotypes contradictoires auxquels nous sommes habitués. » Il n’y a rien à ajouter… D’ailleurs le narrateur n’ajoute rien. Il enchaîne sur une citation de Nuon Chea lui aussi en attente de procès « qui ose » dire : « Je ne sais pas où est Tuol Sleng (S21)Je n’ai jamais reçu de confession. Et puis c’est quoi Tuol Sleng ? Je ne sais pas. (…) » 

Avec la même  détermination, le réalisateur  raconte sa lettre  écrite au secrétaire général de l’ONU, Kurt Waldheim,  à son arrivée en France. Restée sans réponse – aujourd’hui encore il ne pardonne pas ce silence. Il ne ménage pas plus le philosophe Alain Badiou et le sociologue Noam Chomsky qui respectivement, en 1979 et 1980, témoignent pour le moins d’un aveuglement idéologique sur le régime khmer rouge. Ils ne furent pas les seuls c’est vrai…

Tous ces fragments liés par une nécessité brûlante forment un livre exceptionnel et bouleversant  tant sur le plan documentaire que littéraire. Ecoutez.  « La nuit je ne dors pas. Je m’éveille en sursaut . Alors je lis. Je fume à la fenêtre. (…) J’effleure la photos de mon père, sa chemise, ses boutons de manchette. Sa joue parcheminée J’essaie d’esquiver la douleur. Des visages me reviennent. Bophana. Ma mère. Ou des visages sans nom, photographiés pour les registres.  Je ne veux pas tomber. Alors j’attends que le jour vienne et je surveille ma montre. Enfin, ça y est, presque, matin de Paris ou de Phnom Penh, les vivants s’apostrophent, enfourchent leurs vélos, trainent leurs cartables en riant, se font des signes, certains se saluent, la ville se gorge de bitume et de pain tiède, de parfums, de fleurs, de gaz d’échappement : je peux dormir enfin. »

L’élimination. Rithy Panh, avec Christophe Bataille. Grasset.

Prise de tête !

Une bien jolie chronique de Jérôme Garcin dans Le Nouvel Obs du 2 février  m’avait échappé. Sans doute pas à vous mais on ne sait jamais. L’héroïne en est Christine Routier Le Diraison, sociologue qui découvrit il y a quaran,e en sac à dos, Cambodge, Laos et Thaïlande. Et c’est tout récemment que, visitant l’adorable Musée de Phnom Penh, elle tombe en arrêt devant le corps décapité du dieu Harihara. Je l’ai bien vu moi aussi et j’ai vu également au mur   la photographie de sa tête dont on nous dit qu’elle est au musée Guimet. Point final pour moi. Début de l’aventure pour notre routière qui lance un combat en faveur d’une légitime restitution de la tête d’Harihara. Comme elle a raison. Je laisse la conclusion à Jérôme Garcin :  » Les oeuvres d’art , et plus encore les oeuvres religieuses, doivent revenir aux peuples dont elle fonde l’identité. » C’est vrai partout en encore plus au Cambodge.

Pour la soutenir : restitutionharihara@gmail.com

Tire tire l'aiguille ma fille …

Couture, tricot, broderie, pliages, dentelles, rubans, boutons, pochoirs, une mercerie géante … un enchantement, pour moi ( et 38 000 autres visiteurs) à L’Aiguille en fête 9ème édition, le rendez-vous  des piqués d’aiguille – 48% des français dont 65% femmes  tâtent de l’aiguille dans leurs loisirs. J’en ai rêvé huit années de suite, j’y fus dimanche dernier… 

Pourquoi n’y allais-je pas dans cette caverne d’Ali Baba ? Ma présence n’y était pas vraiment légitime : je ne sais absolument rien faire avec une aiguille en dehors de coudre un ourlet ou un bouton. Entre mes mains, les foufs de mon grand oncle Charles (ces petits échantillons de tissus dont je vous ai déjà parlé, merci de suivre) écopaient simplement de trois entailles, une pour la tête, deux pour les bras de mes poupées. Point barre- pas point de croix. Jeune femme j’avais quand même réussi à tricoter une écharpe rose minuscule qui a fini entortillée ad vital aeternam au cou d’un baigneur à ma fille. Dans ce salon, des falbalas, des fanfreluches, et des foufs, c’est fou ! y en avait à chaque stand : de toutes les couleurs, à fleurettes, à raies, à pois, à ramages. Une débauche de foufs.  J’ai vu aussi des créations textiles superbes réalisées par je ne sais plus quelle école, j’ai vu  l’expo des  carrés de patchwork (72 000 venus du monde entier) ) pour la ville japonaise Ishinomaki  détruite par le tsunami de mars 2011. J’ai vu 120 poupées au  stand Unicef « Adoptez une frimousse ». J’ai raté le  stand Emmaus : sur le site www.emmausavenir,  j’ai appris que l’association  disposait de deux mirifiques merceries top, l’une à Neuilly-sur-Marne, l’autre à Neuilly-Plaisance . J’ai vu des kilos de kits (c’est le mot-sésame) pour réaliser des trousses délicates, des sacs so filles, des boucles d’oreille tintinnabulantes, des courtepointes –  de taffetas bien sûr, toujours de taffetas une courtepointe. J’ai fini par m’écrouler dans un atelier dispensé gratuitement par France Patchwork : une initiation. C’est le bon mot. Choisissant mes quatre foufs et saisissant ma microscopique aiguille, je me suis sentie sur un chemin initiatique… A dire vrai, la  formatrice fut d’abord un tantinet accablée par ma maladresse mais j’ai mis les rieurs de mon côté, elle avec. Et finalement oui, j’ai réussi à mener à bien mon assemblage  . En 50 minutes,  j’ai compris la technique de base et je suis repartie avec « mon ouvrage ». HEU-REU-SE (autant qu’après avoir fini mon article pour la revue XXI).  Je n’ai plus qu’à acheter du rhodoïd pour les gabarits et un cutter rotatif pour les finitions et le monde merveilleux du patchwork s’ouvre à moi. Sans blague.

En sortant je me suis dit que je pourrais aller réserver – c’était tout près – le spectacle Médéa (on aura compris Médée)  mixte danse et lecture avec la chorégraphe Carlotta Ikeda et l’écrivain Pascal Quignard. Je relisais le papier du Monde : « le corps de Médéa plombé, foudroyé dans son kimono rouge ». Je regardais la photo de la danseuse butô, très vieille, très torturée avec sa légende «  Carlotta Ikeda rend palpable la colonisation de cette femme » Je suis allergique à l’adjectif « palpable », je le pourchasse dans les copies,  ça m’a décidée. Je me suis dit que pour aujourd’hui j’allais rester dans le clan des intellectruelles ! selon le bon mot d’une aguerrie de l’aiguille rencontrée à un stand. Ah vous ai-je dit qu’un vent de zénitude soufflait dans La grande halle de La Villette. Tirer l’aiguille, une façon créative  de méditer ? Ou pas. Aucune importance !

Une mauvaise manipulation de ma part vous a privés de l’article sur « l’habiter » que le philosophe Daniel Ramirez a mis en ligne sur ce blog en réaction à « Un égoïsme de bon aloi ». Ne vous en privez pas ! C’est formidablement éclairant sur l’importance et les significations du chez-soi, lieu de repli, lieu de répit, qui du coup permet l’ouverture au monde et aux autres.

http://philo-music.eu/2009/12/02/quest-ce-quhabiter/

Egoïsme de bon aloi

 Sur le site de Rue 89 mercredi  8 février, reprise ce matin par Libé, l’idée d’un « 115 des particuliers ». Si comme moi vous avez du mal à vous couler dans la tiédeur de votre appartement quand vous venez de croiser une vieille rétrécie de froid sur le trottoir, si vous en avez marre, entre un bon bain chaud et une petite  tambouille,  de vous pendre au 115 occupé deux fois sur trois, si vous ne supportez pas l’argument selon lequel « ils «  ne veulent pas venir au Samu ( ils ont de bonnes raisons quand c’est le cas) … alors, oui me suis-je dit, un 115 des particulierst pourquoi pas ? Sauf que. Sauf que non : c’est un métier de s’occuper de la grande détresse et, sur l’ensemble des SDF,  un tiers aurait des problèmes psychologiques plus ou moins graves – difficile de se récrier si on est attentifs à ceux qui sont dehors. Je pense donc que c’est à une structure publique de s’organiser pour qu’on ne vive – pour qu’ils ne vivent – plus ça : les couvertures pourries, les doigts gourds et la menace de mort – car  ce froid peut faire mourir. A partir d’un certain revenu, je suis persuadée que nous serions  d’accord pour que nous soit  prélevée chaque année une petite somme.   Si soulagés (mais oui c’est la motivation première ! et quelle importance qu’elle relève de l’égoïsme) de pouvoir rentrer chez eux sans se dessécher de culpabilité. Dans la suite de la soirée, il y aura les morts syriens qui s’en chargeront au moment où votre assiette de pâtes arrive fumante et odorante sur la table. Là on ne peut rien. Sur le scandale des sans-abris on peut. Après, en deçà et au-delà de  l’urgence,  intervient toute la politique du logement. Je vais la suivre de très près : ce sera mon critère de choix pour les élections. Un toit c’est le moins. Non ?

ça c'est de la musique !

Jazz Cartoon, dimanche 5 février. Charlotte a  visiblement pris bien du plaisir à se mettre  dans la peau de Colette Renard et nous à la suivre on s’est régalé. Oui, on suit sans chipoter la pétroleuse,  l’amoureuse, la gouailleuse, la grande dame de la chanson dont Jacques Brel disait :  «Elle serait la seule à pouvoir interpréter mes chansons » « On frissonne et on fredonne Marseille c’est toi Marseille ! tu cries trop fort/je n’entends pas claquer tes voiles dans le port … car on a tous ça dans l’oreille et dans le coeur,  comme on rigole quand elle entonne Mon homme est un vrai guignol ! On la  suit elle et  ses amants, ses rencontres, avec le musicien Raymond Legrand qu’elle épousera, ses immenses succès dont celui de Bobino avec Brassens, celui de la comédie musicale Irma la Douce, son amitié avec Damia, sa passion incongrue  pour la céramique ! son tour de chant en Russie où elle chanta devant Krouchtchev …  Charlotte est à l’aise dans tous les registres,  sentimental, populaire, poétique… (on l’adore dans Le marin et la rose), et elle nous ravit en interprétant avec beaucoup de drôlerie – mais aussi  un chic, une classe qui en font tout le sel –  la leste chanson Les nuits d’une demoiselle. Le tour de chant se termine avec la voix de Colette Renard ça c’est de la musique !

C’était le première de cet hommage… A la prochaine Charlotte !

Soirée télé divine sur Arte. Dieu qu’il est doux d’admirer  comme le dit Jean Daniel, j’en ai déjà parlé ici. Juliette Gréco au programme.  On se dit qu’on la connait par coeur la môme Gréco, ses mines, ses grâces, ses tours. Et une fois de plus et plus encore cette fois,  elle nous ensorcelle. En première partie un portrait : un bijou : gourmande,  mutine,  grave, mais surtout malicieuse si malicieuse.  Olympia 2004 en seconde partie. Ses cheveux en flèches d’argent autour de son visage, ses yeux tracés par un pinceau japonais, elle nous donne  Le petit bal perdu comme jamais, délectable et  brûlante nostalgie du  temps passé, quelle actrice ! Ou bien Rien n’est vanité : pure jouissance de l’écouter. Et Trois petites notes de musique,  je vous aime chantait la rengaine, mon amour. La façon dont une comédienne ou une chanteuse prononce mon amour dit tout pour moi. Greco dit tout ! Et pour parler de son âge, elle balance  « je n’en ai rien à foutre » me rappelant le conseil de  Jouvet à un jeune acteur  angoissé :  T’as qu’à t’en foutre ! Il y a  aussi son refus de l’ennui – elle s’ennuyait ferme avec son Piccoli de mari qu’elle encense par ailleurs. Oh oui Juliette ne laissons pas l’ennui jouer les souris sur la toile de notre vie- mais non ! lecteurs  branchés  je ne parle pas d’internet…  Juliette Gréco sort un livre » Je suis faite comme ça ». C’est ce que je proclamais « Je suis je suis comme je suis/Je suis faite commeça.Que voulez-vous de plus/Que voulez-vous de moi », récitant le poème de Prévert quand j’avais quinze ans …

La Taxi girl

Ce dimanche, bien emmitouflés, venez vous réchauffer avec CHARLOTTE. Elle nous a émus avec « Irma la douce », émoustillés avec « Les nuits d’une demoiselle  », fait rêver avec « Le marin et la rose ». Son nouveau tour de chant  rend hommage à COLETTE RENARD à travers une quinzaine de « perles » écrites pour cette artiste exceptionnelle  par les plus grands auteurs et compositeurs de l’époque. Parmi ces perles, « La Taxi girl » nous fait revivre avec truculence l’univers des entraîneuses tandis que « Marie la bleue » nous emporte dans le creux de sa vague. Emotion promise…

Accompagnement piano et 1ère partie assurés par MICHEL MELCER

 Hommage à Colette Renard : La Taxi girl
 Dimanche 5 février à 16h30
au Jazzcartoon
138 rue Montmartre, 75002, Métro Grands Boulevards ou Bourse
Tél :01 42 36 00 47 (Il est recommandé de réserver)
15 euros boisson comprise

.