Déménagement (suite)

La vie matérielle. La lutte avec la matière. Plus de mots, plus de phrases, plus d’images,  plus de cinéma, rien d’éthéré, rien d’immatériel,  « de la matière, uniquement de la matière » comme me disait une amie de cœur (évidemment de cœur pour être là à mon déménagement)

La matière : les traces, les strates, sous  l’évier, le lavabo, derrière le frigo , les plaintes pardon les plinthes, les tuyaux – plomberie et ordinateurs : même  folie entortilleuse. C’est comme les ceintres tiens ! Je ne sais pas vous mais moi je ne les  supporte pas : tordus, retors, vicieux, agressifs, n’ont de cesse de vous faire perdre votre sang-froid ( Desproges en avait fait un texte me dit-on,  je ne me souviens pas,  et il y a deux ou trois ans dans Charlie Hebdo aussi j’avais lu et mis de côté un superbe papier englouti dans le maelström).  Bref, les mains dans la matière. Jusqu’au bouquet final : du  lait concentré ( je vous recommande le petit Marabout Lait concentré sucré – les 30 recette culte) échappé de sa boîte, renversé donc  et tapissant benoîtement mais avec détermination le fond du bac à légumes. Presque jouissif de se mesurer à  cette matière là : d’un beau blanc nacré, molle, fluide et pourtant compacte,  collante, enveloppante. Maternelle, c’est ça. 

Et la culture :  pesant enfin son véritable poids (encyclopédie, dictionnaires, livres, dossiers) dans des cartons lourds comme des ânes morts.

Diable et monstres. Fin du branle-bas de combat enfin. Aussi sec je ressors les mots, les phrases, les concepts. Et me voilà joyeuse comme une enfant (Maman maman j’ai eu 10 !) de réconcilier matière et culture  en placardant sur ma porte palière l’affiche de la pièce  « La Maison »  au Lucernaire à  l’automne 2011. Un bien joli spectacle bâti sur des textes de Duras ( La Vie matérielle)  dont j’avais rendu compte sur le site theatrotheque .com. Je me relis et retiens  ça :

«  D’abord elle ne nous parle que de ça Duras : de la maison, des hommes et des enfants. De ce qu’il faut faire, de ce qu’on croit qu’il faut faire quand on est une femme. De comment les mettre, les enfants, sur la voie du bonheur. De comment leur éviter le mal. Même si presque toujours ça ne sert à rien, les femmes ne peuvent pas s’empêcher de s’y employer. Elles s’emploient à ranger aussi. Il y en a beaucoup « qui croient qu’on peut résoudre la question du désordre en la remettant à « plus tard », qui ignorent que ce moment qu’on appelle « plus tard » n’existe pas , il n’existera jamais« . Elle ajoute : « Si on ne jette pas on peut passer sa vie à ranger. »

Eh oui. Donc j’ai jeté, je jette, je jetterai … Ainsi d’une autre affiche cartonnée, géante, très encombrante, réalisée par le Festival d’automne qui me fit l’ honneur de m’inviter en 2001 pour mon livre Les aventures mystiques d’une toute petite fille. Je m’en sépare, toute gonflée de fierté de ce dérisoire et fantastique renoncement. Je mets l’objet du sacrifice avec les « encombrants », ( les  « monstres » comme dit celui qui tient la barre dans l’ouragan), à côté d’ un Picasso sous verre – cela fait des années que son Arlequin songe dans mon entrée, pensons à autre chose.  Dans l’élan, et pour achever de  fusionner matière et idées, je prends un cliché de l’ultime voyage  sur « le diable ». Idée : le refiler tel quel au centre d’art contemporain Le Plateaun en dessous de chez moi, qui présente  une expo intitulée  Le  sentiment des choses – impression que c’est toujours dans ce lieu la même expo, une sorte de  déménagement permanent , c’est simplement le titre qui change et là, so synchro avec mes préoccupations …

2 réponses sur “Déménagement (suite)”

  1. J’ai envie de citer un petit livre important que j’ai lu récemment, mais il y a trop de citations possibles. Le mieux serait de le lire : « Les choses comme elles sont », une initiation au bouddhisme ordinaire, d’Hervé Clerc (Folio Essais 2011). Je pense bien à toi, mon tour viendra l’an prochain. J’ai commencé à jeter, mais en réalité je l’ai toujours fait. Il y a toujours trop de bagages car il faut bien, à un moment ou à un autre, les porter. On ne peut pas se contenter de les regarder enfler…

  2. Et l’on se dit que si elles n’avaient pas du te quitter, jamais tu n’aurais joliment écrit sur elles, sur ces choses qui dormaient, s’il n’avait pas fallu leur dire au-revoir…Un souvenir est toujours plus léger ; insoumis à la poussière, il ne pèse plus le temps. Voilà donc place nette pour de l’espace : les idées n’en circuleront que plus vivement !!! Bravo pour ce déménagement rondement mené ! Profite bien de la lumière invitée.

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