Déménagement…

Il faut jeter, jeter et encore jeter. Exercice salutaire à tout âge sans doute, au mien particulièrement et, avant un déménagement vers un plus petit espace, impératif. Sans compter que l’homme nouveau n’a  besoin ni de cave ni de grenier: exit la mémoire sauf celle de l’ordinateur. Les coquillages de Céphalonie, le sable de Mauritanie, la robe de princesse, les minuscules, chaussons de danse…  tas qu’à les numériser !  Donc jetons, surtout les papiers, les dossiers, les chemises, les sous-chemises cartonnées, en plastique, avec élastique… Commençons par jeter le dossier BLOG qui depuis des semaines se gonfle et se fâne faute d’être ouvert pour cause de bras cassé, de livre en cours, d’article en rade, d’embrouillamini binaire. Balançons. Allez oust basta. Enfin,  basta ! c’est vite dit.  La vérité est que j’ai un mal de chien, entre autres avec les textes des ateliers d’écriture. Et particulièrement avec ceux des jeunes journalistes que je fais travailler depuis bientôt dix ans. Comment jeter toutes ces «  odeurs qui pourraient vous  ramener à la vie » : avec cette proposition j’ai eu droit aux  plus bouleversantes fragrances venues de l’enfance. Et avec la consigne des  éloges donc ! des odes délicieuses au Nutella, à la Vespa, à la 2CV, aux Barbies… Et je ne vous parle pas des pastiches d’articles sur l’art contemporain,  féroces et  drôles, écrits sur une adaptation libre des « frottages » à la Max Ernst. Je ne vous parle pas non plus de la consigne à partir du livre de Michel Leiris « Langage tangage » qui propose de donner des  définitions personnelles à des mots qu’on chérit pour le son, le sens, ou mieux, les deux : délicieux. Avant de jeter, j’ai fait un bouquet de ces jeunes écrits. Voici.

Tu aurais pu. « Le conditionnel est le temps le plus douloureux de la langue française … » je pense que l’auteur de cette citation est Robert Badinter. Comme  c’est juste ! Il y a un livre intitulé Tu aurais pu de Jean Grégor  (Balland)  dont je me sers en atelier d’écriture … Chacun des textes, raconte une  «  vie minuscule » en quelques pages. Par exemple page 47.

Tu aurais pu être un fidèle client du P’tit Ridin. Tu ne serais jamais monté au premier étage. Tu ne connaîtrais que le bar en zinc, et surtout ta place à l’extrêmité, non loin du percolateur. Tu aurais pu avoir un tatouage sur l’avant-bras, un vieux serpent défraîchi, arborant les initiales d’une femme qui ne serait plus dans ta vie depuis longtemps. Tu aurais pu boire un Picon-bière, le énième de la journée. Lentement, et avec une certaine stratégie, tu claquerais au P’tit Ridin tes économies, ton RMI, et les quelques allocations que l’assistante sociale t’aurait aidé à toucher. Tu aurais pu t’appeler Emile, tu aurais été marin-pêcheur, puis chauffeur-routier, puis aide sur les chantiers, puis rien du tout, et ta fille serait caissière à Cayeux-sur-Mer. Tu aurais pu avoir un nez de travers, quelques croutes sur la joue droite, correspondant au dernier retour de chez toi. Tu aurais pu tenir debout, montrer en parlant que tu étais encore clair. Tu aurais pu croire que le monde était merveilleux, et aussi qu’un jour la servante tomberait amoureux de toi. Tu aurais pu avoir un chien, un bâtard un peu peureux mais très fidèle, qui partagerait le soir ta couche, ta misérable chambre aux peintures jaunes.

Mes étudiants journalistes excellent dans cet exercice. Jugez-en !

Tu aurais pu être le petit fils du célèbre René Pinder, et devenir dompteur de fauves.. Sillonner les routes, faire la « tournée des villes ». Tu aurais pu mener le show devant des milliers de spectateurs. Tu aurais pu figurer sur l’affiche placardée sur tous les poteaux de tous les feux tricolores de France. Entouré de tes bêtes, sous le titre aguicheur : « Unique au monde, Frédéric risque sa vie pour vous ». Tu aurais pu plonger ta tête dans la gueule des félins, entendre des « oooooh », des »ahhhhh » d’admiration. Tu aurais pu parader sur ton char, le torse bombé dans ton costume de velours rouge et or, à en faire craquer les boutons. Tu aurais pu fouler le sable du chapiteau et le marteler de ton fouet autoritaire et agile. Tu aurais pu en un mouvement de bras faire s’asseoir sagement une dizaine de lions et de tigres affamés devant un steak. Tu aurais pu imposer le silence au public sans le demander. Tu aurais pu traverser des cerceaux enflammés suivi par tes bêtes disciplinées. Tu aurais pu amadouer les lionceaux et en faire tes marionnettes. Tu aurais pu être respecté par tes frères, membres de la troisième génération de la dynastie Pinder. Etre l’idole des enfants et même des plus grands. Signer des autographes. Tu aurais pu crouler sous des tonnerres d’applaudissements… Au lieu de ça, tu traînes des seaux de vomi après chaque tour de manège à sensation à la Foire du Trône à Paris. Julie. CFPJ, octobre 2011. OK

Tu aurais pu être dame pipi et lire tous les matins Le Figaro. Tu embaucherais à 6h30, gare de l’Est. Tu arriverais avec la clef des sanitaires et une caisse en métal bleu où seraient rangés d’un côté les billets, les pièces de 1 et 2 euros, et de l’autre celles de 1 à 50 centimes . Tu ouvrirais machinalement la double porte en verre. Parfois un premier « patient » attendrait déjà. Tu les appellerais tes « patients » ceux qui utiliseraient les sanitaires. Quand  on te demanderait pourquoi, tu répondrais : « Ils ont souvent l’air mal en point quand ils arrivent chez moi ! ». Le livreur de journaux aurait déjà déposé quelques exemplaires du Monde et du Figaro que tu vendrais, en plus du papier toilette, des serviettes et des tampons hygiéniques. Entre 6h30 et 6h45, tu préparerais patiemment des paquets de papier : douze feuilles, ni plus ni moins. On te les échangerait contre 50 centimes. Jusqu’à dix heures, les gens afflueraient, tu devrais passer le balai à brosse derrière eux, récurer les toilettes, remettre du savon liquide dans les distributeurs. Tu profiterais des accalmies pour lire les gros titres du Figaro et regarder scrupuleusement les cours de la Bourse. A huit heures moins cinq, tu te recoifferais et te remettrais un peu de maquillage. A soixante-huit ans tu serais restée très coquette. Tu aurais pris cet emploi quinze ans plus tôt, ton divorce t’obligeant à trouver un moyen de subsistance pour compléter la maigre pension que te verserait ton ex-mari. Tu aurais des patients réguliers. Un grand chauve en cravate viendrait tous les jours de la semaine à huit heures. Tu le trouverais plutôt bel homme. Il t’achèterait systématiquement Le Figaro avant d’aller aux sanitaires. Il resterait exactement cinq minutes puis repartirait en souriant. « A demain Madame ! » te lancerait-il d’un air satisfait. Depuis quelques temps, tu aurais décidé de lire toi aussi Le Figaro. Et tu lui annoncerais dès son arrivée les titres et les cours de la Bourse. Aurore. CFPJ, octobre 2011.

Tu aurais pu te marier avec Dylan, le blondinet qui te plaisait en troisième. Tu aurais pu être la mère de ses cinq enfants dans un petit village de Haute-Saône. Tu aurais pu arrêter tes études trois semaines avant ton bac parce que tu aurais été enceinte. Tu aurais pu accoucher de votre premier enfant au début du mois de juillet. Tu aurais souri en voyant cette petite fille aussi blonde que son père. Tu l’aurais appelé Brenda. Tu l’aurais allaitée en regardant pour la dixième fois la saison Cinq de Beverly Hills. Tu aurais recommencé l’allaitement et la saison quatre autres fois. Tu aurais pu avoir tes cinq enfants avant trente ans. Tu aurais pu avoir trois filles et deux garçons, des jumeaux. Tu les aurais nommé Brenda, Kimberly, Beverly, Brandon et Jason. Tu aurais pu être petite et un peu ronde à cause de tes grossesses. Tu aurais fait décolorer tes racines une fois par mois chez Edwige, ton amie devenue coiffeuse. Tu aurais pu ne pas travailler et végéter dans une petite maison de campagne à la sortie de Lure. Dylan aurait pu être employé des espaces verts à la mairie de Luxeuil-les-Bains, à vingt kilomètres de chez vous. Tu aurais pu être une adepte du télé-achat, remplissant ta maison de robots autocuiseurs et autres instruments de cuisine que  tu n’utiliserais jamais. Tu aurais pu avoir trois crédits à la consommation. Tu aurais pu nourrir tes enfants avec des pizzas surgelés et des spaghettis trop cuits. Tu aurais pu emmener toute la famille chez McDonalds, à Lure, chaque dimanche. Tu aurais pu être convoquée toutes les semaines par les professeurs de tes enfants, à cause de leurs difficultés scolaires. Mais Dylan n’a pas voulu de toi en troisième et tu es attachée diplomatique à New York. Justine. CFPJ, octobre 2011.

Façon Max Ernst.  Chacun des participants  réalise un dessin-frottages qui  circule, chacun y met le mot que chaque’Oeûûvre lui inspire. Le texte doit intégrer les mots.

 La merde est la seule chose qu’il a su enfanter. Ce qui n’a pas empêché le Centre Georges Pompidou de proposer une rétrospective sur l’œuvre de Roger Défeck. L’artiste auvergnat a consacré sa vie à la peinture dès son plus jeune âge. Il n’a pas dépassé le stade anal diront les mauvaises langues. Piètre successeur de l’école de la peinture au couteau, il a développé une nouvelle technique. Il va sans dire qu’il y a mis toutes ses tripes. Tant pis pour l’art : c’est armé d’une bêche qu’il a comblé le vide de ses toiles monumentale en charriant d’imposantes accumulations de matériaux divers et de peinture. Le célèbre critique d’art anglais Andrew Twix a qualifié cette technique de « grattage de croûte ». On ne saurait le contredire. Clous, mottes de terre, chaussettes sales, rats morts et cuvettes de toilettes sont pris dans un véritable orage de couleur. Un chaos puant qui nous rapproche, à chaque toile, un peu plus de l’enfer. En point d’orgue de la visite, la toile sobrement intitulée « Caca » nous inflige la vision d’un gigantesque amas marronnâtre sur lequel trône un ange digne des plus grands cauchemars de Zao Wu Ki. On en vient à se demander si ce type de dérives n’ont pas définitivement plongé l’art contemporain dans la nuit. C’est en tout cas le cœur transpercé que l’on quitte cette exposition. Avec une furieuse envie de se soulager derrière le premier arbre venu. Amateurs de tendresse, on ne peut que vous conseiller de ne pas pénétrer dans  ce monde de brutes. Fred. CFPJ

 Les enfants jouent dans la cour, la dernière exposition de Gilbert Blédina, vient de s’ouvrir au palais d’Oklahoma. Avec ce nouvel accrochage, l’artiste nous offre un univers aux antipodes de sa précédente livraison Les pustules. La richesse du bouquet des couleurs est tout à fait inattendue de la part de l’artiste qui nous avait habitués à un nuancier très sombre, servant à merveille ses dernières thématiques très politisées. Encensé par la critique et adulé par ses pairs, rappelons qu’il s’est fait connaître il y a quinze ans avec son tableau C’est la guerre. Des jeux d’ombre et de lumière qui l’ont rendu célèbre, il ne reste aujourd’hui que la lumière. Plus qu’un virage dans sa carrière, parlons de zigzag puisque le peintre n’a pas oublié ses idéaux de jeunesse. On retrouvera des thématiques qui lui sont chères dans une toile comme Le verger, étendard de son engagement contre la guerre du blé qui déchire actuellement le Tadjikistan. On s’arrêtera également avec un plaisir non dissimulé  sur le Ciel étoilé, une œuvre entièrement noire, sans étoile. «  Symbole de la noirceur de l’âme humaine » selon les propres termes du créateur. Le reste de l’exposition propose donc des tableaux  ludiques et colorés. Accessibles à tout public y compris le plus jeune, les thèmes maintenant désormais développés tournent autour des champignons, moutons, électrons et cornichons. Influence évidente de sa paternité tardive. Le bonhomme chauve à lunettes le revendique d’ailleurs. Il a annoncé dernièrement que son nouveau maître à penser serait le Père Noël. Sophie . CFPJ

De retour de voyage en Italie, l’artiste  montante Julie du Cépéjy a posé ses valises à Paris. Pour l’occasion, la galerie « Pampryl » située dans le 11ème arrondissement s’est muée en garage underground. L’influence  des architectes Urbis et Orbi qui travaillent ente Milan et Venise se ressent dans le choix du mobilier urbain et dans l’agencement organisé des toiles. A la manière d’un Max Ernst, les crayonnés de la surréaliste apparaissent tels des graffitis acidulés, couleur prune et jus d’oranges pressées. La fenêtre de la petite pièce d’ordinaire immaculée, bouchée par des rouleaux de PQ, ne laisse filtrer qu’un fin rayon de lumière parsemée. Ambiance lugubre garantie. Rencontrée à la sortie des WC lors de son vernissage, la créatrice parlait de ses projets d’œuvres avec un humour à faire pâlir de jalousie Florence Foresti. A voir absolument jusqu’ai 17 décembre. Julie . CFPJ, octobre 2011

 Langage-Tangage . Un dico personnel constitué de mots  secoués, dépiautés jusqu’à en extraire une définition

Afrique : affreusement en manque de fric

Pois chiche : le poids de la bêtise, le cerveau en friche.  Fabienne . CFPJ  février 2006

 Sempiternel : éternel sans répit. Pauline . CFPJ,  février 2006

 Solidarité : si les solitudes arides fraternisent. Marjorie . CFPJ

 Et pour finir vous prendrez bien un  p’tit haïku …

Terrasse de café/Serviettes et menus s’envolent/La serveuse s’énerve. Elodie. CFPJ, avril 2010

 Cinq filles en short passent/Inaudible dans la ville/La contrebasse. Edouard. CFPJ, avril 2010

 Les cheveux frisés/Le nez retroussé et plat/Une tête de laitue. Julie. CFPJ, avril 2010

 Pour avoir  le mode d’emploi de  ces charmantsdélires littéraires, deux livres :

Celui de votre servante, Question de style, CFPJ, nouvelle version 2011, celui de Michel Volkovitch, Nadeau, enfin réédité. Amoureux des mots (et ou de la Grèce), faire aussi un tour sur son site www.volkovitch.com

Une pensée sur “Déménagement…”

  1. Travailler son style: l’atelier que vous animerez en août dans les locaux d’Aleph. Il a l’air tentant. Malheureusement, je ne pourrai y assister, car je ne peux accéder qu’aux ateliers par courrier. Le dirigez vous dans autre cadre?
    Eric

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