Je suis impactée !

 

Bonjour à vous ! Merci à toi … (oui, pas au pape ni à mon voisin)

Excellente journée à vous ! (une bonne ce serait déjà pas mal)

Je suis impactée, complétement impactée, par tous ces souhaits qui dégoulinent non stop du matin au soir, sur France Inter, dans l’ascenseur, au supermarché… CA la vérité c’est surtout le « à »… qui me hérisse.  D’où il sort celui-là ? Appel aux linguistes …ll n’y a que les enfants, l’avez-vous noté, qui ont pour l’instant échappé à ce « à » emphatique, ampoulé qui retire aux  formules de courtoisie leur légèreté . Bonne journée ! n’a aucune prétention. Bonne journée ! ne me gêne en aucune manière. Alors que Bonne journée à toi ! me contraint à regarder ma journée  en face. Et ma journée ne va pas être géniale : train de banlieue,  grosse séance chez le dentiste, froid de loup. Oui, me direz-vous, mais  si le souhait  s’adresse à  quelqu’un qu’on aime ? Eh bien on le customise comme ils disent  !  on rajoute Ma puce, Mon chéri, Trésor. Bonne journée mon amour ! Oui. Mais pas Excellente journée à toi mon amour… Vous ne voyez pas ce que je veux dire ! Vous n’êtes pas impacté  ? Tant mieux, tant pis. Bonne journée !

Méchanceté pur jus …

Eh ben y en a une qui est passée à côté de la journée de la gentillesse, c’est Anne Roumanoff. Mais qu’elle est mauvaise cette gonzesse ! Je lis sa chronique dans le JDD du 13 novembre et je n’en crois pas mes yeux. Même si on est révolté, écoeuré par DSK – moi je suis plutôt accablée, j’ai cru très longtemps à sa relative  innocence, ok je me suis lamentablement trompée, ok il est malade et la liste de ses turpitudes est juste hallucinante – ce n’est pas une raison  pour le fouler aux pieds, le traîner dans la boue. Christoine Angot  l’ avait déjà  fait avec une certaine vilenie  dans un quotidien au début de l’affaire . Elle est battue sur le plan du venin par madame Roumanoff.

On la lit et on se croit dans un conte face  un crapaud baveux. Je pourrais être deux fois plus méchante, plus  cruelle encore à son égard  qu’elle ne l’est vis-à-vis de DSK – si ! si ! ­ y a de quoi faire  mais je ne ferai pas. Je dirai juste qu’elle est d’une vulgarité qui parait couler de source, pardon de caniveau.  Et je citerai juste la » baguette bien moulée » que DSK demande à la vendeuse de la boulangerie «  une jolie rousse qui a ouvert de grands yeux effrayés. Tout juste si elle n’a pas appelé son avocat ».   Vous êtes sensé vous tordre de rire. Elle est  payée pour ça madame Roumanoff avec son texte tordu  :  nous faire tordre de rire. Je me demande combien le JDD la paye d’ailleurs.  Je tiens beaucoup à mon  JDD, au Café du marché le dimanche, mais pas jusqu’à  me retrouver en  compagnie d’une pisseuse de mauvaise copie qui doit croire qu’elle est une grande polémiqueuse, une plume acérée.  Au vitriol – elle doit dire comme ça : « au vitriol ! », ça fait chic.  Vitriol grand dieu !  C’est petit, facile. Et surtout, encore une fois, tellement méchant. Vous savez madame Roumanoff, les mots peuvent blesser à mort. Et celui ou celle qui tient le couteau n’en sort jamais indemne.

PS Deux jours plus tard. J’écoute la chronique de Nicolas Bedos sur Marine Le Pen chez Giesbaert. Du talent lui il en a à revendre. Epoustouflant. Inutile de  conseiller à madame Roumanoff de s’entraîner : la finesse ne se travaille pas, on l’a ou on l’a pas. Pour vous régaler le lien ci-dessous :

http://www.dailymotion.com/video/xesg2q_semaine-critique-nicolas-bedos-mari_tv

Le Cambodge à La Cartoucherie !

 

 Un « peuple adorable , ainsi que le dit l’écrivain  Hélène  Cixous, pris  dans une effroyable  tourmente, un roi face à son destin, 29 jeunes acteurs khmers  qui ont travaillé pendant trois ans avec le Théâtre du Soleil à Battambang au cœur du pays khmer … Tenter de comprendre comment l’horreur khmère rouge a pu advenir au pays de la douceur de vivre, on pourrait résumer ainsi la pièce de Cixous, L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge.

 Mais elle est avant tout une formidable tragédie avec le plus shakespearien des personnages qu’on puisse imaginer : Sihanouk. C’est une jeune femme, Mardy,  qui l’interprète  ! Les rôles de Pol Pot et de  Kissinger ont également été confiées à des femmes, Ravy et Hieng :  elles sont tout simplement sidérantes. Toute la troupe, qui a pris l’avion pour la France, est vibrante de jeunesse, d’espoir, de rêves : Kuoa, Boren, Sreyleap, Bunthoen, Nitra, Pouch, Sambo, Phana Samnang, Hou-Phireak, Kosal, Sary, Sina, Kroeng, Doeun, Sophea,  Houen, Chamroeun, Sy, Monny, Prey-Anann,  les musiciens Tom, Bora, Chenda, Pheara-Sopheara …

C’est l’histoire de leur pays qu’ils nous racontent et qu’ils ont, depuis le début du travail, petit à petit comprise, ou plutôt découverte tant le silence pesait et pèse encore dans les familles, sur le pays,  malgré le procès des derniers responsables vivants qui se tient à Phnom Penh.  

   Une interview d’Hélène Cixous après les photos         

Le metteur en scène, Georges Bigot, avec Mardy, interprète de Sihanouk

 

 Le résultat de cette aventure incroyable, de cette Love Story, portée par des amoureux du » pays de la terre et de l’eau »,  est sur scène à La Cartoucherie  du 23 novembre au 4 décembre  La pièce de Cixous  est mise en scène par Georges Bigot – qui jouait le roi il y a un quart de siècle quand le spectacle  vit le jour – et par Delphine Cottu.  C’est fou, magique, violent  et drôle,  et cruel. Tendre aussi. J’étais là-bas, sur le plateau des répétitions au Cambodge, en février et en juin dernier. Voilà quelques photos  de moments inoubliables pour moi,  pour vous donner envie à vous de voir ce spectacle. Courez-y. Plus tard vous direz : j’y étais ! Et si vous ne frissonnez pas quand la jeune troupe entonnera La Chanson de Phnom Penh… je ne peux rien pour vous. 

du 23 novembre au 4 décembre –  Réservations : 01 43 74 24 08, tous les jours de 11h00 à 18h00 . Bar-restau cambodgien une heure avant le spectacle www.theatre-du-soleil.fr

Le roi rend la justice : "Allons, en avant pour ce beau jour de plainte et de réparation ! Entrons jusqu'aux oreilles dans le fleuve du peuple."Khieu Samnol, mère de Khieu Samphan : "Alors, mon fils, tu viens ? Le poisson va être froid."

 

Hou Youn et Khieu Samphan:  » Ilne faut pas compter nos morts. Il ne faut plus compter que nos victoires. »

Suramarit, le roi défunt, et Sihanouk :  » Et dis-moi, mon fils, où en sommes-nous avec les Gros-Pieds ? »

 

Sihanouk et la princesse Monique : (...) conduis-moi avec tes paroles au bord d'une rivière et baigne mon âme malade;"

 

 

 

 

 

Sihanouk : " Les étoiles, je les adore ! Elles sont les visages divins de nos désirs."
Georges Bigot et Delphine Cottu, les deux metteurs en scène

 

 

 

 

 

 

 

 

Chez les Russes ...

 

La p^rincesse et le roi :"Mon Cambodge, mon pauvre jardin merveilleux, encerclé, ma maison si fragile, ma petite Asie..."

 

 

 

 

 

 

Du coté des Américains, un plan de bombardements...
Penn Nouth l'ami et conseiller et Sihanouk : " Vous allez tellement vite que vous êtes souvent seul."

 

 

 

 

 

 

Dans les loges à Phare Ponleu Selpak, Battambang
Couture et coup de barre !

 

 

 

 

 

 

Yes I can !
Songes...

 

 

 

 

 

 

 

Petite retouche

Grosse chaleur !

 

 

 

 

 

 

Leçon d'histoire

Un papier dans Le Nouvel Observateur 17-23 novembre, page 99

« Le Soleil se lève pour les enfants khmers » par Dane Cuypers

et ci-dessous :

Cambodge : a love story

Une interview inédite d’Hélène Cixous

Georges Bigot, celui qui a interprété Sihanouk en 1985 dans L’histoire tragique mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge et l’a mis  en scène en 2011 avec Delphine Cottu, m’avait dit : «  Pour que je sois  avec ces jeunes, ces 30 comédiens cambodgiens,  il a fallu qu’un jour une femme qui s’appelle Hélène Cixous prenne un cahier ou sa machine et écrive  les premiers mots :  « Phnom Penh. Le Palais Royal. Entrent Sihanouk, roi du Cambodge… » C’est ce que j’ai rapporté à Hélène Cixous pour commencer l’interview. Nous étions chez elle dans le jardin de son immeuble, à Paris,  dans le 14ème.  C’était l’été 2011 avant mon départ pour Battambang où se répétait la pièce. Elle a répondu avec sa voix  vive, avec ses mots précis et poétiques, avec son rythme trop rapide qui lui fait  avaler les syllabes. Amicale,  rieuse, simple, lumineuse.  

La rencontre avec Mnouchkine. Cette histoire est depuis le début arrosé par des flux, des flots, des mers d’amour…  s’il n’y avait pas eu de l’amour à la fois pour le théâtre et  pour le Cambodge,  ce qui se passe aujourd’hui n’aurait pas existé. L’ histoire  a commencé avec Ariane Mnouchkine… Je  suis allée la  voir quand elle faisait  « 1989 » pour l’entrainer dans une aventure politique et culturelle,  le Groupe d’information sur les prisons auquel je participais avec mon ami Foucault.  Et j’ai demandé à Ariane,  que je ne  connaissais pas, de venir militer avec nous. C’était au début des années 1970. Elle a dit oui et la première pièce qu’ on a créée ensemble, c’était pour le GIP. Elle durait quatre minutes ! Ariane venait avec  une camionnette et des tréteaux qu’on installait dans la rue, devant une prison.  Je n’ai  jamais vu jouer la pièce : la police arrivait et nous matraquait.  Il ont réussi une fois quand je n’étais pas là ! 

Comme une nano fourmi . Je n’avais pas l’intention d’être auteur de théâtre. J’estimais  que c’était un art soumis à des imperfections et des limites puisque que dans 995 cas sur 1000 , le théâtre rassemble les personnes qui n’ont pas envie d’être ensemble. Quand Ariane que je  connaissais  depuis une dizaine  années m’a demandé, en 1983 je crois,  d’écrire pour Le Théâtre du Soleil,  j’ai pensé : C’est une offre  merveilleuse mais je ne sais pas le  faire ; mon art est tout autre.  Elle a insisté :   Essaie, on a besoin d’un auteur. Elle m’a proposé l’Inde. J’ai regardé la carte et j’ai dit :Non, je ne peux pas . Je me sentais comme une nano fourmi, morte d’avance, écrabouillée… J’ai  cherché quelque  chose de plus petit. J’ai commencé à travailler  sur les Jarai qui n’existent plus. J’’ai écrit quelques trucs et Ariane m’a dit : Mais c’est trop petit !  tu vois pas comme nous on est grand… Je me trompais toujours  d’échelle  ! Elle m’a proposé le  Cambodge.  J’ai commencé  à travailler sur ce pays, cela a duré  des mois et, tout de suite,  on a été en  rapport avec les Langues’o et avec Marie-Alexandrine Martin qui est une grande spécialiste. Ariane est partie la première pour le Cambodge,  en passant par le Vietnam. Moi je voulais avoir fini d’écrire au moins les deux tiers du texte, l’avoir étayé , avant de me confronter à la réalité – j’avais peur que la réalité ne m’enferme.  J’ai retrouvée  Ariane en Thaïlande et de là on est parties dans les camps.

 Notre pièce est un sampeah. En décembre 1984, à Tatum, à Ampil, dans les camps de la résistance nationaliste situés sur un reste de sol khmer au bord de la Thaïlande, les tout petits enfants accueillaient les étrangers en joignant les mains pour le sampeah, le gracieux salut du temps royal. Ainsi le sampeah,qui entraînait la mort sous la terreur Pol Pot était revenu. Je n’oublierai jamais  l’eau offerte par ceux qui n’avaient rien. Et les petits spectacles avec deux ou trois danseuses,  ce trésor gardé vivant, et le cadeau que c’était. Notre pièce était un sampeah. Un salut tendre et respectueux à un peuple qui n’avait alors pour terre que l’avenir.  

 Sauver l’idée même du Cambodge. Il y a eu une rencontre entre  le mystère du théâtre et le mystère du Cambodge qui se trouve être de manière fabuleuse, totalement théâtral. C’est du à la personnalité de Sihanouk. Il s’est  identifié au Cambodge d’une manière que l’on peut critiquer mais qui a  été  décisive pour la survie du Cambodge. Il l’a légendarisé et c’était nécessaire.  Quelles que soient ses options, tout ce qu’on a pu lui reprocher, ses alliances avec Pékin, la Corée du Nord , les Khmers rouges… il était animé par la volonté d’ utiliser tous les moyens pour que l’idée même,  la pensée même du Cambodge survive . Et le fait est, nous en avons été témoins  pendant notre travail,  à quel point le Cambodge n’existait pas au début des années 80, juste après le régime khmer rouge… On  est bien sûr allé voir le gouvernement français,  on s’est battu pour obtenir un élargissement de l’accueil des  Cambodgiens,  on en accueillait cent par an .   Mitterrand est  venu à une représentation à La Cartoucherie de Vincennes avec Badinter.  Je leur ai parlé pendant des heures et j’ai vu qu’ils ignoraient tout. Mais ils ont – absolument – écouté.

La vérité reconnue. Sihanouk est venu aussi un soir avec la princesse Monique et une petite suite. On les a fait passer par derrière dans le noir. On avait réservé le dernier rang. Ils ont pleuré.  Sihanouk a  invité toute la troupe dans son  restaurant favori, dans le 16ème,  un grand restaurant khmer magnifique. Il s’est comporté de manière royale ! Je ne savais pas comment il réagirait à la pièce. Il ne l’avait pas vu évidemment. Mais  je n’avais pas du tout d’inquiétude. S’il n’avait pas été content, j’aurais pensé ( elle rit) qu’il avait tort ! Qu’il ne reconnaissait pas la vérité.  Mais il l’a reconnue.  De même que tous les Cambodgiens qui sont venus.

Dans la peau de Sihanouk. La personne la plus bouleversée ce soir-là n’était pas moi. Quand on est l’auteur de toute façon, on se confond avec le théâtre. On est tous les  personnages. J’étais très émue évidemment mais  je n’ai jamais fait la différence entre nos Cambodgiens qu’on a sortis des camp,  le père Ceyrac ou Sihanouk : c’étaient des personnages humains  avec des défauts et  des qualités. C’est Georges qui était bouleversé.  Et il continue à l’être d’ailleurs. Il vient d’écrire  une très belle lettre à Sihanouk. Sihanouk est quelqu’un  que j’aime profondément mais j’aime profondément madame Lamné (marchande de poissons  vietnamienne), j’aime Khieu Samnol (mère de Khieu Samphan et femme du peuple).  J’adore Suramarit (père défunt de Sihanouk). Georges c’est différent :  il avait Sihanouk dans la peau.

Une question de vie ou de mort. Le travail de l’acteur est  un combat terrible, une douleur épouvantable. C’est ne pas trouver une scène, on ne sait pas pourquoi, tout le monde se déchiquette… mais qu’est-ce qui ne va pas ? mais c’est où ? mais c’est quoi ? C’est une question de vie ou de mort pour les comédiens.  Je le vois  et je suis leur amie parce que j’ai toujours senti  qu’il y avait quelque  chose de commun entre être comédien et être auteur. Je suis  là aux répétitions comme une structure quasi parentale, quelqu’un qui les aime, les écoute. Ils peuvent venir poser des questions, ça leur arrive.  Mais c’est le metteur en scène qui met au monde. Sa puissance son énergie  se situent du côté de la vision. Alors que moi je ne vois rien ! Par exemple  je disais à Ariane : j’ai besoin d’un avion. Elle me disait : D’accord, tu as un avion ! Mais comment on fait un avion ? T’occupes pas, mets ton avion

La voix évoquée. Moi j’entends des voix ! La voix de Sihanouk par exemple. Georges ne l’avait jamais entendue avant de jouer. Et c’est saisissant. Je crois que la voix, la scansion,  l’articulation, quelque chose que j’essaye d’évoquer, l’évocation au sens de voix , est dans le texte. Je crois que la voix de Sihanouk lui est venue du texte lui-même. C’est la même chose pour la jeune Mardy qui reprend le rôle, elle est Sihanouk sans l’avoir jamais vu.

On coupe, on ajuste. Il n’y avait pas eu d’écriture collective sur ce texte mais il a bougé avec les comédiens. Cela se passe toujours ainsi.  D’abord parce que les textes s’écrivent trop grand. Un texte qui fait neuf heures,  il va falloir ramener à six, on s’en fiche, on coupe , on ajuste. Ensuite, il y a des aventures permanentes.  Au théâtre du Soleil,  les comédiens essaient de jouer tous les rôles et  on se retrouve  dans des  situations assez cocasses où tout d’un coup  un comédien  joue les trois rôles de la même scène ! C’est pas possible …  on réécrit  tout pour s’adapter  à la distribution qui vient très tardivement. Toutes les pièces que j’ai écrites pour le théâtre du Soleil ont entre 15 et 30 versions . Pour Tambours, il y a je crois  27 versions ! 

L’âme cambodgienne. La pièce est  une tranche  de l’histoire du Cambodge. Ce que les  puissances occidentales font au monde et la façon dont on écrase et on détruit un pays après l’autre . Les Etats Unis divisés avec des gens répugnants et d’autres qui ont du cœur. Et les Khmers rouges – je les ai étudiés de très près –  que nous avons formés ici en France à la Sorbonne. Ce qu’on voit d’eux dans la pièce et dans S21 de Rithy Panh c’est la même chose. Il y a une structure très cambodgienne qui sous-tend tout cela : une âme cambodgienne n’est pas une âme française, les trahisons, les folies ne sont pas les mêmes, elles sont déterminées autrement.

La filiation. Le projet de reprendre L’Histoire tragique mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge est venue  de Ahsley Thompson.   Quand on a joué en 1985 à La Cartoucherie, Ashley qui était une de mes étudiantes, qui avait 20 ans, a eu un coup de foudre.  Elle est partie au Cambodge et elle est devenue une des grandes khmérologues mondiales,  spécialiste de tout ce qui relève de la culture, du patrimoine.  Et comme  cette pièce  a, en un sens, fondé sa vie , elle a commencé à vouloir la traduire. C’est Ang Choulean, l’antropologue, qui l’a finalement et magnifiquement traduite  Ashley, ma fille, si je peux dire, a donc pris le flambeau, a continué l’histoire, et je trouve ça merveilleux

Du vrai théâtre. La pièce est donnée fin novembre 2011 à la Cartoucherie. Je suis très heureuse de manière sublime. C’est le juste de tout ce que fait le Soleil.  Un théâtre qui a une vocation éthique et politique, mise en pratique  depuis toujours : il y a des règles,  tout le monde est à égalité sur le plan financier, les salaires sont  faibles, les prix des places aussi.  C’est du vrai théâtre, noble, ce n’est pas une bulle flottante, on est en rapport avec ce qui se passe sur la terre . Quand on vient nous dire : Mais pourquoi  ne faites-vous pas quelque  chose sur la Yougoslavie !  on répond : On  l’a fait déjà puisqu’on a fait l’Inde. Ce que nous faisons ce sont des métaphores, ce qui vaut dans un pays  vaut dans d’autre cas.

Reprendre son bien. La pièce est importante pour le Cambodge . Ces jeunes acteurs sont des gens pour qui  même les mots  que nous utilisons sont des mots nouveaux.  Que veut dire liberté ? vérité ? c’est un autre  monde. Le Cambodge a été  tellement vidé, il y a eu une telle hémorragie de culture, de pensée.   Mais on peut  reprendre un apprentissage, reprendre son bien, son Histoire, se réapproprier sous une forme vivante et magnifique un passé inquiétant et méconnu.

Des fragments d’humanité.  Je ne pense pas le théâtre en  termes de message mais  en termes d’humanité, bons et mauvais mélangés. On donne à voir, on est des peintres.  On donne à  découvrir que  l’humanité,  franchement c’est compliqué. Comme disait Jaurès, elle n’existe pas encore ! Elle n’existe pas plus que la démocratie. Il y a des fragments. Par exemple le père Ceyrac. Bien que je ne me fasse  d’illusion sur personne, c’est ce qu’on peut faire de mieux…. Mais d’une certaine manière il est porté puisqu’il croit en Dieu.  Les efforts que les êtres humains font sans Dieu sont énormes !

Les dieux du théâtre. Les jeunes acteurs  ont repris le rituel des comédiens de théâtre au Cambodge avant les Khmers rouges, c’est-à-dire une prière traditionnelle  avec les bâtons d’encens.  Au Soleil, ce n’est pas ce rite là mais il y en a d’autres.  C’est totalement ritualisé : on ne peut pas faire autrement puisqu’il faut passer dans l’autre monde. Par exemple, la préparation des comédiens est très longue. Ils intériorisent,  ils ne répètent jamais sans être maquillés, en costume … Le théâtre, c’est la religion sans les dieux. Sauf qu’il y a des dieux au théâtre :  ils sont partout et ils font n’importe quoi !

Les portables et Shiva. Ce que l’Asie nous apporte c’est ce qu’elle a encore gardé puisqu’elle a  3000 ans de moins que nous. Nous nous considérons nous comme appartenant au XXème siècle. Alors que,  en Asie, vous voyez bien que les trois millénaires qui précèdent sont encore là :  il se confondent avec le présent, avec la technologie, vous avez les portables  et Shiva même temps.  Cela c’est ce que l’Asie conserve pour l’Occident si l’Occident veut bien en profiter .Ça ne veut pas dire qu’il faille être religieux mais qu’il faille recevoir le courant de la vie ,