Quand l'Histoire khmère entre en littérature

 
 

Pol Pot joué par la jeune Ravy

. L’artiste  Vann Nath, l’un des trois derniers survivants du centre de tortures et d’extermination S21 qui a témoigné encore et encore, est mort le 5 septembre dernier. Anne-Laure Porée a fait sur son blog un très beau portrait de « l’homme au doux sourire et aux cheveux d’argent ». http://proceskhmersrouges.net/

. Trois livres magistraux  rebondissent sur le procès de Duch, le tortionnaire de S21, ils  se répondent en écho sans le savoir. Superbes, les trois.

 Le silence du bourreau, de  François Bizot, Flammarion. On retrouve l’écriture obsessionnelle, tourmentée, exigeante, de celui qui fut le prisonnier de Duch dans le maquis en 1971. Appelé à témoigner à son procès, il ne pouvait pas ne pas retourner encore une fois le fer dans la plaie – et il ne se ménage pas, faisant resurgir une  scène dévastatrice autant que fondatrice de son enfance- pour tenter de comprendre le « mal-mystère ».(Sans doute vaut-il mieux lire d’abord en poche son premier livre Le Portail. )

EXTRAIT. « Au-delà de ce passé qui me revient chaque jour tant il m’enfante encore, je repasse à l’infini par les phases de l’épreuve cambodgienne, la seule qui m’ait fait prendre conscience, mieux que n’importe quelle mort, de mon identité, et ouvrir grand les yeux sur la plus périlleuse de toutes les équations : deviner en moi le pire de ce qu’il y a en l’autre. »

Le maître des aveux , de Thierry Cruvellier, Gallimard. L’auteur qui suit depuis quinze ans  des procès pour crimes contre l’humanité a assisté à celui de Duch. Se lit comme un roman tant nous taraude l’envie de comprendre  ce qui a pu se passer dans la tête des « effrayants  nourrissons de l’idéologie communiste », comme dit Hélène Cixous.

EXTRAIT. « L’euphémisme est la langue naturelle du crime de masse. Sous Pol Pot, on ne tue pas, on « résout » un individu, on le « prélève » de son unité de combat ou de travail, on «  détruit » ou on «  écrase », selon la traduction que l’on veut adopter de termes khmers tirés du travail agricole. Komtech : réduit en mille morceaux ou, selon le terme choisi à la cour, écrasé. »

 Kampuchea, de Patrick Deville–   Flammarion.  Magnifique dit la presse, et elle dit vrai : brillant, sensible, érudit. Tellement érudit que le danger de perdre un lecteur, qui ne l’est pas érudit,  existe. Tant pis !  On prend le risque  pour le verre posthume pris avec Pierre Loti, pour la trouvaille de l’indicateur temporel avant ou après HC Henri Mouhot, le découvreur des temples d’Angkor et le fil rouge du récit de Deville, pour l’évocation cinématographique  de la rue Catinat à Saigon, pour  les moments de spleen de l’auteur, coupants et délicats comme du diamant, pour les fulgurances sur le sentiment de l’Asie,… pour tout cela on le lit, que dis-je on le dévore. A noter un chapitre intitulé Chez Ponchaud, l’homme qui, en 1976,  révéla l’apocalypse khmère rouge à l’Occident (Cambodge, année zéro ) et avec qui je prépare un livre d’entretiens à paraître chez Magellan en 2012.

Patrick Deville cite l’écrivain Graham Greene comme en écho à Steve Jobs  : « Il n’est pas un de nous qui ne soit coupable d’un crime, celui, énorme, de ne pas vivre pleinement la vie. »

.  L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, Hélène Cixous ( éditions Théâtre du Soleil, Editions théâtrales), une nouvelle édition  de cette pièce somptueuse pour accompagner le spectacle tout aussi somptueux  qui sera donné en province et à la Cartoucherie de Vincennes  avec une troupe de jeunes acteurs khmers venus de Battambang. Je vous en dis beaucoup plus très bientôt. En attendant save the date !

A Lyon, dans le cadre du Festival « Sens Interdits » du 26 au 28 octobre 2011. En province  (Villefranche-sur-Saône, Vénissieux, Valence, Chambéry, Grenoble, Épinal, Clermont-Ferrand)  du 3 au 18 novembre. Au  Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes du 23 novembre au 4 décembre. Réservations au 01 43 74 24 08.

En savoir plus à la rubrique Actus Cambodge ou Agenda

 

Rafraîchissant

F5 – vous tapez cette touche et l’insupportable publicité qui tape l’incruste sur l’écran de votre ordinateur disparait sur le champ. Puisamment jouissif. Rafraîchir l’écran cela s’appelle. C’est une jeune journaliste qui m’a donné ce tuyau. A faire savoir.

Dans le même ordre d’idées je me délecte d’apprendre dans Le Monde du 15 octobre que «  la publicité télévisée devra aligner son volume sonore sur celui des programmes. » Des années que je rouspète et peste quand soudain, au moment honni de la réclame,  enfle le son du téléviseur… J’apprends aussi que le CSA reçoit en moyenne trois plaintes par semaine. C’est peanuts ! Soit les incommodés n’ont, comme moi, pas le courage, d’écrire, soit ils s’en foutent, soit ils n’entendent même pas – c’est grave –  l’ agression carrément scandaleuse. Comment ils avaient réusi ce coup-là ? Le pouvoirs des publicitaires avec leurs sourires débordant de dents est étonnant (je pique cette image à Sihanouk qui l’avait appliquée à Duch, le premier condamné du procès des Khmers rouges … sans amalgame évidemment).

Stay Hungry !

Dans Libé du 9 octobre, un portrait dense de Steve Jobs par Walter Isaacson qui signe une biographie du fondateur d’Apple à paraître chez Lattès en novembre : «  J’ai décidé, écrit l’ancien directeur de la direction de Time magazine, ex-PDG de CNN, de raconter son histoire comme une étude sur la créativité ». C’est un angle alléchant. Extrait du portrait : «  Il pensait qu’il rendait service aux gens :   Ils sont occupés à faire faire ce qu’ils font le mieux possible, et ils veulent que nous créions ce qui se fait de mieux. Leurs vies sont compliquées ; ils ont autre chose à faire qu’essayer de comprendre comment intégrer leurs ordis et périphériques. » Voilà !

 Steve Jobs n’était sûrement pas un ange mais devant son  injonction à « rester affamés »  alors qu’il était dévoré par le cancer on dit Respect.