Jean Daniel : exercice d’admiration

J’ai toujours éprouvé une profonde admiration pour Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur dont le premier numéro parut le 19 novembre 1964. Pour l’homme et sa plume. Paru en poche folio son livre d’entretiens avec Martine de Rabaudy, et bellement intitulé « Cet étranger qui me ressemble »,  a encore renforcé mon admiration. Un sentiment que l’écrivain met au premier rang des émotions qui construisent, qui font avancer – et le fait est  je connais des jeunes gens qui, dans leur vie professionnelle, sont complètement démobilisés découragés par l’absence de figures susceptibles de leur procurer un tel moteur. On pourrait s’étonner de cela, la propension à admirer, chez un homme qui donne plutôt l’impression d’une certaine morgue. Il le déplore, s’en explique. Ce n’est pas mon cas : à le lire, à l’écouter mais aussi simplement à le voir, d’emblée  je ressens sa vive intelligence – dans ses yeux – et sa sensibilité extrême – à certains frémissements de ses lèvres.

Ce qui me séduit chez cet homme-là ? Son exigence intellectuelle, sa liberté de penser. Juif né à Blida, les  « événements » d’Algérie l’ont  déchiré et le conflit arabo-palestinien est une blessure profonde. Homme de gauche, il a des attachements qui font dire à sa femme qu’il aurait été plus équilibré s’il avait été de droite ! Ils sont peu à reconnaître de façon aussi entière, sans tergiversation aucune,  leurs erreurs : ainsi d’avoir laissé attaquer injustement Valéry Giscard d’Estaing dans l’affaire des diamants de Bokassa ou, plus grave, dit-il,  d’avoir « préféré le salut à la fin des tueries aux révélations sur le sort des harkis. » Et il ajoute  « je savais et je me suis tu. »

Il est pour moi, comme pour beaucoup je présume,  à l’instar de Françoise Giroud, une  figure majeure du  journalisme, un modèle. «  La vraie grandeur du journalisme je l’ai rencontrée avec le reportage » écrit-il, mais c’est comme éditorialiste qu’ il forgera son écriture. Un exercice  ingrat à l’en croire : « L’éditorial est un genre suspect  qui expose à l’imposture quand on traite un sujet sur lequel on ne peut souvent avoir que des compétences relatives. »  C’est un genre qui lui convient pourtant à merveille en ce sens qu’il peut y exercer son sens de la complexité façon Edgar Morin. Le doute, la « discussion intérieure » sont obsessionnels chez lui. Et que cette obsession est rassurante, comme on se sent moins seul ! Sur l’intégration ou le communautarisme, il écrit : «  On me répète que le rêve français est terminé, qu’il faut vivre avec son temps (…), celui de la juxtaposition des communautés (…)  je n’accepterai jamais de renoncer à une France de citoyens tant que son contraire conduira à la primauté virtuelle d’une religion nouvelle. » Il se sent isolé dans son milieu, précise t-il,  mais entendu par les « étrangers » Un haut fonctionnaire kabyle lui écrit : « Je suis venu en France pour me libérer de la pression arabo-islamique, ce n’est pas pour la retrouver ici en plus écrasante. » ( J’ai eu quasi la même déclaration de Rayhana, l’auteure de A mon âge je me cache encore pour fumer– Blog Date ??).

A l’origine de cette posture, l’influence de Gide qui à la fois lui fait découvrir le marxisme et le sauve plus tard du communisme : «  Il m’a fait  comprendre que le militantisme n’est pas dans mon registre. Si je recherche une cause, je refuse un dogme. Toute ma vie le dogmatisme sera mon ennemi déclaré. Ce qui m’évitera quelques erreurs. » Et c’est dans la décolonisation que Jean Daniel situe les racines de son attachement à la gauche. Avec pour clé de voûte Mendès France. Les pages sur ce sujet sont passionnantes, encore une fois dénuées de toute rigidité idéologique. Il faut un certain culot pour être un homme de gauche et écrire :  « (…) des liens d’intimité s’établissent entre occupants et occupés , qu’aucun étranger à ces pays ne peut comprendre. Ces connivences de la vie commune sont nourries par la fascination et par la haine. L’anticolonialisme masochiste, pénitent, sacrificiel ne sert ni l’intérêt des colonisés, enfermés dans une posture victimaire, ni la lucidité des anciens colons. »  Et aussi : «  Il s’est produit entre l’Algérie et la France une alchimie de complémentarité, de souffrance, de connivence, qui reste un phénomène unique. » Egalement  à l’origine de sa sensibilité de gauche,  le fait qu’il n’a « jamais supporté l’humiliation » et que « les colonisés lui semblent incarner le plus fortement la figure de l’humiliation. »

Tant d’autres choses dans ce beau livre. L’Algérie comme une enfance : l’odeur du chèvrefeuille, le braiement de l’âne, les danseurs berbères noirs, les nuits bleues de Blida … et aujourd’hui sa nostalgie d’une maison de famille  « Une maison où m’enraciner me manque toujours. »,  (il y retourne un jour la voir, la grande maison, tout est pareil, rien ne l’est «  Un étranger qui me ressemble y avait habité.») Il retrouve la grand place d’armes de Blida, le boulevard où «  inaccessibles et triomphantes, les jeunes filles aux bras nus annoncent le printemps » – on dirait du Camus ! Sa vénération pour Albert Camus précisément, Jean Daniel en parle avec une sincérité  touchante :  « Je l’aime plus qu’il ne m’aime. Je l’admire plus qu’il ne peut m’admirer. Je le place plus haut que tout. » ; et aussi : « Ce qu’il fait, je pourrais le faire, mais en tellement moins bien ! » Pourtant, ajoute-t-il, étayant sa conviction  qu’admirer  est source de force,  « de cette période je garde l’impression d’une confiance dans mon destin… »

Délicieux entre tous à mes yeux enfin les propos sur son narcissisme. Gide encore en est la source : «  L’adolescent que je suis, ébloui par les pages du Journal, est ignorant de son avarice et de son antisémitisme. », Avec l’auteur des Nourritures terrestres, avec Montaigne, avec  Rimbaud., il forge sa conviction que connaissance de soi même et  curiosité empathique pour les autres ne sont pas du tout contradictoires. Le « Je » dans les reportages, il le revendique et cela me ravit  puisque je le prêche dans mes ateliers au CFPJ et dans mon live Question de style.  (1)

Jean Daniel – et ce n’est pas la moindre de ses qualités- n’est pas un homme de regrets. Si ce n’est … A-t-il la nostalgie de la création littéraire ou ses  Carnets (que je n’ai pas lus) écrits dans les avions, les chambres d’hôtel, ont- ils suffi à combler ce désir profond ? En tout cas ils sont essentiels à ses yeux :   « Longtemps, j’ai ressenti avec plus d’intensité mes émotions parce que je me disais que j’allais  en parler. Il m’est arrivé de vivre certaines choses dans le seul but de les relater. »  Il arrête, nous dit-il, en l’an 2000 (et ce faisant  sans doute se mutile) car «  je négociais avec l’âge un tournant délicat et j’ai pensé qu’il me fallait vivre sans me regarder vivre  parce qu’il me restait peu de temps ». On comprend bien…

Le livre se ferme sur la vieillesse et ce qu’on peut essayer de négocier avec elle. « A ceux qui sont prêts de disparaître on demande de paraître. Que leur proposer ? La seule recette c’est d’arriver – c’est rare – à garder la capacité d’admiration. »

Voilà en ce qui me concerne qui est fait pour aujourd’hui.

(1)   Question de style, nouvelle version enrichie, disponible en février 2011 à la Fnac ou à commander chez votre libraire.

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