A la recherche de la mémoire

Le Cambodge et Le Théâtre du Soleil, une longue histoire. Hasard des programmations,  parallèlement au colloque Le génocide effacé,  se tient un festival  Werner Schroeter au Centre Pompidou. Le film sur  Ariane Mnouchkine « A la recherche du soleil » est une merveille (programmé le 11 décembre dernier et le 30 décembre prochain) : une heure trente pour suivre le fil d’Ariane dans ces mois de 1984 où la troupe s’emparait de la magnifique pièce-fleuve d’Hélène Cixous « L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge ». 

Cixous pleine d’émotion , après la séance et devant les spectateurs,  d’avoir revu le film où, une rose jaune à la main, elle est interviewée par le réalisateur, (le cinéma de Schroeter nous dit-elle est semée de roses jaunes, c’est sa signature !). Un film qui n’est pas un documentaire dit-elle « mais un opéra, une vision, une transfiguration. »  Pleine d’émotion d’avoir revu, dit-elle encore, tant de morts : Cambodgiens évoqués sur scène et peuple du Soleil. Mais Georges Bigot est là qui interprétait alors Norodom Sihanouk,   personnage shakespearien s’il en est  : homme politique hors du commun, monseigneur-papa adulé, tyran détesté,  sans pitié pour ses ennemis, fantasque et génial, insupportable, irrésistible. La performance du comédien était magistrale :  entre autres la voix inimitable de Sihanouk  trouvé précisément sans l’imiter (interdiction lui avait été faite par Mnouchkine de voir et d’entendre des documents) mais en se laissant porter par le rythme des phrases, la musique, les voix  du texte. Sur la « voix », Hélène Cixous a cette image : « J’écris ce que j’ai entendu en collant mon oreille sur la poitrine de tous ces personnages » ( il y en a une soixantaine dans la pièce). Avant ce travail poétique, il y avait eu le travail de fourmi  sur les archives, les documents journalistiques, diplomatiques, politiques, la littérature ancienen khmère … l’auteure avait voulu tout savoir du concret khmer jusqu’au 350 espèces de riz …

Entre le Cambodge, Hélène Cixous et Le Théâtre du Soleil, il y a une histoire d’amour. Elle vit toujours, revit sur un mode majeur  en ce moment, là-bas, à Battambang avec les jeunes de Phare Ponleu Selpak ( je consacrais à cette association un chapitre dans Tourments et merveilles en pays khmer).  Ces 29 jeunes Khmers qui interprètent Sihanouk (le rôle est tenu par une jeune femme), le premier ministre Lon Boret,  l’ambassadeur des Etats unis – et tant d’autres acteurs, marionnettes des complicités internationales cyniques  qui entrainent le Cambodge dans le cataclysme khmer rouge – ces jeunes Khmers très peu scolarisés qui viennent des villages voisins,  certains de l’univers de  la misère, parfois de la drogue, n’ont pas la mémoire de leur pays  et ne savaient même pas  ce qu’est le théâtre. Pourtant, disent l’écrivaine et le comédien, la magie opère. Ils  entrent peu à peu dans ce monde où les mots et les gestes aident à penser, ils retrouvent des fragments, des traces d’un passé qui fut effacé par le régime de Pol Pot et qu’ils n’ont pas connu  : ainsi ce rituel pour les ancêtres qu’ils ont instauré avant chaque répétition et qui sera sans doute intégré dans la pièce. Et c’est celui qui jouait Sihanouk, qui en porte la mémoire dans son corps, c’est  Georges Bigot,  qui 25 ans plus tard,  met en scène la version khmère de la pièce, version allégée ( la version de 1985 faisait huit heures !) et transposée selon les codes sociaux et psychologiques cambodgiens. Le soupçon de nécolonialisme est ridicule selon ce dernier, il s’agit d’art et d’échange.

La pièce sera représentée à La Cartoucherie en 2011 . Mais pourra-t-elle l’être  au Cambodge tandis que  sur une autre scène se jouera à Phnom Penh le deuxième acte du procès des Khmers rouges ? Ce n’est pas certain, elle pourrait déranger  tant la réalité et la fiction, les fantômes et les vivants  sont dans cette histoire intimement mêlées.  

Voir les échos du colloque « Le génocide effacé » dans la rubrique Cambodge – Actu

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