Jean Daniel : exercice d’admiration

J’ai toujours éprouvé une profonde admiration pour Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur dont le premier numéro parut le 19 novembre 1964. Pour l’homme et sa plume. Paru en poche folio son livre d’entretiens avec Martine de Rabaudy, et bellement intitulé « Cet étranger qui me ressemble »,  a encore renforcé mon admiration. Un sentiment que l’écrivain met au premier rang des émotions qui construisent, qui font avancer – et le fait est  je connais des jeunes gens qui, dans leur vie professionnelle, sont complètement démobilisés découragés par l’absence de figures susceptibles de leur procurer un tel moteur. On pourrait s’étonner de cela, la propension à admirer, chez un homme qui donne plutôt l’impression d’une certaine morgue. Il le déplore, s’en explique. Ce n’est pas mon cas : à le lire, à l’écouter mais aussi simplement à le voir, d’emblée  je ressens sa vive intelligence – dans ses yeux – et sa sensibilité extrême – à certains frémissements de ses lèvres.

Ce qui me séduit chez cet homme-là ? Son exigence intellectuelle, sa liberté de penser. Juif né à Blida, les  « événements » d’Algérie l’ont  déchiré et le conflit arabo-palestinien est une blessure profonde. Homme de gauche, il a des attachements qui font dire à sa femme qu’il aurait été plus équilibré s’il avait été de droite ! Ils sont peu à reconnaître de façon aussi entière, sans tergiversation aucune,  leurs erreurs : ainsi d’avoir laissé attaquer injustement Valéry Giscard d’Estaing dans l’affaire des diamants de Bokassa ou, plus grave, dit-il,  d’avoir « préféré le salut à la fin des tueries aux révélations sur le sort des harkis. » Et il ajoute  « je savais et je me suis tu. »

Il est pour moi, comme pour beaucoup je présume,  à l’instar de Françoise Giroud, une  figure majeure du  journalisme, un modèle. «  La vraie grandeur du journalisme je l’ai rencontrée avec le reportage » écrit-il, mais c’est comme éditorialiste qu’ il forgera son écriture. Un exercice  ingrat à l’en croire : « L’éditorial est un genre suspect  qui expose à l’imposture quand on traite un sujet sur lequel on ne peut souvent avoir que des compétences relatives. »  C’est un genre qui lui convient pourtant à merveille en ce sens qu’il peut y exercer son sens de la complexité façon Edgar Morin. Le doute, la « discussion intérieure » sont obsessionnels chez lui. Et que cette obsession est rassurante, comme on se sent moins seul ! Sur l’intégration ou le communautarisme, il écrit : «  On me répète que le rêve français est terminé, qu’il faut vivre avec son temps (…), celui de la juxtaposition des communautés (…)  je n’accepterai jamais de renoncer à une France de citoyens tant que son contraire conduira à la primauté virtuelle d’une religion nouvelle. » Il se sent isolé dans son milieu, précise t-il,  mais entendu par les « étrangers » Un haut fonctionnaire kabyle lui écrit : « Je suis venu en France pour me libérer de la pression arabo-islamique, ce n’est pas pour la retrouver ici en plus écrasante. » ( J’ai eu quasi la même déclaration de Rayhana, l’auteure de A mon âge je me cache encore pour fumer– Blog Date ??).

A l’origine de cette posture, l’influence de Gide qui à la fois lui fait découvrir le marxisme et le sauve plus tard du communisme : «  Il m’a fait  comprendre que le militantisme n’est pas dans mon registre. Si je recherche une cause, je refuse un dogme. Toute ma vie le dogmatisme sera mon ennemi déclaré. Ce qui m’évitera quelques erreurs. » Et c’est dans la décolonisation que Jean Daniel situe les racines de son attachement à la gauche. Avec pour clé de voûte Mendès France. Les pages sur ce sujet sont passionnantes, encore une fois dénuées de toute rigidité idéologique. Il faut un certain culot pour être un homme de gauche et écrire :  « (…) des liens d’intimité s’établissent entre occupants et occupés , qu’aucun étranger à ces pays ne peut comprendre. Ces connivences de la vie commune sont nourries par la fascination et par la haine. L’anticolonialisme masochiste, pénitent, sacrificiel ne sert ni l’intérêt des colonisés, enfermés dans une posture victimaire, ni la lucidité des anciens colons. »  Et aussi : «  Il s’est produit entre l’Algérie et la France une alchimie de complémentarité, de souffrance, de connivence, qui reste un phénomène unique. » Egalement  à l’origine de sa sensibilité de gauche,  le fait qu’il n’a « jamais supporté l’humiliation » et que « les colonisés lui semblent incarner le plus fortement la figure de l’humiliation. »

Tant d’autres choses dans ce beau livre. L’Algérie comme une enfance : l’odeur du chèvrefeuille, le braiement de l’âne, les danseurs berbères noirs, les nuits bleues de Blida … et aujourd’hui sa nostalgie d’une maison de famille  « Une maison où m’enraciner me manque toujours. »,  (il y retourne un jour la voir, la grande maison, tout est pareil, rien ne l’est «  Un étranger qui me ressemble y avait habité.») Il retrouve la grand place d’armes de Blida, le boulevard où «  inaccessibles et triomphantes, les jeunes filles aux bras nus annoncent le printemps » – on dirait du Camus ! Sa vénération pour Albert Camus précisément, Jean Daniel en parle avec une sincérité  touchante :  « Je l’aime plus qu’il ne m’aime. Je l’admire plus qu’il ne peut m’admirer. Je le place plus haut que tout. » ; et aussi : « Ce qu’il fait, je pourrais le faire, mais en tellement moins bien ! » Pourtant, ajoute-t-il, étayant sa conviction  qu’admirer  est source de force,  « de cette période je garde l’impression d’une confiance dans mon destin… »

Délicieux entre tous à mes yeux enfin les propos sur son narcissisme. Gide encore en est la source : «  L’adolescent que je suis, ébloui par les pages du Journal, est ignorant de son avarice et de son antisémitisme. », Avec l’auteur des Nourritures terrestres, avec Montaigne, avec  Rimbaud., il forge sa conviction que connaissance de soi même et  curiosité empathique pour les autres ne sont pas du tout contradictoires. Le « Je » dans les reportages, il le revendique et cela me ravit  puisque je le prêche dans mes ateliers au CFPJ et dans mon live Question de style.  (1)

Jean Daniel – et ce n’est pas la moindre de ses qualités- n’est pas un homme de regrets. Si ce n’est … A-t-il la nostalgie de la création littéraire ou ses  Carnets (que je n’ai pas lus) écrits dans les avions, les chambres d’hôtel, ont- ils suffi à combler ce désir profond ? En tout cas ils sont essentiels à ses yeux :   « Longtemps, j’ai ressenti avec plus d’intensité mes émotions parce que je me disais que j’allais  en parler. Il m’est arrivé de vivre certaines choses dans le seul but de les relater. »  Il arrête, nous dit-il, en l’an 2000 (et ce faisant  sans doute se mutile) car «  je négociais avec l’âge un tournant délicat et j’ai pensé qu’il me fallait vivre sans me regarder vivre  parce qu’il me restait peu de temps ». On comprend bien…

Le livre se ferme sur la vieillesse et ce qu’on peut essayer de négocier avec elle. « A ceux qui sont prêts de disparaître on demande de paraître. Que leur proposer ? La seule recette c’est d’arriver – c’est rare – à garder la capacité d’admiration. »

Voilà en ce qui me concerne qui est fait pour aujourd’hui.

(1)   Question de style, nouvelle version enrichie, disponible en février 2011 à la Fnac ou à commander chez votre libraire.

A la recherche de la mémoire

Le Cambodge et Le Théâtre du Soleil, une longue histoire. Hasard des programmations,  parallèlement au colloque Le génocide effacé,  se tient un festival  Werner Schroeter au Centre Pompidou. Le film sur  Ariane Mnouchkine « A la recherche du soleil » est une merveille (programmé le 11 décembre dernier et le 30 décembre prochain) : une heure trente pour suivre le fil d’Ariane dans ces mois de 1984 où la troupe s’emparait de la magnifique pièce-fleuve d’Hélène Cixous « L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge ». 

Cixous pleine d’émotion , après la séance et devant les spectateurs,  d’avoir revu le film où, une rose jaune à la main, elle est interviewée par le réalisateur, (le cinéma de Schroeter nous dit-elle est semée de roses jaunes, c’est sa signature !). Un film qui n’est pas un documentaire dit-elle « mais un opéra, une vision, une transfiguration. »  Pleine d’émotion d’avoir revu, dit-elle encore, tant de morts : Cambodgiens évoqués sur scène et peuple du Soleil. Mais Georges Bigot est là qui interprétait alors Norodom Sihanouk,   personnage shakespearien s’il en est  : homme politique hors du commun, monseigneur-papa adulé, tyran détesté,  sans pitié pour ses ennemis, fantasque et génial, insupportable, irrésistible. La performance du comédien était magistrale :  entre autres la voix inimitable de Sihanouk  trouvé précisément sans l’imiter (interdiction lui avait été faite par Mnouchkine de voir et d’entendre des documents) mais en se laissant porter par le rythme des phrases, la musique, les voix  du texte. Sur la « voix », Hélène Cixous a cette image : « J’écris ce que j’ai entendu en collant mon oreille sur la poitrine de tous ces personnages » ( il y en a une soixantaine dans la pièce). Avant ce travail poétique, il y avait eu le travail de fourmi  sur les archives, les documents journalistiques, diplomatiques, politiques, la littérature ancienen khmère … l’auteure avait voulu tout savoir du concret khmer jusqu’au 350 espèces de riz …

Entre le Cambodge, Hélène Cixous et Le Théâtre du Soleil, il y a une histoire d’amour. Elle vit toujours, revit sur un mode majeur  en ce moment, là-bas, à Battambang avec les jeunes de Phare Ponleu Selpak ( je consacrais à cette association un chapitre dans Tourments et merveilles en pays khmer).  Ces 29 jeunes Khmers qui interprètent Sihanouk (le rôle est tenu par une jeune femme), le premier ministre Lon Boret,  l’ambassadeur des Etats unis – et tant d’autres acteurs, marionnettes des complicités internationales cyniques  qui entrainent le Cambodge dans le cataclysme khmer rouge – ces jeunes Khmers très peu scolarisés qui viennent des villages voisins,  certains de l’univers de  la misère, parfois de la drogue, n’ont pas la mémoire de leur pays  et ne savaient même pas  ce qu’est le théâtre. Pourtant, disent l’écrivaine et le comédien, la magie opère. Ils  entrent peu à peu dans ce monde où les mots et les gestes aident à penser, ils retrouvent des fragments, des traces d’un passé qui fut effacé par le régime de Pol Pot et qu’ils n’ont pas connu  : ainsi ce rituel pour les ancêtres qu’ils ont instauré avant chaque répétition et qui sera sans doute intégré dans la pièce. Et c’est celui qui jouait Sihanouk, qui en porte la mémoire dans son corps, c’est  Georges Bigot,  qui 25 ans plus tard,  met en scène la version khmère de la pièce, version allégée ( la version de 1985 faisait huit heures !) et transposée selon les codes sociaux et psychologiques cambodgiens. Le soupçon de nécolonialisme est ridicule selon ce dernier, il s’agit d’art et d’échange.

La pièce sera représentée à La Cartoucherie en 2011 . Mais pourra-t-elle l’être  au Cambodge tandis que  sur une autre scène se jouera à Phnom Penh le deuxième acte du procès des Khmers rouges ? Ce n’est pas certain, elle pourrait déranger  tant la réalité et la fiction, les fantômes et les vivants  sont dans cette histoire intimement mêlées.  

Voir les échos du colloque « Le génocide effacé » dans la rubrique Cambodge – Actu

Rompre le silence (suite)

Soko Phay-Vakalis et Pierre Bayard

Le colloque, Le génocide effacé, s’est poursuivi les 10 et 11 décembre  sur la lancée du premier jour :  d’une grande densité . En voici quelques échos, quelques flashes  (les actes seront publiés : le blog vous en informera).

  • Démonstration dévastatrice de l’aveuglement, du déni absolu de la presse de gauche sur les Khmers rouges (Le Monde, Libération et l’Humanité) magistralement menée par Pierre Bayard, professeur à Paris VIII. Un déni qui persistera jusqu’en  1977. Les journalistes se félicitent : le drapeau de la révolution flotte sur Phnom Penh, une société nouvelle est en gestation, les pauvres sortent de leur misère…  Un florilège surréaliste, pathétique,  qui fait peur. Certes, devait préciser l’orateur comme conscient soudain de l’efficacité de sa charge et peut-être essayant de l’adoucir ! certes le comportement des journalistes n’est rien comparé à la posture des états occidentaux, les Khmers rouges à l’Onu entre autres broutilles . Certes … Pierre Bayard devait ensuite analyser,  au-delà du contexte politique,  idéologique, les raisons psychologiques d’un tel délire généralisé (dans Tourments et merveilles en pays khmer,  je cite le décapant papier de Marie Despléchin, paru dans Le Monde en août 2005, sur l’adolescente enthousiaste qu’elle était : «  Les Khmers rouges sont des camarades comme nous les aimons, des amis du peuple chinois, des victimes de l’impérialisme») . Une fois le délire passé reste la violence qu’il faut s’imposer pour accepter de s’être trompé. J’en profite pour rendre hommage  au courage de  Jean Lacouture qui sut se dédire.  
  • « Peindre l’extrême » la communication de Soko Phay Vakalis , qui a organisé le colloque, fut du même tonneau. Cette si jolie Cambodgienne affûte toujours ses propos dans un langage  d’une grande précision et accessible à tous. Elle souligna le rôle de l’art qui, encore une fois, permet d’appréhender l’horreur, de mettre sous les yeux ce qu’on ne saurait voir ni entendre. Permet aux survivants « de se réapproprier un passé hanté par la destruction ». Soko a mené des ateliers de création à Phnom Penh au centre Bophana avec  deux artistes. Vann Nath, rescapé de S21, qui produit une « peinture de l’effroi  au « réalisme brut et minutieux ». Et  Séra  porteur d’une «  peinture endeuillée », qui procède  dans ces Bd à un tissage de témoignages et de fictions, ses  dessins côtoyant, s’appuyant sur des coupures de presse, des documents photos;  sa peinture étant quant à elle une expression poétique de l’exil et de l’absence, un corps à corps avec la matière (voir la performance et le film de Céline Dréan ). Ces ateliers ont  donné lieu à un livre Cambodge, l’atelier de la mémoire (Sonleuk Thmey, 2010) et à un DVD. Les œuvres réalisées par les jeunes Cambodgiens sont exposés dans le hall de Paris VIII  jusqu’au 15 janvier – l’exposition sera clôturée  ce jour-là par Vann Nath qui viendra spécialement du Cambodge.
  • La thématique « anamnèses corporelles dans Shoah de Claude Lanzmann et S21 de Rithy Panh »  ne peut se résumer ici. Elle fut l’objet d’un exposé de Emmanuel Alloa. J ’ai dit dans mon livre comme les deux  démarches me semblaient proches. A entendre ce spécialiste de l’image, elles  ne le seraient pas tant que ça. En tout cas, me semble-t-il,  l’effet de saisissement pour le spectateur est semblable. Ce sont deux films dont on ne peut pas  faire l’économie si on prend le risque de s’intéresser à ces thématiques du mal.  « Anamnèses » … le mot me replonge dans les ateliers d’écriture : il est en effet le titre d’une séance classique où celui qui écrit restitue à la façon de Roland Barthes le souvenir dans sa précision, mais sans effet, sans le faire vibrer.  Anamnèse c’est au départ l’historique d’une maladie. Reconstituer, retracer la façon dont le mal est arrivé,  ce mal qualifié par la journaliste Laure de Vulpian de « mal-mystère », expression recueillie auprès  d’un prêtre au Rwanda…   on est au cœur du sujet.
  • Bel intermède littéraire – et toujours le leitmotiv de l’art qui permet « d’en parler » –  offert par Suppya Bru-Nut, chercheuse sur le Ballet Royal à l’Inalco avec une lecture par Jean-Baptiste Phou de textes  d’auteurs cambodgiens. Je cite un extrait  de Soth Polin (L’anarchiste) qui dit les mots de l’exil  :
      Je ne suis plus qu’une plaie béante, ambulante, déchiquetée par cette multitude de piranhas que sont les souvenirs. Je suis la proie du temps, de mon univers phnompenhois : de ma femme, de mes belles-soeurs, de mes parents, de mes anciens amis…, du Mékong. Ils ont maintenant disparu, mais ils ressurgissent à chaque instant devant moi sur mon volant, au détour d’un chemin, au fond d’un verre de bière, ou dans la fumée d’une cigarette. Ils me rattrapent comme un petit voleur jusque dans mon sanctuaire parisien : dans mon taxi ou dans un café …Et un autre extrait du poète Kung Bun Chhoeun qui me touche beaucoup car je me souviens d’un   ami cambodgien me racontant précisément ça :  l’horreur que constituait sous le régime de Pol Pot la dérisoire perte d’une cuillère (qu’on portait souvent  autour du cou pour éviter de la perdre)  : Une cuillère / peut vous rendre la vie difficile/ et jamais gaie./Une cuillère que l’Angkar/ A distribué pour qu’on en prenne soin / Afin qu’elle ne se casse pas. /Il faut être vigilant/ Et veiller jour et nuit/ Et en prendre soi/ Car si on la perd,/ C’est la mort assurée,/Car si on la casse,/ C’est la mort assurée.
  • Echo enfin de la brillantissime intervention de Louis Arsac, ancien attaché de coopération au Cambodge. Ce que je vais en dire est un pâle reflet mais enfin… Le sujet :  l’utopie qui dérape, à savoir  une dystopie. La façon de l’aborder de Louis Arsac : un parallèle instauré entre W ou le souvenir d’enfance de Georges Pérec qui a perdu sa mère déportée par les nazis et le fonctionnement et les règles de l’Angkar, l’organisation invisible et toute puissante sous les Khmers rouges .Dans la fiction de Pérec, comme dans la réalité cambodgienne, les canons de l’utopie sont inversés. Par exemple l’idéal sportif dans W et l’idéal du travail sous Pol Pot, en soi louables, deviennent des facteurs de mort. Ce renversement des paradigmes de l’utopie était visible dès 1976 rappelle  l’orateur. Pöurtant on l’a vu aveuglement, déni.

      Le procès qui vient de condamner Duch, le responsable de S21,  et qui va reprendre si tout va bien  en 2011, pourrait, devrait être, nous est-il suggéré, le procès d’un certain nombre d’autres utopies qui, elles, certes « ont réussi » contrairement à celle du Kampuchéa démocratique ( sic ! ) mais à quel prix …On pourrait presque penser, devait conclure Louis Arsac, qu’il y a un degré de sincérité dans le projet utopique de Pol Pot. Pourquoi cette timidité soudaine ? Bien sûr qu’on peut le penser : c’est bien là un des nœuds du drame cambodgien et de toutes les utopies qui ont mal tourné.

Rompre le silence

Hélène Cixous au colloque le génocide effacé

« Entre l’interminable ténacité du silence et l’inimaginable qui dépasse nos possibilités ordinaires de penser »,  voilà où se situe ce colloque affirme l’écrivain Hélène Cixous dans l’amphi X de Paris VIII en cet après-midi glacé du 9 décembre. Sous son drôle de petit bonnet  qu’elle ne quittera pas, la grande dame de l’écriture livre à un public plus qu’attentif  ses souvenirs et son analyse sur un pays et ses habitants dont elle précise à deux reprises avec  émotion et  grâce qu’ils sont « adorables » : «  Il suffit que je vois un krama et mon cœur se met à battre… ».  Interrogée par Ashley Thompson, une autre amoureuse du Cambodge, Hélène Cixous  raconte comment elle écrivit sa pièce L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge et comment Mitterrand et Badinter assistèrent en 1985 à la représentation au Théâtre du soleil et  les écoutèrent ensuite longtemps, Ariane Mnouchkine et elle, leur parler d’un pays martyrisé et oublié de l’Occident . Un déni qui continue aujourd’hui : « Le peu d’audience accordée au procès des khmers rouges montre à quel point le Cambodge n’intéresse pas » devait souligner  Pierre Bayard, professeur de littérature à Paris VIII.  Lutter contre cet effacement, tel est l’objectif de ce colloque portée par  la détermination de Soko  Phay Vakalis, colloque  qui verra les plus fins spécialistes de toutes disciplines tenter de penser enfin  le « génocide » cambodgien.

La projection de S21, la machine de mort khmère rouge,  fut suivie d’un débat sur le rôle des images. James Burnet, le journaliste et ami  du réalisateur, souligna que le film de Rithy Panh (qui a convaincu les bourreaux de refaire, sous l’oeil de la caméra,  leurs gestes de bourreaux ) a réussi ce tour de force de créer des archives-  archives si manquantes pour la mémoire du Cambodge.

Enfin, l’artiste Séra , auteur d’une splendide trilogie Bd sur les khmers rouges, réalisa pour nous une performance dont vous avez le fruit ci-dessous.

Cambodge  – Le génocide oublié. Colloque à Paris VIII 9, 10 et 11 décembre 2O010. Entrée libre. Métro Saint-Denis université.

La vidéo de la performance de Séra est en ligne sur youtube :

On est dingues des cadeaux dogon …

 

Pour compléter la hotte de votre père Noël déjà pleine de trésors cambodgiens, allez donc faire un tour à L »Entrepôt. Réalisée avec l’Anthropo, depuis longtemps embarqué au pays dogon, voici une expo-vente d’objets anciens et d’artisanat actuel.  Bijoux, tissus, calebasses, pagnes, châles, sacs, statues … difficile de ne pas craquer. Craquons donc puisqu’ il y en a pour toutes les bourses (à partir de 5 euros). La vente est réalisée au profit du village de Yaga-Nah.
Du mardi 7 décembre au vendredi 7 janvier. Concert et conférence dans la foulée.
Plus d’infos sur le site de L’Entrepôt ( qui propose  soit dit en passant des brunchs fort sympathiques)

http://www.lentrepot.fr

J'aimerais assez …

Il neige. Décembre. Je ne sais pas vous mais moi j’aimerais assez cette atmosphère, j’aimerais assez regarder les gens qui pressent le pas tout emmitouflés – on a envie d’écrire avec des clichés et d’illustrer avec un dessin pour un livre de lecture années cinquante –   j’aimerais assez les marrons chauds et la neige. Seulement voilà, il y a les SDF. Il fait trop froid. Je ne vois pas comment ils peuvent supporter ça. Vous leur parlez, vous leur donnez une pièce, le Samu neuf fois sur dix ils en veulent pas et quand ils veulent,  le 115 vous n’arrivez pas à le joindre. Vous réessayez. Et puis vous oubliez. Cet après-midi j’ai été acheter un rouge à lèvres aux Galeries Lafayette, la fille a proposé de me maquiller gratuitement, c’était chouette elle m’a fait des cils de Betty Boop. J’ai oublié le vieux qui tremblait à quelques mètres du Café de la paix à l’Opéra.  Je ne sais pas s’il voulait qu’on vienne le chercher , il ne parlait pas un mot de français, il était vieux et il tapait du pied pour se réchauffer.  J’y ai repensé ce soir.  J’ai appelé. On m’a informé de huit minutes d’attente qui se sont transformés en quinze. J’ai réessayé deux fois et puis j’ai fait cuire des patates sautées

Il doit y avoir quelque chose à faire : un impôt volontaire une seule fois  pour construire des lieux où il y ait des psy, de la bonne cuisine, de la gym et tout le reste …

J’ai eu un gars du 115  à 22h00. Ils ont quinze véhicules pour sillonner Paris. Oui ils arrivent à aller sur tous les signalements. Non il n’y a plus assez de place à cette heure-là dans les centres d’hébergement.

De la terre d'origine à la terre adoptée

 

De mars à juillet 2010, l’écrivain Gilles Rozier a sillonné le quartier de Belleville où il suffit d’ouvrir ses yeux et ses oreilles pour croiser le monde entier. Il en a ramené un carnet de voyage intitulé Liberté, égalité, fatalité. A son invitation quatre auteurs – Colette Fellous, Khadi Hane, Marianne Rubinstein, Miguel Angel Sevilla –  ont aussi écrit sur ce thème. La Maison des métallos en accueuille le fruit mis en regard avec  l’aridité des textes de loi et circulaires administratives de notre beau pays la France … Lectures croisées sous la houlette de Gabriel Debray. Avec le comédien Vincent Viotti.

Le dimanche 12 décembre à 17h00 à La maison des métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris.
Entrée libre sur réservations. 01 47 00 25 20 – reservation@maisondesmetallos.org

Marché cambodgien

Laissez tomber les grands magasins et faites vos courses de Noël à Versailles le 11 décembre … D’accord Versailles c’est pas tout près mais vous trouverez en toute quiétude de délicieux présents  pour mettre sous le sapin :  soyeux (kramas pour son cou délicat) ou piquants ( le poivre de Kampot, the best in the world). Entre autres petites merveilles. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du Sipar, association qui lutte contre l’illettrisme et qui organise cette vente au profit du Cambodge bien sûr.

http://www.sipar.org

Delon : arrogant, un peu autiste, craquant !

Il a toujours ce sourire confus et orgueilleux à la fois qui m’a toujours touchée. Il est  l’invité de « Ce soir ou jamais ». Je renonce à me coucher de bonne heure. Et puis mes amis se sont si souvent offusqués ou au moins moqués de mon attirance (c’est une litote) pour ce beau gosse, acteur surdoué…  Frédéric Taddeï va peut-être m’absoudre de ce péché. Le fait est. Le journaliste – assez doué lui aussi –  réalise une très belle interview (très construite, avec une hypothèse selon laquelle  l’homme et l’acteur ont cultivé un mythe du héros tragique) , un entretien de fan absolu, interrompu sans arrêt par un Delon parfaitement égal à lui-même :  écorché, arrogant, d’une pièce, incompréhensible, légèrement autiste, craquant. J’ apprends des tas de choses : qu’il était un jeune prodige du piano mais que sa carrière s’est interrompue le jour où sa mère lui a claque l’instrument sur les doigts, qu’il jouait aux gendarmes et aux voleurs dans la cour de la prison de Frènes où il entendu la salve qui a fusillé Laval, qu’il a vu « Touche pas au grisbi » rue Catinat à Saigon en 1953,pendant sa rude, et fondatrice dit-il,  période Indochine, sans  savoir qu’il serait bientôt sur les écrans du monde. Les extraits de films sont pur plaisir : Le Guépard qui ressort en salles, Rocco et ses frères ( l’acteur a les larmes aux yeux  en évoquant Annie Girardot qui n’est plus que l’ombre d’elle-même), Mélodie en sous-sol, Borsalino, Notre histoire, Mr Klein. Entre autres. Une sacrée soirée avec un monstre sacré qui n’en est plus un quand il avoue ne plus être de son siècle ou quand il remercie, de tout son cœur on le sent bien,  son intervieweur qui a su mettre en relief ses fragilités et le noyau dur de sa personnalité.