Empathie

 

Comment dit-on « chambre d’ami » en langage pauvre ? On dit « canapé convertible » !  C’est le poète Jean-Louis Fournier  qui à Ce soir ou jamais a lancé cette boutade. Elle avait le mérite de traduire ce qu’essayaient de dire les invités de Frédéric Taddei sur le fossé qui sépare les riches des pauvres et qui n’est pas le seul fait de l’argent. C’est un monde à part que celui de la pauvreté dont,  nous, plus ou moins nantis, avons  peur. Et notre relations aux « pauvres » est presque toujours entachée de commisération. Le contraire de ce que prône et met en oeuvre depuis des années ATD Quart Monde et dont Brigitte Fossey ce soir- là a fait un éloge vibrant. Il faut écouter ce que les pauvres ont à nous dire, nous avons à apprendre d’eux a -t-elle plaidé, passionnée. Et aussi : il  faut leur donner ce que nous avons de mieux, les livres que nous aimons par exemple Je me suis souvenue de notre entretien, une longue interview, il y a quelques années. Je l’attendais au café Le Rostand. Je raconte souvent à mes étudiants journalistes qu’elle est arrivée rayonnante , chevelure blonde et ciré noir, pile au moment où un arc en ciel illuminait les frondaisons du Luxembourg.  Une superbe entrée en scène. . . J’étais en pleine empathie  – comme toujours lorsqu’une interview marche bien. Au point que nous avions eu du  mal à conclure.   J’avais ressenti la même chose aussi fortement avec Annie Duperey. Mais en fait ces immersions me laissaient toujours plus ou moins dans un état étrange. Vidée. Apprenant la mort d’Abraham Serfaty, l’opposant historique à Hassan II, je me suis aussi souvenue de l’interview que j’avais faite de lui. Il m’avait infiniment touchée. Comme chaque fois, je m’étais  demandée comment j’avais pu vivre sans le connaitre, sans savoir tout ce qu’il m’avait raconté et comme chaque fois j’avais  pratiquement tout oublié dans les semaines, allez ! disons les mois, qui ont suivi. C’est cet éphémère que je trouve épuisant dans le métier de journaliste.

Ci-dessous le copier-coller de l’interview d’Abrahma Serfaty paru dans Actualité des religions.

 Nous avons rendez-vous de bonne heure à son hôtel . La journée sera longue, truffée d’interviews. Abraham Serfaty, celui qui fut le plus célèbre opposant politique au régime d’Hassan II, est à Paris pour quelques jours. Il est venu y lancer  son livre  « L’insoumis – Juif, marocain et rebelle » *, des entretiens avec l’anthropologue Mikhaël Elbaz, comme lui. Et l’on comprend qu’après toutes ces années de silence, il joue le jeu à fond. Il arrive, solide, un côté roc, malgré le fauteuil roulant, séquelle de la torture, malgré son âge. « A force, j’ai 75 ans ! « a-t-il précisé au téléphone. A force ! A force de combats, à force de souffrances, de prison et d’exil, à force de courage et  d’endurance… A force, il a pu un jour rentrer chez lui dans la lumière de ce Maroc qu’il chérit tant. Libre ! Rétabli dans tous ses droits. C’était le 1er octobre 1999. C’était l’un des premiers gestes du nouveau roi Mohammed VI. Abraham Serfaty était avec son épouse Christine, celle qui l’a caché, soutenu, épousé en prison en 1986. Celle qui a fourni à Gilles Perrault la matière première de « Notre ami le roi », livre qui déclencha en 1991 la libération des survivants du bagne de Tazmamart et celle de son mari de la prison de Kenitra. Abraham Serfaty sait ce qu’il doit aux femmes : Christine mais aussi sa mère, sa sœur Evelyne,  sa deuxième femme Pichou « qui eut le courage et l’audace d’interroger les structures du makhzen ** », Leïla Shahid *** qui fut pour lui en prison une autre sœur. Toutes ces figures féminines, telles des phares dans la tempête de sa vie, il en parle avec beaucoup de douceur et d’admiration. Les femmes savent mieux que nous intégrer le sensible et le rationnel, dira-t-il au cours de l’entretien, et elles sont l’avenir du Maroc. Malgré les derniers avatars –  réforme du statut des femmes bloquée, journaux interdits –  il a confiance dans cet avenir «  Les forces du changement sont là, les obstacles aussi. Mais une étape historique est franchie. Plus de chape de plomb sur le Maroc » … « J’ai fait mon devoir, j’ai le bonheur d’en voir les premiers fruits, de les vivre avec Christine, ici chez moi. «  Ce sont les derniers mots du livre de ce Juif, marocain et rebelle. 

« Juif, marocain et rebelle » , le sous-titre de votre livre « L’insoumis » ,  donne l’itinéraire d’une vie, les arcanes  d’un destin. Juif donc ! Enfant, vous habitiez à Casablanca dans le mellah, le quartier juif populaire. Cependant vous alliez à l’école française. Et à lire les pages sur cette enfance très heureuse, ce que vous a d’abord transmis votre père, plus que la judéité c’est l’universalisme, l’ouverture sur le monde …

A.S. Il m’a transmis les deux. Mon père était juif et il l’est resté toute sa vie. Mais c’était aussi quelqu’un parti à 17 ans au Brésil pour nourrir ses parents – il y a collecté la gomme d’hévéa pour un homme d’affaires de Tanger –  quelqu’un qui avait milité dans des mouvements de gauche, tâté de la franc-maçonnerie, quelqu’un de passionné par les cultures du monde. Cependant un rabbin est venu assurer ma formation deux heures par semaine et je suis resté croyant jusqu’à l’âge de seize ans. Et je me sentais juif, différent. J’ai grandi dans un contexte raciste : en haut les Français, en dessous les Espagnols et les Portugais et encore en dessous les Musulmans et les Juifs. Je me souviens en classe à la question «  Qui a tué Jésus-Christ ? Toute la classe a répondu : les Juifs.  Et moi j’ai rétorqué : les Romains !

Marocain ensuite !   Très vite vous choisissez votre camp : pour la décolonisation. Vous racontez ce défilé français dans les rues, en décembre 1942, où vous n’arrivez pas à dire « Vive la France »

A.S.Je n’avais pas encore 17 ans, c’était ma première manifestation. J’ai vu le proviseur de mon lycée et je me suis joint à ce groupe sous la bannière gaulliste. Ils criaient Vive la France !  Cette France-là, c’était celle  qu’on m’enseignait, celle des Lumières,  mais en même temps elle était aussi la France coloniale .  J’ai fini par crier « Vive la République » !

 Déjà rebelle donc ?

A.S. Voyez-vous, fin janvier 44, l’armée française a fusillé 25 jeunes qui avaient manifesté pour l’Indépendance. C’est là que j’ai adhéré aux jeunesses communistes. J’y ai rencontré, dans le quartier du Maarif, de jeunes Espagnols imprégnés de toutes les traditions généreuses du mouvement ouvrier européen. J’y ai beaucoup appris.

 Suivent en 1945 les études à l’Ecole des Mines à Paris, le retour en 49 au Maroc, les années de militance nationaliste jusqu’à un premier bannissement en France en 1952. Et en 1956, année de l’Indépendance, vous êtes nommé directeur des mines puis directeur technique à l’Office chérifien des Phosphates. C’est le temps de l’espérance. Quand Mohammed V meurt en 1961 et que son fils Hassan II lui succède, vient celui de la désillusion.

A.S. Oui, tant sur le plan de l’avenir de mon pays que sur celui du communisme.. A partir de 62/63, l’Etat policier s’affirme. L’enlèvement, et de fait l’assassinat de Ben Barka en 1965, est venu donner le coup de grâce à quelque chose, une vision, qu’il était le seul à porter. Je cherchais  d’autres voies. Je lisais beaucoup. : Althusser, Gramsci, Ernst Bloch et puis, essentiel, les travaux de Piaget. 

 En juin 67 la guerre des Six Jours – et nous revenons là à votre condition juive – a été un déchirement. Pourquoi ?

A.S. Déjà en 48 l’adhésion d’une partie de ma communauté au sionisme et l’immigration massive m’avaient bouleversé. En 1967, j’ai vécu dans ma chair la rupture entre les deux communautés juive et musulmane et j’ai écrit un article : « Etre juif marocain et lutter contre Israël » Ce fut une bombe ! C’était encore une fois l’enseignement de mon père.  Quand j’avais dix ans, à la synagogue, il m’avait désigné quelqu’un devant nous qui priait et m’avait dit : « C’est un hypocrite, un sioniste et le sionisme est contraire à notre religion ». Avec une telle position, je dérangeais tout le monde, les juifs et les musulmans et au sein même de mon parti je m’affrontais à la tendance raciste du nationalisme arabe. C’était la mise en échec d’une conviction que je garde, celle de la possibilité d’une fraternité, d’une symbiose même entre ces deux peuples.

Autre moment-clé, la grève des mineurs de Khouribga à l’automne 68 !

A.S. Les mineurs menaient une lutte très longue. J’étais directeur technique. Le directeur général avec les autorités policières du pays ont fait jouer la réquisition qui est l’abomination pour un militant ouvrier, une véritable déclaration de guerre. Je me suis rangé aux côtés des grévistes, j’ai été chassé des Phosphates. Ce choix a été celui de la fidélité. J’avais un poste important, une belle villa mais je ne dormais pas tranquille – plus tard je dormirai mieux dans ma cellule. Mais si vraiment ! Je ne supportais pas la contradiction d’être un militant de la cause ouvrière et de travailler pour les profiteurs du régime, pour les tyrans

Au début des années 70, vous rompez avec le parti communiste et vous entrez dans la clandestinité, dans une opposition radicale au régime, en créant l’organisation Ila Al Amam ( En avant). Etes-vous bien conscient de ce que cela représente   ?

A.S. Oui. Je me souviens d’un jour ensoleillé dans une clinique de Neuilly de mai 69, j’étais avec ma mère, nous marchions et je lui disais maladroitement que je sentais venir l’orage et que je m’y préparais. Et elle me regardait avec ses yeux lumineux. Elle ne pouvait pas me dire d’y aller, c’était une mère.  Mais par son regard elle approuvait mon choix. Elle était encore plus juive que mon père, ce judaïsme venu d’Andalousie qui a apporté au Maroc la lumière de la tolérance mais aussi de la résistance. La résistance des juifs sépharades d’Espagne aux oppressions qu’ils ont subies au cours des siècles. Ma mère était véritablement une lionne enracinée dans cette tradition.

Vous êtes arrêté le 10 novembre  1974 pour « atteinte à la sécurité de l’Etat. Vous subissez deux mois de tortures et 14 mois d’isolement au centre de Derb Moulay Cherif à Casablanca   – « Je ne sais pas par quel processus biologique j’ai survécu » écrivez-vous. Mais vous ne parlez pas beaucoup de cette période-là…

A.S. J’ai dit tout ce qu’il m’était possible d’en dire dans un texte paru dans Les temps Modernes puis repris dans un livre ( Le Maroc du Noir au Gris , voir Biblio).

C’est un texte terrible. D’une telle précision. Vous dites que vous n’aviez pas peur de la mort. Comment est-ce possible ?

A.S. Mais on ne peut pas résister à la torture si on a peur de la mort ! La torture c’est sentir la mort en soi dans l’instant. Si on a peur de la mort, on cède immédiatement. Ce qui permet je crois de résister  c’est l’idéal face à un ennemi méprisable. Pas tant les tortionnaires eux-mêmes que le régime de tyrannie qu’ils représentent. Croyant ou pas, l’homme est le seul être vivant capable de dépasser l’intérêt immédiat de sa survie pour des idéaux supérieurs. La transcendance, qu’on l’appelle Dieu ou autrement, nous imprègne tous.

Avez-vous pensé au suicide ?

A.S. Oui, une fois et ce fut la pire journée de ma vie, le samedi 4 janvier 1975. J’étais à bout, j’avais peur de délirer comme je l’avais vu chez un de mes camarades et de dire des choses que je n’avais pas à dire.

Vous n’avez pas cédé. Mikhaël Elbaz dit que vous avez « l’éthique de la résistance chevillée au corps » ? Est-ce que le prix de cette éthique n’a pas été trop cher ? Dans un chapitre placé sous le signe d’un vers d’Edmond Jabès, « Ma demeure est détruite, mon livre, en cendres «  vous évoquez cette destruction :  votre sœur Evelyne, « ce petit bout de femme extraordinaire »,  horriblement torturée, décédée deux ans plus tard en 1974, la mort  de vos parents loin de vous, votre fils , emprisonné, empêché de vivre normalement …

A.S. Je porte en moi ce désastre. Mais en même temps le souvenir des yeux de ma mère en mai 69 me fait penser que ce désastre a été assumé. Pas seulement par moi mais par ma famille.

Quand vous êtes sorti de la prison de Kenitra après 17 ans et que vous avez été banni en France en septembre 91, vous avez vu pour la première fois votre petit fils. Il avait 6 mois …

Oui c’était très émouvant. J’ai eu la chance de passer ces années d’exil avec lui. Maintenant il a dix ans et pour les prochaines vacances il vient chez nous.

Vous dites à un moment, citant Victor Hugo, que l’art d’être grand-père  procède des tréfonds de l’être et que chez vous ces tréfonds ont été broyés

A.S. Oui, ma vie a été tellement chargée de tempêtes que je crains quand je retrouve mon petit fils de ne pas avoir cette sérénité qui caractérise un grand -père.

Vous le recevez désormais dans cette maison à Mohammedia que le gouvernement a mis à votre disposition tout au bord de la mer. Vous aimez la mer ?

Ce n’est pas seulement la mer c’est l’Océan sauvage, celui de mon enfance. Un ami m’a passé une moto de plage et je peux descendre sur le sable, malgré ma chaise roulante, et non pas nager vraiment mais affronter le ressac …

Affronter le ressac de l’océan et continuer à vous battre –  pacifiquement cette fois puisque vous avez accepté ce poste de conseiller pétrolier – pour l’avenir du Maroc. Vous n’avez aucune rancœur ?

Non. Je vois les tortionnaires, les exécutants comme des êtres perdus, qui ont échappé aux caractéristiques fondamentales de l’être humain. Quant aux chefs, tout ce que je demande c’est qu’ils soient privés de leurs droits civiques et que toute la vérité soit faite sur ces années noires.

Revenons pour finir au problème israélo-palestinien qui vous a toujours mobilisé. En tant que « Juif Arabe «comme vous vous qualifiez volontiers, quel est votre sentiment au lendemain de l’élection de Sharon ?

Si je suis tellement attaché à ce qui se passe en Terre Sainte c’est parce que c’est le lieu où convergent nos  religions monothéistes. J’espère tant que viendra un moment – quand nous aurons dépassé cet horrible épisode Sharon – où les croyants des trois religions pourront chanter ensemble sur cette esplanade qui est à la fois celle des mosquées, le lieu le plus sacré du judaïsme et celui où converge la passion du Christ.

(propos recueillis par Dane Cuypers)

*L’échange entre les deux interlocuteurs est passionnant – quoique ardu – quand il traite de la question des Juifs orientaux et de leur place en Israël.

** la structure politico-administrative sur laquelle repose le pouvoir au Maroc faite de soumission, de rituels, de cérémonies, de traditions (selon une définition empruntée à Ignacio Ramonet)

*** Déléguée générale de la Palestine en France

Biblio

L’insoumis/ Juifs, marocains et rebelles, Abraham Serfaty et Mikhaël Elbaz.Desclée de Brouwer.

Abraham Serfaty/ Le Maroc du Noir au gris. Syllepse  (1998 )

Lettre du Maroc, Christine Daure-Serfaty.  Stock. (2000). (Elle y raconte le retour d’Abraham Serfaty au Maroc)

Tazmamart, une prison de la mort au Maroc, C. Daure-Serfaty. Stock, (1992)

Sur le bagne de Tazmamart lire aussi le livre d’Ahmed Marzouki « Tazmamart cellule 10, Ed. Paris-Méditerranée/Tarik Edition « Documents, Témoignages et divers » et le roman de Tahar Ben Jelloun, Cette aveuglante absence de lumière. Seuil (2000)

Notre ami le roi, Gilles Perrault. (1991) Folio (1991)

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