Le passé interdit

Le livre de Patricia Thuriet est intitulé « Fragments – Etats d’âme d’une ancienne colonialiste  » (Editions Persée, 2009). L’auteure avait huit ans au début de la guerre d’Algérie en 1954 et seize à la fin en 1962. Eclats de souvenirs, fragments donc, écrits quarante ans plus tard qui font resurgir la petite fille qui habitait Alger. L’irruption de la violence dans son univers douillet et lumineux – et son incapacité à y comprendre quoi que ce soit – nous est donnée dans de courtes scènes, des anamnèses : une séance au ciné voir « Ivanhoé », le retour sous un ciel étoilé et au pied de l’immeuble la phrase « Ils ont pris D., ils l’ont torturé, il a parlé. » Ou bien, sur sept lignes, le marchand de beignets « luisants de graisse et délicieux » à la sortie du lycée et le même vendeur tué par un « tireur passant dans une voiture ».

Réflexions de la mère, discours du pasteur … tout entretient la confusion de l’enfant, sa révolte devant la lâcheté des adultes qui « ne pensent qu’à survivre, mesquinement ». Elle se réfugie dans ses fantasmes : après le cours sur la révolution française rêve de plonger un grand couteau dans la poitrine du général ( De Gaulle !) comme Charlotte Corday …
Il y a un avant et un après la guerre, deux mondes, deux vies inconciliables.

Avant. Le « cocon stable et tiède » la confiture de patates douces, la petite terrasse où on boit une bière avec le père, la nuit sur les dalles quand il fait trop chaud, la piscine , la mer, les cocas, chaussons aux poivrons, les retours des vacances en Frances, les retrouvailles avec la ville blanche , la sienne.

Après. « Seize ans et quelques mois, elle en parait trente ». Cocon familial explosé. Effondrement de toutes ses valeurs. Souffrance, perte de sommeil, prison du passé. Des années, dit elle, de néant, de dérisoire. Quelques parenthèses sur les bords de la Méditerranée, « retrouvailles masquées, si brèves ». Pour le reste, ne pas s’encombrer, pas de frigidaire ! pouvoir partir tout de suite : « Plus jamais de racines, c’est le meilleur moyen qu’on ne les coupe pas ! »

Etre pied-noir ! le terme infamant. Le fait est, je me souviens, des commentaires adultes autour de moi dans les années 60, de la nuance de mépris dans leurs voix pour évoquer « madame Machin, une pied-noir… » et comme je trouvais cette expression inquiétante ! Avoir été pied-noir, l’impossibilité d’en parler sans se cogner aux clichés, douleur de ne pas pouvoir regretter un « passé interdit »
Un très beau texte. Sans trémolo. Un art de la concision. Un petite histoire poignante dans la grande Histoire des événements d’Algérie ( comme on disait!).

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