Dream catcher

Le titre « ça n’existe pas l’Amérique », est emprunté à Henry Miller et le livre qui vient de paraitre chez Arléa nous prouve le contraire. Dominique Falkner nous embarque sur la route des anciens pionniers, en reliant, à pieds, en car, en stop, Chicago au Montana. « On the road again », que chantait Lavilliers, est-ce encore possible après Kerouac et tous les autres qui y on trainé leurs guêtres et frotté leurs rêves ? Oui ! Peut-être à cause de la modestie – apparente – du propos : l’auteur, qui connait bien les Etats-Unis où il vit depuis 1986, nous livre un carnet de route apparemment candide, en fait rédigé d’une écriture précise, documentée, sensible et distanciée à la fois ; en quelque sorte une camera quasi objective (la fameuse écriture blanche à la Camus – clin d’œil pour les fidèles de mes ateliers d’écriture). Avec un très bon preneur de sons.

La saveur du propos tient en effet d’abord aux propos rapportés, façon « Brèves de comptoir ». Exemples. Une intello parlant de l’Ouest : «Tous ces cons en chapeau de cow-boy qui votent à droite ! » Une passionnée d’astronomie qui emmène le routard sur le toit de sa maison . Que pensez-vous de l’Amérique lui demande-t-il : « L’Amérique est un gros chien sympathique dans un appartement trop petit. Chaque fois qu’il remue la queue il casse quelque chose. » Ou encore : à Winterset, la petite ville du film « Sur la route de Madison », au comptoir du Northside café, où furent tournées plusieurs scènes, un agriculteur resserre son ceinturon avant de se moucher bruyamment dans un grand mouchoir à carreaux. Deux citadines le regardent, écoeurées : « Tu m’étonnes que Francesca (l’héroïne ) voulait se tirer avec le photographe » dit l’une ! » Chaque personnage rencontré pourrait faire une nouvelle. A commencer par les Indiens. On traverse les lieux où ils trainent leurs misère, leur révolte, leur alcoolisme, et pourtant l’indéfectible fascination qu’ils exercent sur nous est là. « Chien fou te parle, sache qu’il règne sur les plaines », un simple graffiti sur un wagon dans les Sandhills nous reconnecte sur le champ dans l’enfance.
Mais ce n’est pas tout. Il y a les noms évidemment : le lac Michigan, le fleuve Missouri, le Wyoming, le Nebraska, le Dakota.. Je ne sais pas vous mais moi ça m’électrise direct. Surtout le Nebraska, allez savoir pourquoi ! Il y a tout le reste qui tisse l’Amérique de nos songes : les motels, les paysages lunaires, les ranchs, la station d’essence «qui fait épicerie, bar mairie, pharmacie, armurerie et musée », le terrain de foot, celui de rodéo, les églises aussi nombreuses que les bistrots en France. Il y a des moments de grâce, du pur Bouvier : « Les vitres du Greyhound étaient baissés et l’air sentait la sauge, la résine et l’odeur des troncs écorcés » Ou bien : « Des mouettes tournaient dans le ciel, tandis qu’on entendait au loin le cri fou d’un plongeon solitaire ».
On apprend aussi des quantités de choses sur Buffalo Bill Crazy Horse, Calamity Jane, sur les premiers explorateurs Lewis et Clark, sur Beauvoir et son amoureux Nelson Algreen… On oublie tout ou presque la page tournée – en ce qui me concerne en tout cas : ça fait rien c’est bien ! comme sur la route ça défile, ça nourrit, ça fait décoller.

Un livre à mettre dans son sac qu’on prenne le métro pour le Bois de Vincennes un matin (enfin !) printanier ou l’avion pour attraper (enfin !) son rêve américain – les Indiens fabriquent un objet de bric et de broc un « dream catcher » à suspendre au-dessus du lit, un attrapeur de rêves On pourrait le dire de ce carnet de voyage…

Le passé interdit

Le livre de Patricia Thuriet est intitulé « Fragments – Etats d’âme d’une ancienne colonialiste  » (Editions Persée, 2009). L’auteure avait huit ans au début de la guerre d’Algérie en 1954 et seize à la fin en 1962. Eclats de souvenirs, fragments donc, écrits quarante ans plus tard qui font resurgir la petite fille qui habitait Alger. L’irruption de la violence dans son univers douillet et lumineux – et son incapacité à y comprendre quoi que ce soit – nous est donnée dans de courtes scènes, des anamnèses : une séance au ciné voir « Ivanhoé », le retour sous un ciel étoilé et au pied de l’immeuble la phrase « Ils ont pris D., ils l’ont torturé, il a parlé. » Ou bien, sur sept lignes, le marchand de beignets « luisants de graisse et délicieux » à la sortie du lycée et le même vendeur tué par un « tireur passant dans une voiture ».

Réflexions de la mère, discours du pasteur … tout entretient la confusion de l’enfant, sa révolte devant la lâcheté des adultes qui « ne pensent qu’à survivre, mesquinement ». Elle se réfugie dans ses fantasmes : après le cours sur la révolution française rêve de plonger un grand couteau dans la poitrine du général ( De Gaulle !) comme Charlotte Corday …
Il y a un avant et un après la guerre, deux mondes, deux vies inconciliables.

Avant. Le « cocon stable et tiède » la confiture de patates douces, la petite terrasse où on boit une bière avec le père, la nuit sur les dalles quand il fait trop chaud, la piscine , la mer, les cocas, chaussons aux poivrons, les retours des vacances en Frances, les retrouvailles avec la ville blanche , la sienne.

Après. « Seize ans et quelques mois, elle en parait trente ». Cocon familial explosé. Effondrement de toutes ses valeurs. Souffrance, perte de sommeil, prison du passé. Des années, dit elle, de néant, de dérisoire. Quelques parenthèses sur les bords de la Méditerranée, « retrouvailles masquées, si brèves ». Pour le reste, ne pas s’encombrer, pas de frigidaire ! pouvoir partir tout de suite : « Plus jamais de racines, c’est le meilleur moyen qu’on ne les coupe pas ! »

Etre pied-noir ! le terme infamant. Le fait est, je me souviens, des commentaires adultes autour de moi dans les années 60, de la nuance de mépris dans leurs voix pour évoquer « madame Machin, une pied-noir… » et comme je trouvais cette expression inquiétante ! Avoir été pied-noir, l’impossibilité d’en parler sans se cogner aux clichés, douleur de ne pas pouvoir regretter un « passé interdit »
Un très beau texte. Sans trémolo. Un art de la concision. Un petite histoire poignante dans la grande Histoire des événements d’Algérie ( comme on disait!).

Bref !

Je serai très brève sur les « Nouvelles Brèves de comptoir » de Jean-Marie Gourio au Théâtre du Rond-Point mises en scène par Jean-Michel Ribes. La critique est dithyrambique. Les comédiens sont parfaits. Le décor est délicieux. Le montage sur les sept jours de la semaine est astucieux . Reste le texte. Sur une heure quarante , il y a peut-être allez ! une vingtaine de répliques hilarantes où je me suis dit voilà, on y est, c’est ça les bistros : la gouaille, la mauvaise foi assumée, la poésie, la dérision. Et qu’est-ce qu’on nous donne, pour l’essentiel du spectacle, à nous les amoureux de la banquette moleskine et du café allongé ? Des propos d’alcolo. Excessifs, racistes, faciles. Exaspérants.

Les spectateurs se tordent c’est vrai. Et alors ? Je n’ai ni vu ni lu Les premières Brèves de comptoir montées en 1994 ni les secondes qui datent de l’an 2000 (les textes des trois spectacles sont publiés chez Actes Sud-2010) mais je parierais volontiers qu’elles étaient d’un autre tonneau. Tout a une fin ma bonne dame, même les bons crus.

Si vous avez aimé ce spectacle et trouvez que je suis, comme on disait chez moi, « bégueule » ! allez-y de votre commentaire. Merci !
(Les Nouvelles brèves de comptoir, jusqu’au 7 mai 2010)

Doudous, Lucchini et bras en mousse

Les temps sont rudes ! rejoignons le monde merveilleux des doudous. Dans « A nous Paris » ( de plus en plus bobo ) info ( si l’on peut dire) sur une expo au palais de Tokyo : nos vedettes préférées photographiées avec leurs doudous . A quel point on s’en bat l’œil du doudou de Charlotte Rampling ou de Daniel Auteuil ça me donne une idée de l’infini… Qu’on en fasse une expo au palais de Tokyo c’est presque trop beau non : voilà où se niche l’art. Les bénéfices iront à une association. Oui ! et alors ?
Lucchini mardi 30 à « Ce soir ou jamais » citant Finkelkraut : « Quand le culturel rentre en contrebande dans l’art » on peut pas dire mieux.

Le comédien qui donne un spectacle à l’Atelier et joue dans le film qui sort sur les écrans « Les invités de mon père » était en grande forme. Drôle et intelligent comme jamais ou comme toujours . Je n’ai rien noté : trop dans le plaisir. J’ai retenu quand même cette citation de Nietzche « Malheur à moi : je suis nuances » ou quelque chose d’approchant. Et celle de Jouvet. A une actrice très concernée, très torturée, qui lui demandait » A quoi je pense pour aller de là à là ? « il répondait : « Tu penses à ton cachet ! »

Parlant de lui, de Robert , origines populaires, né dans le 18ème, coiffeur, Lucchini disait aussi qu’il a un instinct de l’ennui, qu’il sait exactement quand un spectateur peut ressentir de l’ennui. Oh oui il l’a : comme on ne s’ennuie pas avec Lucchini !
Ni avec mes enfants. « Tu aimes mieux un bras en mousse ou dix canards qui te suivent partout ? ». A partir de ce modèle de base qu’ils m’ont livré tout est possible pour animer une soirée tristounette ou pour faire fuir un fâcheux . Par exemple « T’aimes mieux passer un jour dans la calanque de Port Pin avec Xavier Bertrand ou une soirée dans un parking de La Défense avec Obama ? » So funny non ?

I have a dream

C’est un tout petit livre à 3 €, édition bilingue ( Points 2009) qui donne le discours de Martin Luther King le 28 août 1963. Prononcé au terme d’une marche pacifique vers Washington pour soutenir la proposition de loi de Kennedy en faveur de l’égalité civique entre les blancs et les noirs, les mots « I have a dream «font partie de la mémoire de l’humanité. (JFK est assassiné le 22 novembre 1963 et en juillet 1964 sous la présidence de Lyndon B. Johnson, le civil Rights Act est voté.) Et comme c’est réjouissant, pour ceux qui comme moi ne l’avaient jamais entendu en entier, de le lire intégralement dans les deux langues :

« I say to you today, my friends, and so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream .
I have a dream that one day … »

Des repères historiques et un discours de Renan sur la nation et la race de 1882 complètent la lecture. Trente minutes passionnantes.