Un jour d'épaules nues où les gens s'aimeront …

16 mars . C’est le printemps. Presque. Dans la rue de Belleville, mon pote Jacques et moi on se met à chanter « La matinée se lèèèève/ Quel printemps nous avons ! » Ce qui est beau dans la chanson me dit Jacques c’est que la matinée passe trop vite et ils n’ont pas assez de temps pour l’amour !
Jean Ferrat a été enterré aujourd’hui dans l’Ardèche. Retransmission à la télé. C’était d’une maladresse bouleversante : le maire d’Entraigues avait essayé d’écrire en vers et le frère s’empêtrait dans sa timidité et sa tristesse. Isabelle Aubret a chanté « « Que c’est beau la vie » que Ferrat lui avait écrit après son accident. Elle a toujours ses yeux de biche aux abois et sa voix un peu embrumée avec ce délicat tremblé : « Tout ce que j’ai cru trop vite à jamais perdu pour moi, aujourd’hui me monte aux lèvres en cette fin de journée ».
La veille l’émission hommage télé était belle . Je faisais partie des 5 millions de Français qui l’ont regardée et qui ont chanté sur leur canapé. Dieu ! les images de Jean Ferrat ( l a inventé son nom en étant ébloui par St Jean Cap Ferrat !) avant la moustache décidée en voyage à Cuba : la perfection de sa bouche, la flamme rieuse de son regard. Peut-on être plus jeune, plus confiant, plus entier ? Sa solide sensualité, sa virilité affirmée et en même temps, affleurant, le lait et le miel, la tonne de tendresse : une femme peut se laisser aller, elle ne risque rien.

Il était né Tenenbaum, son père était mort en déportation. « Nuit et brouillard » fut un temps interdit à la radio. Pourquoi ? Trop forte peut-être pour l’époque yé yé ? La réentendre et une fois encore être parcouru du même effroi. On connaissait toutes ses chansons par cœur et on ne le savait pas s’étonne Jacques ! Les mots les musiques tapissent notre mémoire, nourrissent les souvenirs de nos émois. « Mon amour ce qui fut sera… » « Nous dormirons ensemble… » « Changer la vie et puis abolir la misère… » « Un jour d’épaules nues où les gens s’aimeront… » Cette dernière phrase est un petit chef d’œuvre ; portée par Jean Ferrat elle touche au sublime : l’ampleur, la chaleur de sa voix la font vibrer des rêves de chacun, unique, et de tous, ensemble, les mots scintillent dans la palpitation de la lumière.
Cet homme était sincère jusqu’au fond des tripes et les gens de peu, comme on dit, le savent bien.

PS « Il dit ô femme et qu’il taise /le nom qui ressemble à la braise/A la bouche rouge à la fraise » …j’avais mis ces vers du chanteur en exergue à mon premier livre, le recueil de nouvelles « Parasols suivi de Intérieur Nuit » (qui a fini pilonné par les éditions Climats rachetées par un plus gros).

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