Des étoiles noires et de l'ignorance

L’ancien footballeur Lilian Thuram sort un livre « Mes étoiles noires » , qui révolutionne le regard des blancs, mais aussi des noirs, sur les noirs annonce d’emblée Frederic Taddei à « Ce soir ou jamais » du lundi 18 janvier. « Mes étoiles noires », le titre est explicite : il s’agit d’un panorama sur les noirs qui ont marqué le monde . Pour 80% des Français l’histoire des noirs commenceraient avec l’esclavage. Sont passées à la trappe les grandes civilisations et les grandes figures. Certes on connait Martin Luther King, Mohamed Ali ou Aimé Césaire mais tous les autres ? D’ Esope, celui des fables, à une star de la Nasa, père des sondes et malien, d’une kyrielle d’inventeurs (le frigidaire, la moissonneuse batteuse, les feux de circulation et des dizaines d’autres ) au premier opérateur à cœur ouvert … les étoiles noires n’ont pas éclairé seulement les cieux de la musique et du sport. « Tous ces personnages m’ont permis d’avoir confiance et de parler du racisme de façon sereine » affirme Thuram. Et son fils s’appelle Marcus comme Marcus Garvey 188è61940) le chantre du panafricanisme, celui pour qui l’émancipation intellectuelle, politique, économique et culturelle du peuple noir passait d’abord par la maîtrise de son histoire. Les extraits de film choisis par l’animateur viennent souligner le propos, ainsi de celui sur Patrice Lulumba (« Lulumba », un film de Raoul Peck, 2000), étoile s’il en est, héros de la décolonisation du Congo, assassiné en 1961. Et là je réalise à quel point Thuram dit vrai, en tout cas en ce qui me concerne, à quel point je ne sais rien ou si peu de l’histoire des noirs. Sa conclusion, évidente, simple : la meilleure façon de lutter contre le racisme est d’apprendre et il a créé une association qui s’intitule « Education contre le racisme »
A mi parcours, le parcours s’élargit et accueille d’autres intervenants pour la seconde partie de l’émission consacrée à Haïti. Et cela devient encore plus passionnant. C’est la conteuse et auteure Mimi Barthélémy (j’ai un souvenir lumineux d’une interview chez elle il y a des lustres lors d’un reportage sur les contes, Dieu qu’elle a bien vieilli ! ) qui attaque direct. Elle pointe la soi-disant malédiction sur ce pays … Liée à une faute suggère-t-elle : s’être opposé à la France… Le 29 août 1793 la fin de l’esclavage est programmé quelques temps avant son abolition par la Convention. Au centre de la révolution Toussaint Louverture (j’y reviens) qui ira jusqu’à défaire les troupes de Napoléon ! La proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804 couronne la première révolte d’esclaves victorieuse de l’histoire. Mimi s’insurge contre cette image d’Haïti « plongée dans les ténèbres », « pays le plus pauvre du monde » et qui se résume à «un cyclone aux infos ». Elle dit la riche culture haïtienne qui vit dans le monde, les créateurs de haut niveau et dont on parle si peu. A propos du tremblement de terre, elle dit aussi en substance : nous sommes une terre de volcans et ceci nous donne un caractère, une spécificité particulières . Bref ce qu’elle supporte mal, qui ne lui parait pas « bienvenue », c’est cette « fatalité » toujours brandie à propos de ce qui secoue le pays, séismes politiques et économiques compris. Il y a aussi des raisons objectives, historiques renchérissent les autres invités aux malheurs de l’île, notamment (si j’ai bien compris et je crois que oui) le blocus, l’embargo de l’Occident sur Haïti après son insurrection pour éviter que la liberté ne se propage ….

Le débat rejoint alors le propos de Thuram : il faut lutter contre l’ignorance des Français. Tiens, prenons justement Toussaint Louverture. Le premier film qui va – enfin – lui être consacré est fait par … les Américains. La France ne s’est pas saisie de ce personnage magnifique. Mais il n’existe pas non plus de grand film sur le Cameroun ou sur Madagascar, le seul long métrage sur la décolonisation c’est « Indigènes » ( et je ne l’ai pas vu !) . Alain Fox, auteur de « NOIR – de Toussaint Louverture à Barack Obama » (éditions Galaade) intervient. Comme Nelson Mandela, comme l’actuel président américain, dit-il, Toussaint Louverture ne voulait pas une république noire, il voulait une nation de toutes les ethnies ; et d’ailleurs, après l’abolition, il a tenté de faire revenir les colons. Obama est dans la même ligne : ne pas se laisser dépasser par la couleur.

Ignorance encore soulignée par le rappel que la France n’a toujours pas de musée de la décolonisation ( on en parle oui depuis des années on en parle ), aucun lieu consacré à l’outre mer- mais, raille un des invités, on compte un nombre conséquent de musées sur les sabots en France. Ignorance flagrante – et logique donc dans ce contexte – de l’histoire d’Haïti : elle est intimement liée à la nôtre, elle fait partie de notre identité nationale et qu’en savons-nous ? Nous l’avons oubliée, occultée. Et là, après ce terrible séisme, nous nous précipitons. C’est le moins…

Dernière chose, parmi les invités se trouvent les auteurs d’un Appel pour une « République multiculturelle et postraciale » : ils ont réuni 100 personnalités pour 100 propositions. Le texte sera disponible en kiosque à partir du jeudi 21 janvier.

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