C'est arrivé à Paris …

Sur le site www.theatrotheque.com, où je fais des critiques théâtrales, il y en a une de « A mon âge je me cache encore pour fumer ». J’ai rencontré l’auteur, Rayhana, au bistrot qui me sert de bureau. Elle était interviewée par « Magazine Théâtre » et ce qu’elle racontait sur la condition des femmes en Algérie dans les années noires était hallucinant. Sa pièce allait être jouée à La Maison des Métallos dans le 11ème siècle et elle en était folle de bonheur. Quelques semaines après ce fut effectivement le cas. J’ai été voir son spectacle et je suis sortie emballée ; et sidérée qu’elle ait osé un tel texte. La semaine dernière Rayhana a été aspergée d’essence alors qu’elle se rendait au théâtre – elle joue aussi dans sa pièce. Elle a réussi à s’enfuir mais on l’a vue à la télévision, bouleversée. Environ 500 personnes se sont rassemblées le soir de la dernière samedi 16 janvier pour la soutenir. Le spectacle a promis un député sera repris. Ne le manquez pas.
Je copie-colle ci-dessous mon papier

A mon âge, je me cache encore pour fumer
De Rayhana
Mise en scène : Fabian Chappuis

Neuf femmes au hammam dans l’Algérie des années noires : une écriture crue pour un texte sans tabou

Le rideau se lève sur un hammam et la maîtresse des lieux, Fatima, qui savoure sa cigarette, seule. Un long moment de silence pour introduire une pièce montée sur ressorts. Des dialogues musclés, un tempo d’enfer qui tient sur presque deux heures, beaucoup de drôlerie et de tendresse, une langue drue, crue, qui appelle un chat un chat, un vagin un vagin et un intégriste un barbu. Narration de la nuit de noces d’une qui devait avoir dix ans ou d’une autre qui a bricolé un hymen intact avec un boyau de poulet, mais aussi émois amoureux de celle qui a tiré le gros lot avec son mari… ici au hammam on parle beaucoup du corps. On en parle tandis qu’on on le choie, qu’on s’en occupe tranquillement comme on l’entend, sous l’œil bougon et maternel de Fatima la masseuse dont « les mains ressusciteraient même un mort ».

On se sent bien avec toutes ces femmes, l’impression de les connaître, de les reconnaître ; d’une certaine façon, bien que l’action se passe en Algérie à la fin des années noires, avec en toile de fond la terreur quotidienne, on les a, ces neuf femmes, toutes croisées. Ce sont presque toujours elles qui vous aident à porter la poussette dans les escaliers du métro, ce sont celles aussi parfois à qui on a envie de dire : mais enlève donc ce voile !– car dans la galerie de portraits brossés par Rayhana il y a la jeune intégriste .
Toutes pourtant, y compris cette dernière, y compris l’immigrée en France venue chercher une épouse à son fils, y compris la chieuse de belle-mère, se lèveront pour défendre Myriam, le petite de seize ans qui va accoucher et que son frère poursuit pour la punir, « Je te tuerai toi et ton bâtard », la petite qui a fauté – à moins qu’elle n’ait « attrapé le ventre » en s’asseyant chez les hommes …
Des rôles épatants donc pour des comédiennes qui ne le sont pas moins. Mention spéciale pour Rébecca Finet, soit Nadia la jeune divorcée étudiante, qui joue de ses rondeurs avec une belle sensualité rieuse. Et son contraire, et néanmoins copine, la très rigolote Samia, interprétée par Linda Chaïb, sensément trop maigre pour trouver un mari mais qui ne pense qu’à ça et, en attendant de le trouver, fait dans le self-service, s’éclipsant dès qu’elle peut pour aller chatouiller sa zigounette – ou quelque chose d’approchant dans la formulation !
Certes Rayhana ne fait pas dans la dentelle, les hommes en prennent plein leur musette, – «ils n’aiment qu’eux-mêmes et leur mère » et ils ne sont présents que par les traces qu’ils laissent dans le hammam masculin où « ils se branlent, se vident ». Certes le propos est parfois un peu didactique mais le tout est emporté par une rage, une santé contagieuses. Et un humour corrosif : à sa belle-fille qui se vante d’avoir pris la pilule deux ans de suite, Aïcha, calculant le nombre de petits enfants pas nés, lance : « Un véritable génocide ! »Car rien n’est sacré sous la plume de la dramaturge, et surtout pas Dieu ! Et, plus transgressif peut-être encore, pas même la mère quand elle perpétue l’asservissement sexuel des filles – l’épisode terrible du piment dans le vagin d’une fillette pour la punir est, Rayhana nous le confirme de vive voix, parfaitement authentique.

Alors ça marche. Forcément. On rit, on est ému. Sans doute les femmes se sentent-elles en connivence car même si on n’a jamais connu la violence sexuelle, on sait, ataviquement peut-être, ce que c’est. Et sans doute les hommes se sentent, de la même façon, en compassion. Du très bon théâtre.

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