Noam Chomsky et les Khmers rouges

Au moment où le tribunal des Khmers rouges va prononcer la sentence de Duch qui dirigea le centre de tortures de Tuol Sleng à Phnom Penh pendant la dictature sanglante de Pol Pot, je retombe sur une interview au printemps 2009 de Noam Chomsky publiée par le Courrier du Cambodge et qui m’avait indignée. Je cherche et retrouve l’ article que j’avais, en réaction, écrit et envoyé à Charlie Hebdo – sans réponse d’ailleurs. Je le copie-colle ici.

Interview édifiante que celle de Noam Chomsky dans Le Courrier du Cambodge de février-mars 2009, l’organe officiel de l’Ambassade royale du Cambodge en France. Tout au long de l’ entretien, « l’intellectuel le plus important encore en vie » ! ( comme il est précisé dans le chapeau de l’interview en se référant à une citation du New York Times ) tisse des propos négationnistes sur les crimes des Khmers Rouges avec un savant mélange de rouerie et d’aplomb .

En gros, parlant de la question légitime des responsabilités – le procès doit-il se limiter aux seuls criminels Khmers rouges alors que, bien entendu, le régime de Lon Nol, et, d’une certaine façon aussi le règne de Sihanouk qui l’a précédé, ainsi que la communauté internationale avant, pendant et après le génocide, ont une grande part de responsabilité –il déclare que le procès, en se limitant aux seuls Cambodgiens, est « grotesque », juste une « farce » : les dirigeants américains de l’époque ne sont pas sur les bancs de la justice, dit-il en substance, alors qu’ils ont commandé des « bombardements dont l’ambition était clairement génocidaire »

Suit un parallèle avec le procès de Nuremberg également qualifié de « farce », avec un glissement progressif vers la fixette de l’auteur : pourquoi ne fait-on pas un procès aux Etats Unis pour l’Irak, à Israël , pour la Palestine ? Le propos devient ensuite très difficile à démêler tant il mélange les arguments et les analogies dépourvues de fondement avec une habileté qui caractérise d’ailleurs toute démarche obsessionnelle.

Dernier acte de l’interview, la comparaison entre le Timor et le Cambodge qui tient lieu de réponse à la question du journaliste : « On vous a accusé d’avoir écrit plusieurs articles favorables aux KR. Ces critiques sont-elles justifiées ?» En chute d’un long développement, très embrouillé encore une fois, « le dernier intellectuel vivant » déclare : « (…) le mensonge a été généralisé dans les deux cas, mais dans le sens contraire. Dans le cas du Timor, les crimes ont été ignorés et niés. Dans le cas du Cambodge les accusations ont été lancées sans aucune preuve. » Le « sans aucune preuve » se passe de commentaires.

Pourquoi Le Courrier du Cambodge s’est-il lancé dans cette diatribe? On peut supposer que ce n’est pas pour déplaire à certains membres du gouvernement actuel qui ont eu, peu ou prou, des liens avec le régime de Pol Pot et qui voient d’un bon œil toute tentative de minimisation du procès. « Un groupe de personnes avait connaissance des massacres commis entre 1975 et 1979, mais ont continué à soutenir les Khmers rouges jusque dans les années 1990 » a accusé le Premier ministre Hun Sen estimant que celles-ci « devraient être punies plus sévèrement que Pol Pot ». « S’il faut juger ce qui s’est passé, il faut d’abord juger les Nations Unies, et les pays qui ont reconnu les Khmers rouges jusqu’en 1991 » a ajouté le premier ministre ( Cambodge Soir.info, 24 février 2009)
Fin de mon article.

J’ajoutais en note que oui ! naturellement l’Occident s’est conduit de façon lamentable. Que oui ! à l’Assemblée générale des Nations Unies de 1979, 71 Etats ont voté pour la reconnaissance des lettres de créance des lettres des Khmers rouges à l’Onu (35 contre, 34 abstentions). Parmi les »pour » la Belgique, le Canada, , le Danemark, l’Allemagne de l’Ouest, la Grèce, l’Italie, le Japon, le Luxembourg, la Nouvelle Zélande, le Portugal, le Royaume Uni et les Etats Unis. Et j’ajoute aujourd’hui que dans mon livre, dans l’un de mes trois chapitres sur les Khmers rouges, je consacre certes un développement à la monstrueuse indifférence de l’Occident face aux Khmers rouges; mais que pour autant cela ne transforme pas ce procès en farce, cela ne fait pas des accusés de pauvres victimes de la géo-politique mondiale. Ce procès aussi imparfait qu’il soit est un des sésames de l’avenir du Cambodge. Bien des spécialistes et parrmi eux des Cambodgiens en sont convaincus. Quant au peuple, après trente ans de non-dit, il est bien sûr partagé.

Pour en savoir plus :
« Tourments et merveilles en pays khmer » Dane Cuypers. Actes-Sud 2009
site ka-set.info
blog d’Anne-Laure Porée (tapez son nom sur yahoo ou google)

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